Louis Althusser Prononciation en français de France retranscrite selon la norme API., né le à Birmandreis (Algérie) et mort le à La Verrière (Yvelines), est un philosophe français.
Membre du Parti communiste, il est à l'origine d'un important renouvellement de la pensée marxiste dans une perspective généralement associée au structuralisme, théorie caractéristique du Zeitgeist des années 1960, avec notamment Roland Barthes et Claude Lévi-StraussLe structuralisme est d'abord une théorie linguistique (Roman Jakobson) dont certaines procédures ont ensuite été utilisées dans le domaine de l'anthropologie (Lévi-Strauss) et de la littérature (Barthes et alii). Le discours médiatique de l'époque accole l'épithète « structuraliste » à nombre de personnalités et de théories qui n'en relèvent pas ou pas entièrement : Lacan, Foucault. L'appartenance d'Althusser au courant structuraliste doit donc être analysée plutôt que postulée.. En 1980, il tue sa compagne Hélène Rytmann.
Biographie Origines familiales et formation Louis Althusser est issu d'une famille alsacienne par son père et morvandelle par sa mère émigrées en Algérie française au cours du .
Son grand-père, Charles François Althusser, né en 1855 à Baltzenheim (département du Haut-Rhin), émigre en Algérie française, lors de l'annexion de l'Alsace-Lorraine consécutive à la guerre franco-allemande de 1870, où il devient garde-forestier. De son union naissent deux enfants :
Charles Joseph Althusser, père de Louis, né en 1888 à Alger, mobilisé au sein du 3e régiment d'artillerie à pied durant la Grande Guerre, est employé de banque puis directeur d'agence à Alger, puis à Marseille (1930), puis à Lyon (1936). Son oncle, Louis Ernest Althusser, né en 1891, mobilisé comme sous-lieutenant durant la Grande Guerre, meurt pour la France en 1916 à Avocourt (département de la Meuse).
Sa mère, Lucienne Berger (1899-1995), fille de Pierre (1856-1934), garde-forestier, venu en Algérie dans les années 1870, épouse Charles Althusser en 1918, renonçant à une carrière d'institutrice. Après Louis, ils ont une fille, GeorgetteClaude Pennetier, « Georgette Althusser » dans le Maitron. Elle adhère au PCF en 1949 et travaille ensuite comme sténo-dactylo pour la Fédération internationale des syndicats de travailleurs de l'éducation (FSM), à Prague. (1921-1991). La famille est catholique et la jeunesse de Louis est fortement marquée par cette religion qu'il n'abandonnera qu'en 1943.
Louis Althusser effectue ses études secondaires au lycée Bugeaud (actuel lycée Émir-Abdelkader) d'Alger, puis au lycée Saint-Charles de Marseille, à l'issue de la mutation professionnelle de son père. Il est élève de la première promotion du lycée Saint-Charles, devenu indépendant du lycée Thiers en 1929. En 1936, il est reçu au baccalauréat.
Louis Althusser effectue ses études supérieures en classes préparatoires littéraires au lycée du Parc à Lyon. Il y suit les enseignements de Jean Guitton, de Joseph Hours et de Jean Lacroix. Il est durablement marqué par leur enseignement et noue, avec Jean Guitton et Jean Lacroix, une relation personnelle durable.
En 1939, Louis Althusser est reçu à l'École normale supérieure.
Durant ses études secondaires et supérieures, Louis Althusser est un catholique pratiquant, proche de la droite.
Période de la guerre et fin de ses études (1939-1948) En septembre 1939, Louis Althusser est mobilisé. Il est fait prisonnier lors de la bataille de France et incarcéré au Stalag X-A à Schleswig (Allemagne, land de Schleswig-Holstein) où il connaît ses premiers troubles mentaux.
En 1945, Louis Althusser reprend ses études à l'École normale supérieure. En 1948, il est reçu à l'agrégation de philosophie, le deuxième sur quinze, derrière Jean Deprun et devant François Châtelet (reçu le sixième), Gilles Deleuze (reçu le huitième) et Gilbert Simondon (reçu le neuvième).
La même année, il adhère au Parti communiste.
