Adamántios Koraïs (en Orthographe monotonique actuelle ; en katharévoussa et avec le système polytonique, son nom s'écrivait ., également connu sous le pseudonyme Adamance Coray en français, né le à Smyrne et mort le à Paris, était un écrivain et érudit grec. Il fut le représentant de l'esprit des Lumières, et participa de façon décisive à la renaissance culturelle grecque, ainsi qu’à une prise de conscience pré-révolutionnaire en Grèce. Son activité philologique inlassable et ses travaux d'éditions de textes grecs anciens en font le pionnier de la philologie grecque moderne. La puissance de sa réflexion politique lui a conféré un prestige et un rayonnement exceptionnels, tant à Paris, où il vécut une grande partie de sa vie, qu'en Grèce.
Biographie La jeunesse à Smyrne (1748-1771) Une famille cultivée Adamántios Koraïs naît au sein d'une famille cultivée où le savoir est à l'honneurAutobiographie de Koraïs traduite en français : , XXII et suiv.. Son père, Ioánnis Koraïs, un négociant en soie originaire de Chios, sans être un savant, tient en grande considération les choses de l'esprit, 194.. Son intelligence, son éloquence et sa position sociale font de lui un notable de Smyrne, puisqu'il remplit les fonctions politiques de « démogéronte »En grec moderne , sorte de conseiller municipal, sage élu pour ses capacités à administrer une communauté grecque autonome, sous l'Empire ottoman., de président de l'hôpital, de marguillier de l'église grecque locale, et de président de la fédération des négociants de ChiosBiographie de Koraïs par l'Université nationale et capodistrienne d'Athènes (en grec). Voir aussi , XXII.. La mère d'Adamántios Koraïs, prénommée Thomaïs, est une femme instruite. Toute la famille compte un grand nombre d'intellectuels et de savants. Le grand-père paternel, Antoine Koraïs, originaire de Chios, était un médecin qui s'intéressait aussi aux lettres et à la philosophie. Il avait composé en 1702 une Ode à Henri François Daguesseau en vers antiques, XXV, note 1.. Mais c'est sans conteste le grand-père maternel, Adamántios Petirdoglou ou RhýssiosL'adjectif grec , pris souvent à tort pour un patronyme, indique en fait que le grand-père de Koraïs était originaire de Rhýssion, ou Aretsoú, ville grecque d'Asie Mineure située sur la rive orientale de la Propontide, au sud de Constantinople. Cet Adamántios Petirdoglou est signalé comme ayant été professeur à l'école de Rhýssion, dans une monographie consacrée à cette ville : Τὸ Ρύσιον (Ἀρετσοῦ), Σύντομος Μονογραφία τῆς Κωμοπόλεως Ἀρετσοῦς, Π. Α. Βαφειάδης, Ἀθῆναι, 1924, 19-20., qui joua le rôle le plus décisif dans le destin de Koraïs. Il fut professeur à Constantinople et à Chios, puis devint un notable respecté à Smyrne, tome 1, 91-93.. À sa mort en , il suscita par testament une noble émulation chez ses petits-fils pour hériter de sa riche bibliothèque, 70 à 73. : c'est à Adamantios Koraïs qu'elle échut, éveillant en lui un désir d'apprendre qui ne s'éteindra plus. Enfin, un cousin, qui avait été maître d'école, nourrissait des idées progressistes, et un oncle, Sophrónios de Belgrade, était un évêque ami des lettres et des savants.
Adamántios Koraïs a un frère, Andréas, de trois ans plus jeune que lui ; six autres enfants de la famille sont morts en bas âge.
La passion du savoir Dans cette ambiance familiale où culture religieuse et savoir littéraire vont de pair, Adamántios Koraïs montre de bonnes dispositions pour l'étude. L'enfant apprend d'abord les rudiments de l'instruction auprès de sa mère, une des rares femmes à savoir lire et écrire à cette époque, quand presque toutes étaient illettrées, XXII.. À l'école évangélique de Smyrne, il reçoit ensuite d'un maître d'école à la pédagogie réactionnaire, « un enseignement pauvre en savoir, mais riche en coups de bâton», selon ses propres dires, 193.. Le Père Iérothéos Dendrinos est en effet connu pour la sévérité de ses méthodes, mais l'apprentissage du grec ancien est cependant excellent, et au contact direct des auteurs de l'antiquité classique, Koraïs parvient à manier cette langue avec aisance.
