Adolphe Crémieux, né Isaac Jacob Adolphe Crémieux le à Nîmes et mort le à Paris, est un avocat et homme politique français.
Sous le règne de Louis-Philippe, il s'affirme comme un ténor du barreau. Il met sa notoriété au service de la communauté juive dont les membres restent l’objet d’injustices et de préjugés vivaces, en France comme à l'étranger.
Dignitaire de la franc-maçonnerie, il est un des fondateurs de l'Alliance israélite universelle, organisation créée pour défendre les Juifs persécutés et promouvoir leur émancipation par l’éducation.
Plusieurs fois député, il devient en 1848 ministre de la Justice du gouvernement provisoire qui proclame la Deuxième République. Il fait prendre un décret qui décide que la justice sera désormais rendue « au nom du peuple français »
Il est également connu comme auteur du décret Crémieux d’ qui attribue la citoyenneté française aux « indigènes israélites d’Algérie ».
Biographie Famille
vignette|gauche|Gravure du Juif errant « tel qu'on l'a vu passer à Avignon », 1784. Ses arrière-grands-parents paternels sont David Crémieu [Carmi en hébreuCarmi, probablement de l'origine hébraïque signifiant « celui qui s'occupe des arbres ». Lire en ligne] (1684-1754Ou v. 1690- ap. 1774. Lire en ligne) et Esther Naquet (1694-1774). En 1760, leur fils Jacob (1718-1801), marchand de mules. , épouse Eston [Esther] Ispir (Avignon 1741- Nîmes 1798Ou 1739-1801, lire en ligne) à Carpentras, la fille de l'éminent rabbin Jacob Ispir (Espir) dit AshkénaziJacob Ispir dit Ashkénazi tint sporadiquement les pinqassim, registres communautaires de la carrière (ghetto, messilah en hébreu) de Carpentras. Lire en ligne « Les pinqassim de Carpentras au regard du Saint-Siège » par Simone Mrejen-O’Hana (1701-1778) dont la famille venue de Prague au début du s'était installée en Avignon puis à Carpentras, et de Rachel Crémieu (1712-1774), fille de Johanan de Carpentras (1674-1750), lui-même fils de Sem et de Colombe Carcassonne (1686-1749), native de l’Isle..
Ses grands-parents Jacob et Esther Crémieu donnent naissance à l'aîné de leurs treize enfants, David (1761-1819) au sein d'un milieu pieux, honorable et bourgeois à Carpentras où les Juifs dits du pape se trouvent sous protection pontificale, avant que la famille n'émigre à Nîmes en 1774.
Son père David Crémieu se marie à Avignon en 1792 avec Rachel, une de ses cousines, fille d’Isaac de Carcassonne et d’Esther « Taton » Crémieu de l’Isle. Le couple perd trois enfants avant que naissent Isaac Jacob Adolphe en 1796 puis trois autres filles, Belle (1799-1831), Chimène (1802-1808) et Julie-Égalité (1797 – 1880) qui se convertira au catholicisme au grand dam de sa famille.
À sa naissance le 11 floréal de l'an IV, Isaac Jacob Adolphe Crémieu porte, selon la tradition juive, les prénoms de ses grands-pères dont celui (Isaac) de son frère mort à trois ans en 1795, mais c’est avec le prénom d’Adolphe qu’il se fait connaître.Benjamin Stora, Les trois exils. Juifs d’Algérie, Paris, Stock, 2006, .. Son acte de naissance porte la mention « En vertu de l'ordonnance rendue le par le tribunal de première instance de Nîmes, le prénom de Adolphe a été substitué à celui de Jacob dans l'acte ci-contre. Nîmes le »..
L'ascendance d'Adolphe Crémieux relève donc d'un judaïsme pluriel, elle est « à la fois comtadine (assimilée à la tradition séfarade) et ashkénaze d’obédience religieuse traditionaliste ». Il reçoit une éducation laïque et juive.