Parcours professionnel et intellectuel La même année, il devient agrégé préparateur à l'ENS, où il exerce une influence certaine sur nombre d'étudiants dont beaucoup embrasseront le courant maoïste à la suite de Mai 68. Plusieurs d'entre eux sont en effet membres de l'Union des étudiants communistes (UEC), qui entre alors dans une crise débouchant sur la création, en 1966, de l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, ou UJC(ml), maoïste, dont Benny Lévy et Robert Linhart, tous deux élèves de la rue d'Ulm et qui feront partie de l'UEC avant d'être les principaux fondateurs de l'UJC. Le rapport d'Althusser avec le PCF est en effet ambigu : bien qu'il en reste un membre sa vie durant, il se heurte souvent au comité central ainsi qu'au philosophe et membre du bureau politique du parti, Roger GaraudyFrédérique Matonti, « Marx entre communisme et structuralisme », Actuel Marx, n° 45 2009/1 ..
Dès le début des années 1960, il publie des articles hétérodoxes, d'abord dans La Pensée, puis dans La Nouvelle Critique. En 1962, il est ainsi accusé par le sénateur et directeur de La Pensée Georges Cogniot d'être « pro-chinois ». Il se heurte aussi à des intellectuels comme Roland Leroy ou Lucien Sève, autre philosophe officiel, qui considèrent le structuralisme comme « philosophie de la désespérance » (R. Leroy) et prônent un « marxisme humaniste », qui fait l'objet des critiques de Michel Foucault et d'Althusser (notamment en raison de son caractère individualiste et subjectiviste). Althusser rend paradoxalement hommage à Henri Lefebvre dans son livre sur Lénine et critique aussi durement son parti, en 1978, dans Ce qui ne peut durer dans le PCF. Frédérique Matonti estime que le rapport d'Althusser au PCF est particulier. « La place qu’Althusser et ses élèves auraient désiré occuper est différente : ils souhaitaient à partir de la théorie inspirer la stratégie du parti. »Frédérique Matonti, Francs-tireurs ou partisans : les historiens communistes français et britanniques, Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2006/5 (n° 53-4bis), pages 80 à 87
Il critique aussi durement le stalinisme, à travers des interventions politiques et dans sa philosophie. Ainsi, il décrira en 1986 ce dernier comme la forme « trouvée » (« non préméditée ») par l’impérialisme en vue de l’exploitation des populations à l’intérieur du monde socialisteThèses de juin 1986 (feuillets dactylographiés, Archives IMEC). Cité par Toni Negri, « Pour Althusser : notes sur l’évolution de la pensée du dernier Althusser », décembre 1993, publié sur le site de Multitudes..
À Normale Sup, il invite notamment le psychanalyste Jacques Lacan, et aussi des philosophes, comme Alexandre Matheron, marxiste d'orientation différente de celle d'Althusser, spécialiste de Spinoza, et Gilles Deleuze, autre grand lecteur de Baruch Spinoza.
Son activité est entrecoupée de séjours dans des cliniques psychiatriques. Le psychiatre et psychanalyste Gérard Pommier a fait une étude du cas Althusser qui y montre le tableau clinique de la dépression mélancolique. En janvier 1962, il commence ainsi à travailler sur Machiavel, au milieu d'une grave dépression, qui s'achève par trois mois d'hospitalisationFrançois Matheron, « Louis Althusser ou l’impure pureté du concept », Dictionnaire Marx contemporain (dir. Jacques Bidet et Eustache Kouvélakis), PUF 2001. Publié sur le site HyperSpinoza le 8 mars 2004, mis à jour le 10 mai 2004..
Il devient en 1962 maître-assistant et soutient une thèse sur travaux pour le doctorat d'État ès lettres le à l'université d'AmiensVoir le texte de la soutenance dans L. Althusser, Solitude de Machiavel, présentation d'Yves Sintoner, PUF, 1998, 199. Jury B. Rousset, président, M. Barthélémy-Madaule, J. d'Hondt, P. Vilar., dix ans après avoir publié Lire le Capital (1965) avec ses élèves Étienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey et Jacques Rancière, livre dans lequel il développe le concept de « lecture symptômale » afin d'expliquer la lecture marxienne d'Adam Smith, montrant que si Smith n'a pas vu certaines choses, ce n'est pas du fait d'un manque d'acuité, mais du fait du changement de problématique qu'il a induit, et qui l'a empêché de voir d'autres choses :
vignette|La façade de l'ENS, au 45 rue d'Ulm. En 1967, il constitue à Normale Sup le « groupe Spinoza », (A. Matheron). Alain Badiou, qui prendra part à la création de l'UCF(ml), participe à ce groupeJason Barker, Alain Badiou : a critical introduction, Pluto Press, 2002 (p.1)..