Dans la bibliothèque héritée de son grand-père, il découvre bientôt l'œuvre de Strabon dans une édition savante, datant de 1707, enrichie des notes en latin d'Isaac Casaubon ; cet ouvrage, en lui faisant prendre conscience des insuffisances de l'éducation scolaire qu'il a reçue, développe en lui une véritable passion du savoir. Il comprend que pour approfondir sa science, il lui faut apprendre le latin ; il s'en approche indirectement en se mettant à l'étude de l'italien et du français, XXVI.. Plus tard, il apprendra d'autres langues étrangères, l'allemand et même l'hébreu en 1764.
Mais c'est auprès du pasteur protestant résidant à Smyrne, le Hollandais Bernhard Keun, qu'il peut enfin trouver le pédagogue et le savant accompli dont il a besoin : en échange des cours de latin que dispense le pasteur, Koraïs lui donne des cours de grec. Autorisé à consulter librement la bibliothèque de Bernhard Keun, le jeune Koraïs commence ainsi à s'intéresser à l'érudition classique occidentale. Le voici désireux de poursuivre des études supérieures en Europe, mais son père souhaite faire de lui un négociant chargé de développer l'entreprise familiale : on décide finalement que le jeune homme s'installera à Amsterdam, où il peut poursuivre des études supérieures et prolonger également les activités commerciales de son père.
Amsterdam ou le goût de la liberté (1771-1777) thumb|Une rue d'Amsterdam vers 1771.Embarqué sur un navire danois, Koraïs arrive à Livourne après vingt-six jours de navigation, et de là gagne Amsterdam. En 1771, la capitale de la Hollande était un des centres intellectuels les plus importants d'Europe. Avec son régime libéral et tolérant, ce pays était devenu le refuge de la liberté de pensée. La petite communauté grecque de cette ville a adopté l'esprit des Lumières et place tous ses espoirs dans une renaissance de la Grèce par le biais de l'éducation et des livres.
Koraïs arrive à Amsterdam avec des lettres de recommandation de son maître Bernhard Keun pour un couple de savants, Andrien Buurt et Carolina van Lynden, 9.. Auprès d'Andrien Buurt, il apprend la logique et les Éléments d'Euclide, tout en s'intéressant au théâtre. Passer d'une petite ville orientale comme Smyrne au grand centre cosmopolite d'Amsterdam transforme profondément Koraïs : à la soif de savoir qui l'habitait depuis plusieurs années s'ajoute maintenant un désir passionné de vivre. Il apprend à jouer de la guitare, s'initie à l'escrime, et s'enivre de toutes les libertés qui lui sont brusquement offertes, 195.. Il noue même une idylle amoureuse avec la fille du maître de maison, 24.. Dans une lettre datée de 1774, Stamátis Pétros, l'auxiliaire expérimenté que le père a adjoint à son fils pour l'assister dans l'entreprise commerciale de la famille, dépeint Koraïs comme un jeune mondain, « habillé à l'occidentale, portant un chapeau à la mode française, allant tantôt à l'Opéra, tantôt chez sa bien-aimée, et livré aux vanités et aux plaisirs. » La conclusion est sans appel : « Il n'est pas fait pour le négoce. »
Durant six ans à Amsterdam, Koraïs a sans doute précipité la ruine financière de la famille, et il s'est abandonné aux plaisirs et aux mondanités, reconnaissant lui-même que « sa jeunesse avait tangué sous une tempête de passions. » Mais il s'est aussi beaucoup cultivé : auprès de quatre professeurs, il a appris le néerlandais, l'hébreu, l'espagnol, le français, et la géométrie, s'initiant aussi à la musique et au sport, 20.; il a ainsi acquis le goût d'un humanisme embrassant tous les aspects de la vie humaine ; désormais, le voici animé d'un profond amour de la liberté qui détermine son destin : les Turcs, déjà responsables à ses yeux de maintenir Smyrne dans l'ignorance et l'obscurantisme, sont à présent l'objet de son aversion furieuse, XXV, XXVIII, et XXXI., car, dit-il « j'avais goûté à la liberté d'un État bien gouverné. » C'est de cette liberté qu'il ne va plus cesser de rêver pour affranchir la Grèce de la domination turque.