À Nîmes, son père David crée avec son frère Élie le négoce de soieries « et frères » et joue un rôle actif dans la vie politique municipale en tant que révolutionnaire radicalLe 20 avril 1794, David Crémieux est un des douze commissaires désignés par la société populaire pour recenser les personnes suspectes, membre du « jury d'accusation » du tribunal révolutionnaire pour le quatrième trimestre 1793. Il sera incarcéré après Thermidor comme « robespierriste » en 1795. Lire en ligne. Sa société dépose son bilan en 1797 et il est arrêté pour faillite frauduleuse. Sa maison est pillée en 1819 et il meurt ruiné la même année ; Adolphe subviendra aux besoins des siens et leurs dettes ne seront épongées qu'en 1837.
Le , Adolphe Crémieux épouse Louise Amélie Silny (1800-1880), une israélite messinoise, « cultivée et spirituelle » qu'il vénère. De ce mariage naissent deux enfants, Gustave (1831-1872) et Mathilde (1834-1912) mariée à Alfred Peigné. Encore jeunes, les deux enfants sont convertis avec leur mère Amélie en 1845 au catholicisme, ce qui surprendra Crémieux, malgré son goût pour la liberté de religion, et le poussera à démissionner de la présidence du Consistoire.. Il est le grand-père de Louise Cruppi, écrivaine et musicienne.
Adolphe Crémieux est l'arrière-grand-oncle par alliance de Marcel Proust (1871-1922). Il est l’un des témoins de sa petite-nièce, Jeanne Weil (1849-1905), lors de son mariage avec Adrien Proust en (Rose Silny-Berncastel, la grand-mère maternelle de Jeanne Weil Proust, était la sœur d’Amélie Silny épouse Crémieux). Il est également un des témoins du mariage de sa proche cousine la militante Gabrielle Alphen-Salvador Michèle Bitton, dans Dictionnaire des féministes. France , dir. Christine Bard, notice Alphen-Salvador , Éd. Puf, Paris, 2017..
Adèle Weil, la grand-mère de Proust, l’un des principaux modèles de la grand-mère du narrateur dans À la recherche du temps perdu, considérait Crémieux « comme son père », selon Ghislain de DiesbachGhislain de Diesbach, Marcel Proust, Perrin, 1991, .. Auprès de Crémieux, « Adèle avait pris le goût des lettres, celui de l’éloquence profane ou sacrée qu’elle devait à son tour inculquer à sa fille Jeanne. […] La tradition intellectuelle des Crémieux devait se conserver dans sa descendance », signale Diesbach.
Études En 1808, ses parents l'envoient au lycée Impérial à Paris où il reste jusqu’en 1815. Élève brillant, il est couronné trois fois au concours général des lycées en 1813.. Là, ses dispositions pour défendre ses camarades lui valent d’être déjà surnommé « l’avocat ».
Après un séjour pénible à Nîmes lors de la Terreur blanche, au tout début de la Restauration, Crémieux suit des études de droit à la faculté de droit d'Aix-en-Provence à partir de l'automne 1815. et sort major de sa promotion en 1817 pour s'inscrire à vingt et un ans au barreau de la ville.
Sous la Restauration et la monarchie de Juillet vignette|gauche|Crémieux par Faustin Herr, en 1840. Il devient avocat au barreau de Nîmes, puis auprès de la Cour de cassation. Au début de sa carrière, Crémieux défend en particulier les victimes de la Terreur blanche, ce qui lui vaut d’être appelé l’« avocat des protestants ». En 1824, à vingt-huit ans, il occupe la première place au barreau de Nîmes et compte au nombre des avocats les plus renommés de la Restauration.
S’illustrant dans de nombreux domaines, « Crémieux décide de mettre sa notoriété au service de la communauté juive dont les membres restent l’objet d’injustices et de préjugés vivaces » en France comme à l'étranger.
En 1827, il entreprend le combat contre le serment more judaïco, cette obligation discriminatoire et avilissante faite aux Juifs quand ils prêtent serment en justice et l’abolition de cette procédure est obtenue à la cour de Nîmes en 1827 pour les Israélites du Midi. Crémieux en réclame sans relâche l’abolition totale.
En 1828, il est nommé membre laïque du Collège des notables israélites de la circonscription de Marseille, et dénonce les inégalités au nom de la devise révolutionnaire : « Liberté-Égalité-Fraternité ».
