La Legio X Fretensis (litt : légion des détroits [maritimes]) fut une légionLe nombre (indiqué par un chiffre romain) porté par une légion peut porter à confusion. Sous la république, les légions étaient formées en hiver pour la campagne d’été et dissoutes à la fin de celle-ci; leur numérotation correspondait à leur ordre de formation. Une même légion pouvait ainsi porter un numéro d’ordre différent d’une année à l’autre. Les nombres de I à IV étaient réservés aux légions commandées par les consuls. Sous l’empire, les empereurs numérotèrent à partir de « I » les légions qu’ils levèrent. Toutefois, cet usage souffrit de nombreuses exceptions. Ainsi Auguste lui-même hérita de légions portant déjà un numéro d’ordre qu’elles conservèrent. Vespasien donna aux légions qu’il créa des numéros d’ordre de légions déjà dissoutes. La première légion de Trajan porta le numéro XXX, car 29 légions étaient déjà en existence. Il pouvait donc arriver, à l’époque républicaine, qu’existent simultanément deux légions portant le même numéro d’ordre. C’est pourquoi s’y ajouta un cognomen ou qualificatif indiquant (1) ou bien l’origine des légionnaires (Italica = originaires d’Italie), (2) un peuple vaincu par cette légion (Parthica = victoire sur les Parthes), (3) le nom de l’empereur ou de sa gens (famille ancestrale), soit qu’elle ait été recrutée par cet empereur, soit comme marque de faveur (Galliena, Flavia), (3) une qualité particulière de cette légion (Pia fidelis = loyale et fidèle). Le qualificatif de « Gemina » désignait une légion reconstituée à partir de deux légions ou plus dont les effectifs avaient été réduits au combat (Adkins (1994) ). de l’armée romaine créée en 41 ou 40 av. J.-C. par Octave, héritier de Jules César, dans le cadre de la guerre civile qui l’opposait à Sextus Pompée.

Après la bataille d’Actium, la légion fut envoyée en Macédoine avant d’être transférée dans la province romaine de Syrie pour mettre fin à la révolte des Juifs qui suivit la mort d’Hérode le Grand. Il est probable que la légion prit ensuite part à la campagne de Lucius Vitellius contre l’empire parthe en 37/38; il est certain toutefois qu’elle était sous les ordres de Corbulon, lorsque la guerre reprit avec les Parthes dans les années 60 au sujet de l’Arménie.

Cette légion est surtout connue pour le rôle qu’elle joua dans la première guerre judéo-romaine. Après avoir conquis diverses villes de Galilée et de Judée elle participa, sous les ordres du commandant en chef Titus, au siège de Jérusalem où l’utilisation de ses machines de guerre sophistiquées pour l’époque s’avéra déterminante dans l’issue du conflit. Après la chute de Jérusalem, elle participa également au célèbre siège de Massada où, encore une fois, ses catapultes assurèrent la victoire des armées romaines.

La légion devait demeurer plus d’un siècle et demi en Judée où elle avait comme tâche de maintenir la paix à Jérusalem alors que la construction par l’empereur Hadrien d’un temple dédié à Jupiter provoqua une révolte conduite par Simon bar Kokhba qui fit de lourdes pertes parmi les Romains et obligea à faire venir en renfort des troupes du Danube.

Sous le règne de Gallien, alors que des détachements de l’armée romaine opéraient de façon de plus en plus indépendante de leur légion d’origine, une partie de la Legio X Fretensis demeura à Jérusalem comme garde-frontières (limitanei) mais fut transférée à Aila, où elle se trouvait toujours au début du alors qu’une autre partie était intégrée dans l’armée mobile (comitatenses) qui accompagna l’empereur en Gaule ou en Bretagne.

thumb|right|Monnaie émise sous Domitien, montrant le sanglier et le dauphin, deux des emblèmes de la légion.

La légion eut plusieurs emblèmes : un taureau, une galère, un dauphin, le dieu Neptune et un sanglierAdkins (2004) .. L’emblème originel devait être le taureau, animal favori de Vénus qui fut aussi l’emblème de plusieurs légions levées par Julius CésarRitterling (1925) colonnes 1671-1678); la galère pourrait être une réminiscence de la bataille maritime de Nauloque dans le détroit de Messine (Fretum Siculum) qui donna également son cognomen à la légion, quoique ceci soit contesté. Après la bataille d’Actium, s’y ajouta un dauphinDabrowa (1993) , puis vint le sanglier. Sous l’empereur Hadrien (117-138) apparut le dieu Neptune.