Comme d'autres philosophes français de gauche, il est espionné par la CIA.
Meurtre d'Hélène Rytmann (1980) L'affaire Le , après trente ans de relation et alors qu'elle a décidé de le quitter, Althusser étrangle son épouse, la sociologue Hélène Rytmann (ou Legotien de son nom de résistante), dans leur appartement de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm. Il l'annonce à Pierre Étienne, le médecin de l'ENS, qui contacte les autorités psychiatriques. Althusser est envoyé au centre hospitalier Sainte-Anne, puis à l'hôpital l'Eau-Vive à Soisy-sur-Seine, et désigne le philosophe Dominique Lecourt comme son représentant légal.
Le , le juge d'instruction clôt par une ordonnance de non-lieu l'information judiciaire ouverte pour meurtre contre Louis Althusser du fait que les trois experts psychiatres désignés par le juge avaient conclu que le meurtrier se trouvait en état de démence au moment des faits., et en vertu de l'article 64 du code pénal, en vigueur à cette date, suivant lequel . Louis Althusser demeure interné à l'hôpital Sainte-Anne de Paris.
Dans le journal Le Monde du , Althusser lit un article de Claude Sarraute au sujet du succès du livre du Japonais Issei Sagawa, qui racontait comment il avait tué et mangé une jeune Néerlandaise ; il avait effectué un bref séjour en hôpital psychiatrique en France, puis avait été renvoyé dans son pays en bénéficiant d'un non-lieu. Claude Sarraute écrit :
Des amis d'Althusser lui suggèrent de protester. Il décide d'entreprendre la rédaction de son autobiographie pour s'expliquer sur son geste : ce sera L'avenir dure longtempsPour la genèse de cette œuvre, cf. la présentation, par Olivier Corpet et Yann Moulier-Boutang, de L'avenir dure longtemps, Paris, Stock, 1992, p. II sq. en particulier. qui lui permet d'expliquer son meurtre.
Mort d'Althusser et postérité Louis Althusser meurt en 1990 à l'hôpital psychiatrique de la Mutuelle générale de l'Éducation nationale MGEN (Institut Marcel-Rivière) à La Verrière et est inhumé au cimetière de ViroflayCimetières de France et d'ailleurs..
Son neveu François Boddaert décide que ses ouvrages et l'ensemble de ses textes, manuscrits et livres qui étaient en sa possession à sa mort soient destinés aux lecteurs et chercheurs par la mise à disposition intégrale de ceux-ci auprès de l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC).
Réexamen de l'affaire Dans un article scientifique paru en 2015, Francis Dupuis-Déri montre que . Les arguments psychologiques permettent à Louis Althusser de se disculper dès l’instruction, il n’est d’ailleurs pas placé en garde à vue. , écrit Francis Dupuis-Déri. Il précise :
En décembre 2023, le journal Libération reprend le travail de Francis Dupuis-Déri paru dans le livre Althusser assassin et publie une enquête sur les derniers jours d’Hélène Rytmann. En France, on se penche sur sa biographie en allant consulter les archives du fonds Althusser de l’IMEC, dans lequel sont conservées les archives d'Hélène Rytmann« Épisode 2/2 : La victime oubliée, Hélène Legotien Rytmann », 13 avril 2025.. Les témoignages recueillis par ailleurs donnent la vision d’une femme heureuse loin de Paris et harcelée par son conjoint. Dans son article de Libération, Johanna Luyssen dissipe le malaise que pouvait ressentir l'opinion en entendant répéter les expressions « meurtre altruiste » ou « victime consentante » et fait apparaître que le meurtre d’Hélène Rytmann présente les caractéristiques d’un féminicide (notamment la volonté de la victime de quitter son conjoint), notion naissante à cette époque.