vignette|Officiers turcs à dromadaire devant la citadelle de Jérusalem, entre 1898 et 1917. La Palestine ottomane désigne la période pendant laquelle la région de Palestine faisait partie de l'Empire ottoman. S'étalant sur quatre siècles, celle-ci commence en 1517 avec sa conquête par les armées turques, et s'achève en 1917, avec l'occupation britannique, qui se prolonge par un passage de la région sous leur mandat à partir de 1920. La Palestine, qui n'était pas une province ottomane en tant que telle, était, selon les époques, découpée et répartie sur plusieurs entités administratives (Moutassarifat de Jérusalem, Pachalik de Damas, Vilayet de Beyrouth...).
Histoire
Conquête turque vignette|Les provinces (vilayet) de l'Empire ottoman (en jaune) en 1609, avec les états vassaux musulmans (en vert) et les états vassaux chrétiens (en rose). C'est avec la victoire des armées turques du sultan Selim Ier (1512-1520) sur les mamelouks en 1517 que la Palestine entre dans sa période moderne. Cette victoire, qui replace tout le Proche-Orient dans le giron de Constantinople, inaugure un ordre nouveau dans la région. Dorénavant, ses dirigeants ne sont plus arabes mais turcs, et sa vie politique s'inscrit dans le cadre d'un empire musulman immense et complexe, à cheval sur trois continents. Cet empire, qui assume la relève califale, embrasse toute la Méditerranée orientale comme ses prédécesseurs islamiques, avec la prétention de dominer l'ensemble du monde musulman, mais il a ceci de particulier qu'il continue en même temps à s'étendre militairement dans les Balkans et est activement tourné vers l'Europe, en se posant comme l'héritier de l'Empire byzantin. Cette double orientation géostratégique et ce double ancrage, à la fois européen et oriental, ne sont pas sans conséquences historiques.
N'ayant pas d'unité administrativeSous les mamelouks, l'Égypte et Syrie faisaient partie d'un même ensemble géographique, politique et administratif. Le siège du gouvernement était au Caire, et la Syrie-Palestine ne constituait plus qu’une province. Après sa dévastation par les Mongols, auxquels Baybars barre la route de Palestine à ‘Ayn Djālūt en 1260, mais qui fondent des ilkhānats en Iran et en Iraq, la Syrie-Palestine devient une marche frontière divisée en sept unités administratives appelées niyabat : Alep, Ḥamā, Damas, Tripoli, Safed, al-Karāk et Gazza, dirigées par des gouverneurs militaires nommés par les sultans du Caire. « L'administration d'Alep sous les Mamlûks circassiens (IXe-XVe s.) : le cas des Banû Saffâh », Bernadette Martel-Thoumian, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, Numéro thématique : Alep et la Syrie du Nord, Année 1991, 62, p. 72.« Sous les Mamelouks, les différentes administrations provinciales dépendent des décisions du sultan du Caire, et elles perdent leur autonomie administrative jusqu'au début du XVIe siècle. » « L'administration d'Alep sous les Mamlûks circassiens (IXe-XVe s.) : le cas des Banû Saffâh », Bernadette Martel-Thoumian, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, Numéro thématique : Alep et la Syrie du Nord, Année 1991, 62, pp. 72-73.., et au regard de l'importance géostratégique de la région (contrôle des liaisons entre l’Asie et l’Afrique, présence de Lieux saints importants pour les trois religions abrahamiques, point de départ des routes de pèlerinage vers les villes saintes de l’Islam)., la Palestine est placée sous l'autorité directe de Constantinople, et partagée entre deux provinces rivales, selon un découpage qui reflète assez bien la géographie humaine du territoire : d'un côté la plaine côtière, devenue peu à peu une région répulsive du fait de l’extension des marécages, qui est rattachée administrativement au Sud-Liban au sein de du Pachalik de Saïda (Bilad al Ṣaydā), tandis que la région centrale des collines de Galilée, Samarie et Judée qui concentre la majeure partie de la population, appartient au « Pachalik de Damas » (Bilad al Sham), avec l'ensemble des districts recouvrant la Grande Syrie ottomane.
Nommés directement par le pouvoir central, les pachas installés à Sidon et Damas, qui gouvernent le pays, sont investis de l’autorité suprême dans les domaines civil et militaire : ordre et sécurité publique, collecte des impôts, administration générale. Toutefois, les sultans ottomans veillent à ce qu'ils n’acquièrent pas une puissance excessive en limitant la durée de leurs fonctions, et en nommant eux-mêmes les autres responsables de l’administration provinciale, qui les assistent, comme les préposés à l’administration des finances, les juges (cadi) ou le commandant local (agha) des janissaires. À la conquête ottomane, et à la mise en place de l'armature administrative ottomane, succède l’établissement de l'ordre ottoman.
Étant contraints par les règles de gouvernance islamiques et par les réalités démographiques de terrain, les nouveaux maîtres de la région reprennent les pratiques de gouvernement souples de leurs prédécesseurs byzantins et arabes dont ils se veulent les successeurs et les héritiers, qui permettent le maintien des particularismes palestiniens. Conformément à la pratique bilingue courante dans l'Empire, le turc devient la langue officielle de l'administration, tandis que l'arabe syro-libanais reste la langue de la majorité des populations locales. Le fait que langue arabe ait un caractère coranique sacré qui s'impose aux Ottomans musulmans permet en outre aux intellectuels et religieux musulmans de la région d'avoir un rôle important et prestigieux dans l'Empire, et d'être considérés par le pouvoir. À partir du début du , le socle de la législation et l'administration en Palestine est la madhhab hanafite, prédominante dans l'Empire ottoman, qui contribue puissamment à forger la culture juridique islamique palestinienne contemporaine.