Histoire de la légion

thumb|right|Le port de Messine de nos jours et la Calabre.

La légion X fut levée par Octave, héritier de Jules César, en 41 ou 40 av. J.-C.Cicéron, Ad fam. X 11. 2; Appianus, Bell. civ. III, 83. durant la guerre civile qui l’opposa à Sextus Pompée, lequel occupait la Sicile mettant ainsi en danger l’approvisionnement en grain de la ville de Rome Cette théorie, mise de l’avant par l’historien Theodor Mommsen à la fin du et largement acceptée depuis, a été mise en doute par le professeur Stephan Dando-Collins. S’appuyant sur les travaux du professeur Lawrence Keppie et sur divers textes de César et d’Appien d’Alexandrie, historien grec de l'époque romaine, celui-ci suggère plutôt que la Fretensis ne serait autre que la légion formée par Jules César alors gouverneur de la province d’Hispanie; celui-ci aurait réuni dix cohortes d’infanterie déjà existantes pour former une nouvelle légion. Elle aurait hérité du cognomen Fretensis (litt : du détroit), non en référence à des batailles navales dans le détroit de Messine, mais aux efforts déployés par Antoine pour transporter ce qui restait des forces de César de l’autre côté du détroit d’Otrante. Après la mort de Jules César, la légion aurait été incorporée dans l’armée d’Octave(Dando-Collins (2010) ). Celui-ci lui donna le numéro d’ordre X, en référence à la célèbre Legio X Equestris de Jules César dont elle prit également l’emblème. En aout 36 av. J.-C., sous les ordres de Marcus Vipsanius Agrippa, la légion prit part à la bataille de Mylae (aujourd’hui Milazzo)Adkins (2004) .Jacques (2007) ., puis en septembre à la bataille de Nauloque, deux villes portuaires de la côte nord-est de Sicile, près du détroit de Messine (Fretum Siculum); de ces deux batailles navales remportées par le général Marcus Vipsanius Agrippa sur la flotte de Sextus Pompée lui viendra son cognomen (surnom).

En 31 av. J.-C. la légion prit vraisemblablement part à la bataille d’Actium entre les forces d’Octave et celles de Marc Antoine, bataille qui mit fin à la guerre civile. De ces trois batailles navales, elle conservera le dauphin et la galère (trirème) comme emblèmes.

Sous la dynastie des Julio-claudiens

Après la bataille d’Actium, la légion fut envoyée en MacédoineAE 1936, 18.. Nombre de vétérans furent alors démobilisés : certains furent établis à Crémone dans le nord de l’Italie (colonia Veneria), d’autres à Brixia (aujourd’hui Brescia) et Capoue; enfin certains vétérans de la X Fretensis de même que des vétérans de la Legio XII Fulminata furent installés à Patras (aujourd’hui chef-lieu du district régional d'Achaïe en Grèce) dans la Colonia Augusta Aroe PatraeLendering (2002) para 4.. La légion y construisit un pont près d’Amphipolis sur le fleuve StrymonAE 1918, 36.. En 16 av. J.-C., la légion dut combattre les Sarmates, peuple riverain du Don (Tanaïs) et voisin des Scythes qui avaient envahi la GrèceDabrowa (1993) .

Une décennie plus tard, Auguste transférait la légion dans la province romaine de Syrie avec les légions III Gallica, VI Ferrata et XII Fulminata; trois de ces quatre légions furent employées pour mettre fin à la révolte des Juifs qui suivit l’intégration du territoire gouverné par Hérode le Grand après la mort de celui-ci et la déposition de son fils, Hérode ArchélaosFlavius Joseph, Guerre des Juifs, II, 40.. On ne sait pas si la Legio X Fretensis était l’une des trois, la date de son transfert en Syrie n’étant pas connue.