Retour à Smyrne (1777-1782) En 1777, il est contraint de quitter Amsterdam, à son grand regret ; la perspective de retourner dans Smyrne occupée par les Turcs lui est un crève-cœur insupportable. Alors, il fait traîner en longueur le trajet du retour, dans l'espoir d'obtenir l'autorisation de ses parents de venir étudier en France : il passe par Leipzig, où il entre en contact avec le savant et écrivain Thomas Mandakásis qui lui fait découvrir la pensée d’Eugène Voúlgaris; il s'arrête quarante jours à Vienne où son oncle, l'archevêque Sophronios, s'est placé sous la protection de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche (1717-1780), XXXI., puis gagne Trieste et enfin Venise, où il passe l'hiver 1778.thumb|left|170px|L'helléniste Jean-Baptiste-Gaspard d'Ansse de Villoison, ami de Koraïs.Le retour à Smyrne n'est que source d'afflictions : la ville a en grande partie été détruite par un tremblement de terre et par un incendie, et la maison familiale a brûlé. Koraïs sombre dans une profonde mélancolie, « à en perdre la raison », dira-t-il, XXXII.. Pendant quatre ans, ce qui le sauve du désespoir, c'est le réconfort quotidien que lui apporte son ami le pasteur Bernhard Keun, et les promenades hors de la ville « pour ne pas rencontrer de Turcs ». Pour le garder à Smyrne, ses parents vont même jusqu'à projeter de le marier à une jeune fille très riche et d'une grande beauté, mais « l'amour de la liberté » est plus fort. Koraïs est toujours décidé à partir étudier la médecine en France. Il écrit même, en 1782, une lettre au grand helléniste Jean-Baptiste-Gaspard d'Ansse de Villoison, 196. qui reconnaît chez ce correspondant inconnu une bonne connaissance du grec, et en témoigne à l'humaniste hollandais WyttenbachCharles Joret, D'Ansse de Villoison et l'hellénisme en France pendant le dernier tiers du , Honoré Champion, 1910, 345.. Pour ne pas aggraver son état de santé qui s'est dégradéKoraïs est à cette époque profondément déprimé, et souffre d'hémoptysie : « De treize à vingt ans, j'ai craché le sang continuellement. Depuis, et jusqu'à l'âge de 60 ans environ, je n'ai pas cessé de cracher le sang, mais à de longs intervalles. » (Autobiographie, , XXV.), ses parents cèdent à son désir. Il quitte Smyrne, gagne Livourne où il est retenu en quarantaine dans le lazaret pendant un moisSmyrne était en proie à des épidémies récurrentes de peste, mentionnées à plusieurs reprises dans la correspondance de Koraïs. Lettre du 9 septembre 1782, , 1., puis par Marseille, arrive à Montpellier le .
Montpellier : les études de médecine (1782-1788) Koraïs s'inscrit à la Faculté de Médecine et le choix tactique de cette discipline révèle son irréductible aversion pour la domination ottomane. Car cet esprit amoureux de la liberté et du savoir est encore rongé par la crainte de devoir un jour rentrer à Smyrne et y subir le joug des Turcs ; or, dit-il, « il n'y a qu'avec les médecins que cette race de sauvages est obligée de feindre quelque douceur ». L'Université de Montpellier est à cette époque l'une des meilleures universités françaises ; les savants qui y enseignent, entre autres Pierre Marie Auguste Broussonet, Jean-Antoine Chaptal et surtout Grimaud, ardent défenseur de la médecine hippocratique, ne vont pas tarder à reconnaître les mérites de Koraïs, 125-127..