L’établissement de l’autorité ottomane en Palestine au XVIe siècle, succédant aux désordres du temps des Mamelouks est plutôt bien accueilli. Le sultan Soliman le Magnifique (1520-1566) reconstruit les murailles de Jérusalem qui entourent encore aujourd’hui la vieille ville. Le Proche-Orient connaît, au cours du , une réelle prospérité dont bénéficie aussi la Palestine. Après avoir conquis la Palestine, les Ottomans permettent à un nombre important de Juifs expulsés d’Espagne à la fin du de s'y implanter. Malgré l’existence de villages juifs, en Galilée surtout, cette communauté est essentiellement citadine. Les principaux foyers de population juive sont Jérusalem, Hébron, Gaza, Tibériade et Safed. Une fraction importante d’entre eux se consacre aux études religieuses, leur subsistance étant assurée par des subsides versés par les communautés juives de la diaspora. On estime à la population juive de Palestine au début de la domination ottomane, Jérusalem, Safed et Tibériade en étant les principaux centresTrevor Mostyn et Albert Hourani, The Cambridge Encyclopedia of the Middle East and North Africa, p. 186, Cambridge University Press, 1988, .
L'occupation ottomane permet aussi aux communautés chrétiennes de se développer. La population chrétienne de Syrie-Palestine, très divisée passe de 10 % à 20 % de la population totale du au .
Le statut des minorités non-musulmanes de l’Empire ottoman suit la tradition établie dans les premiers siècles de l'islam. Les gens du Livre, Juifs et chrétiens, sont soumis au statut de dhimmis. Les sultans assurent officiellement la protection de leurs sujets non-musulmans, mais ces derniers restent l’objet de discriminations qui sont maintenues ou remises en vigueur.
La situation de la Palestine se détériore au cours des deux siècles suivants. Or c’est lorsque l’Empire ottoman s’est trouvé à l’apogée de sa puissance que la situation des minorités non-musulmanes semble avoir été globalement la plus favorable. Les périodes de troubles, les revers subis face aux puissances chrétiennes s’accompagnent d'un raidissement de l’attitude à l’égard des dhimmis, ce qui conduit à une application plus rigoureuse des pratiques discriminatoires. Ainsi, l’affrontement entre Turcs et Egyptiens dans les années 1830 entraînent de nombreux pillages et massacres dont sont victimes notamment les Juifs.
Tout en affirmant la prééminence des musulmans, le pouvoir ottoman accorde une large autonomie aux communautés chrétiennes et juives du pays, qui sont organisées surtout à partir du dans le cadre des millets. Les chrétiens sont les premiers à bénéficier de ce régime. Dans le cadre du système des millets, les capitulations assurent une certaine protection aux prêtres chrétiens de Palestine, puis à l'ensemble des chrétiens de l'Empire ottoman.. Grâce à cette protection, la communauté chrétienne du pays, essentiellement urbaine, amorce un véritable redressement. Au , la région de Syrie-Palestine comptait moins de 10 % de Chrétiens. À la veille de la Première Guerre mondiale, la Palestine seule en compte plus de 20 %, avec une très forte croissance de la chrétienté latine, après plus de deux siècles d’absence, animée par des religieux originaires d’Occident, au détriment des chrétiens orthodoxes. Désireux de n'avoir qu’un seul interlocuteur pour chacune des communautés chrétiennes, le pouvoir ottoman favorise la position des dignitaires religieux catholiques, orthodoxes, etc., qui sont investis de larges compétences. Ce sont eux qui assurent, au nom du sultan, l’administration de leurs coreligionnaires. Ils peuvent édicter des règlements, lever des impôts et prendre des décisions de justice..
Toute autre est la situation des Juifs de l'Empire. Dans un premier temps, pendant les , les autorités ottomanes ont accueilli assez volontiers les Juifs en provenance d’Europe qui apportaient avec eux capitaux, connaissances et savoir-faire. Mais passé le , cette immigration se tarit. Leur rôle dans la vie économique de l’Empire décline. Du fait de cette perte d'influence, l’attitude des Turcs à leur égard devient de plus en plus négative, voire hostile. C’est sans doute au début du que la situation des Juifs de Palestine est la plus difficile, comme l'attestent les témoignages contemporains qui parlent de déchéance de la communauté juive. Cette condition difficile se traduit institutionnellement. Certes, à partir du , la communauté juive de Jérusalem est dirigée par un grand-rabbin, appelé en hébreu Rishon LeTzion (ראשון לציון - le premier à Sion)Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, article Richon le-Tsiyyon, page 978. En revanche, contrairement aux chrétiens, ce qui concerne les Juifs, il n’y a pas, jusqu’au , de grand rabbin de l’Empire, mais de simples envoyés spéciaux des communautés auprès du sultan pour traiter des affaires en cours. Safed, centre d’étude de la Kabbale connaît une histoire très heurtée mais demeure, jusqu’au début du XIXe siècle, la principale ville juive de Palestine. Pour Jérusalem, il faut attendre le pour qu’elle s’y développe fortement au point de devenir largement majoritaire. De 5 000 environ vers 1850, le nombre de Juifs de Jérusalem passe à 40 000 à la veille du premier conflit mondial, soit plus de 60 % de la population totale.