Nous avons peu d’information sur les années qui suivirent. Toutefois, une inscription découverte à PalmyreAE 1933, 204. atteste que la légion ou au moins une grande partie de celle-ci avait son camp d’hiver à Cyrrhus (aujourd’hui Harran en Turquie; Carrhes en français)Tacite, Annales, II, 57. où elle gardait la route allant de l’Euphrate à Alexandrie lorsque Germanicus, doté des pleins pouvoirs sur toutes les provinces orientalesTacite, Annales, II, 43 (2-6). entreprit d’installer sur le trône d’Arménie, de transformer la Cappadoce en province romaine et de rattacher la Commagène à la SyriePetit (1974) .. Après cette campagne, la légion fut vraisemblablement transférée à Zeugma afin de protéger la province contre la menace parthe.

thumb|left|Le royaume d’Arménie et l’empire parthe vers 50 apr. J.-C.

Il est vraisemblable mais non attesté que la légion, en 37 ou 38, prit part à la marche sur l’empire parthe dirigée par Lucius Vitellius, légat (gouverneur) de Syrie, après que le roi des Parthes, , eût entrepris une action militaire contre les Romains pour le contrôle de l'Arménie et, à cet effet, placé l'aîné de ses fils, Arsace, sur le trône de ce paysTacite, Annales, VI, 32.. Mais devant le déploiement des légions romaines au-delà de l’Euphrate, laissant prévoir une invasion de toute la Mésopotamie, et informé que ses nobles commençaient à comploter contre lui, Artaban fut contraint d'abandonner ses prétentions sur l'Arménie qui demeura un État-client de Rome.

En 45, l’empereur Claude (41-54) créa une nouvelle colonie, la Colonia Claudii Casesaris près de Ptolemais (aujourd’hui Acre en Israël) pour y installer les vétérans des légions VI Ferrata, X Fretensis et XII Fulminata.

La guerre avec les Parthes devait reprendre sous l’empereur Néron (54-68) en 55, de nouveau au sujet de l’Arménie. L’un des successeurs d’Artaban III, Vologèse , avait mis sur le trône d’Arménie son jeune frère TiridateTacite, Annales, XII, 50-51.. Réagissant à ce qu’il considérait comme une tentative des Parthes de noyauter un État-client de Rome, Néron réagit vigoureusement et nomma Corbulon commandant suprême en Orient avec mission de régler une fois pour toutes le problème de l'ArménieTacite, Annales, XIII, 6.. Dans un premier temps, la Legio X Fretensis demeura à sa base pour protéger le limes contre une attaque parthe. Mais en 57 elle se joignit aux légions III Gallica et VI Ferrata dans la campagne de Corbulon qui permit la prise des capitales d’Artaxata (au sud de Yerevan) et de Tigranocerta en 58 et 59 Tacite, Annales, XIII, 8.. Le trône d’Arménie échut à un nouveau roi, pro-romain, Tigrane VI, le dernier descendant des rois de Cappadoce.

thumb|right|Statue de Corbulon à Voorburg aux Pays-Bas à l'entrée du canal qui porte son nom.

La guerre reprit au printemps 62, lorsque Tigrane envahit l'Adiabène, une importante région de l’empire partheTacite, Annales, XV, 1.. Vologèse décida alors de chasser Tigrane du pouvoir. En réponse, Corbulon renvoya les légions IV Scythica et XII Fulminata en Arménie, disposant trois autres légions (III Gallica, VI Ferrata et XV Apollinaris) le long des rives de l'Euphrate; en même temps, il écrivit à Néron, lui demandant de nommer un légat pour la Cappadoce qui aurait la responsabilité de conduire la guerre en ArménieGoldsworthy (2007), .. Néron acquiesça et nomma à ce poste Lucius Caesennius Paetus, consul l’année précédente et sans expérience militaire véritable. Les relations entre les deux hommes furent tendues dès les premiers jours; ils se divisèrent l’armée, les légions IV Scythica, XII Fulminata et la V Macedonica nouvellement arrivée ainsi que les auxiliaires du Pont, de Galatie et de Cappadoce allant avec Paetus, pendant que Corbulon conservait le commandement des légions III Gallica, VI Ferrata et X FretensisTacite, Annales, XV, 6.. Presque immédiatement Paetus subit une cuisante défaite los de la bataille de Rhandeia : il fut encerclé avec ses deux légions et dut signer un traité humiliant pour Rome qui devait abandonner tout le territoire et ses troupes humiliées forcées de faire un triomphe à VologèseCassius Dion, Histoire Romaine, LXII, 21..