En 1830, il s’installe à Paris. Il est l'avocat de Martial de Guernon-Ranville lors du procès des ministres de Charles X en et s'évanouit à la fin de sa plaidoirie. L'année suivante, il prononce l'éloge funèbre de son ami l'abbé Grégoire.
En 1840, lors de l'affaire de Damas où des Juifs sont accusés de « crime rituel », Crémieux se rend avec sir Moses Montefiore auprès de Muhammad Ali, vice-roi d’Égypte et conquérant de la Syrie, pour y obtenir la libération des Juifs damascènes accusés et emprisonnés. Il profite de son séjour en Égypte pour créer deux établissements scolaires.
Il est député de Chinon, de 1842 à 1848.
Crémieux est la figure du Juif moderne français « qui associe les valeurs mosaïques aux grands principes de la Révolution française » qu'il défend en France comme ailleurs. En 1845, alors qu’il représente les intérêts d'ouvriers français en horlogerie, expulsés de Suisse parce que juifs, il dépose une pétition sur le bureau du président de la Chambre des représentants puis clame au Palais Bourbon : .
La même année, il proteste (en vain) avec les membres du Consistoire israélite auprès des autorités dans l'affaireDossier de l'affaire Lazare Terquem déposé aux Archives Nationales (désormais AN) : F7/11031, les archives du Consistoire central (désormais CC) : registre 1B.4, procès-verbaux, 1832-1848, séance du 2 mars 1845, et celles du consistoire israélite de Paris (désormais ACIP) : registre AA.3, procès-verbaux, 1839-1847, séance du 11 février 1845. de la conversion forcée au catholicisme sur son lit de mort de Lazare, frère du mathématicien Olry Terquem de Metz, par l'abbé Théodore Ratisbonne.
Après avoir défendu son ami le rabbin Lazare Isidor accusé d'outrage à la cour pour avoir refusé en 1839 d'ouvrir sa synagogue de Phalsbourg pour qu'un coreligionnaire prête serment more judaïco, Crémieux obtient, de la Cour de cassation du , un arrêt déclarant que toutes les références religieuses exigées pour un serment judiciaire sont inconstitutionnelles.
Sous la Deuxième République vignette|gauche|Portrait d'Adolphe Crémieux en 1848. Le , lorsque la révolution républicaine triomphe à Paris, Crémieux (avocat de la princesse Mathilde Bonaparte, mais également de la famille d’Orléans), conseille au roi Louis-Philippe d’abdiquer en faveur de son petit-fils et de quitter le pouvoir ; il s’oppose également à la régence de la duchesse d’Orléans à la vie dissolueJacques Hillairet, Connaissance du vieux Paris, Rivages, Paris, 1993, . Le lendemain, , il devient ministre de la Justice du gouvernement provisoire qui proclame la Deuxième République, poste qu’il occupe jusqu’au .
Il fait prendre le décret qui décide que la justice sera désormais rendue « au nom du peuple français ». Le , il fait supprimer par un autre décret le serment de fidélité à la couronne.
Le , dans l’affaire du procès de Saverne où il est l’avocat d’un rabbin, il obtient de la Cour de cassation l’abolition du serment more judaico, contribuant ainsi à faire cesser la dernière discrimination infamante et légale à l’égard de tous les Juifs de France.
Dès le , il demande la démission d’une vingtaine de hauts magistrats et suspend ceux qui refusent d’obtempérer. Ces juges sont suspendus, les uns par Crémieux lui-même, les autres à la demande des commissaires du gouvernement (préfets provisoires). Un décret du annule les suspensions de Crémieux (démissionnaire le ).
Le , Crémieux reçoit « une délégation de Noirs et de Mulâtres des colonies françaises » et leur déclare que « la nouvelle République accomplira ce que la République de 92 avait proclamé. Vous redeviendrez libres »Il fait ainsi partie des militants pour l'abolition de l'esclavage : Nelly Schmidt, « Les abolitionnistes français de l'esclavage, 1820-1850 », Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 87, , sem. 2000 , (lire en ligne). Cependant, le , François Arago envoie aux colonies une dépêche contenant « un ajournement de l’émancipation, et les vagues promesses qui l’accompagnent ne sont guère que d’un Guizot républicain ». Le décret du 27 avril 1848 abolira définitivement l'esclavage en France.