Jules Grévy, né le à Mont-sous-Vaudrey (Jura) et mort le dans la même commune, est un homme d'État français, président de la République du au .
Originaire du Jura, il s'installe à Paris pour y exercer la profession d'avocat, où il se fait remarquer par son éloquence. Il est notamment secrétaire de la Conférence et bâtonnier de l'ordre des avocats.
Militant républicain, il est commissaire du gouvernement dans le Jura après la révolution de 1848, avant d'être élu député de ce département à l'Assemblée nationale constituante (1848-1849) puis à l'Assemblée nationale législative (1849-1851), dont il devient vice-président.
Prônant une autorité moindre pour le pouvoir exécutif, il propose un amendement contre l'élection du président de la République au suffrage universel. Il défend également la liberté de la presse et vote contre l'état de siège. Après avoir été brièvement emprisonné dans la foulée du coup d'État de 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, il se consacre au barreau.
À la fin du Second Empire, il fait son retour en politique et retrouve un siège de parlementaire. À la suite de la restauration de la République, il est l'un des chefs de file des républicains modérés ; il préside l'Assemblée nationale de 1871 à 1873 et la Chambre des députés de 1876 à son élection à l'Élysée. Il prend part à la crise de 1877 contre la restauration de la monarchie.
Vainqueur de l'élection présidentielle de 1879, il succède au maréchal de Mac Mahon et devient le premier président de la République française émanant des rangs républicains. Réélu en 1885, il est contraint à la démission au terme de près de neuf ans de présidence, à l'âge de 80 ans, en raison du scandale des décorations impliquant son gendre Daniel Wilson, qui sera finalement acquitté.
L'expression « Constitution Grévy » est utilisée en référence à son discours d'intronisation devant les chambres en 1879 et à sa pratique du pouvoir. Perpétuée par ses successeurs, celle-ci marque un tournant majeur, avec la pérennisation de la République et un chef de l'État se tenant en retrait. Pour ses opposants, cette situation a créé une instabilité dans les institutions de la Troisième République. Mais cette interprétation est controversée, puisque c'est l'interventionnisme de son prédécesseur qui avait précisément mené à l'instabilité de la fin des années 1870, en générant un conflit entre la présidence de la république et la présidence du conseil.
Toujours sur le plan intérieur, il lutte contre le boulangisme et préfère nommer à la présidence du Conseil des modérés plutôt que des figures comme Léon Gambetta ou Jules Ferry. Sa présidence est également marquée par l'adoption de plusieurs symboles républicains (fête du 14 Juillet, La Marseillaise, loi de 1881 sur la liberté de la presse). En politique étrangère, il s'oppose au nationalisme revanchard face à l'Empire allemand ainsi qu'à l'expansion coloniale.
Situation personnelle Naissance, origines et famille François Jules Paul Grévy est issu d'une famille de grands propriétaires terriens aux convictions républicaines, son père s'étant engagé lors de la Révolution française. Il est le frère d'Albert Grévy et de Paul Grévy.
Mariage et descendance vignette|gauche|redresse|Coralie Grévy, son épouse.
Jules Grévy se marie le à Paris, avec Coralie Fraisse, fille d'un négociant tanneur de Narbonne. Ils ont une fille : Alice (1849-1938). Jules Ferry fut plus tard témoin du mariage de sa fille avec Daniel Wilson, en 1881..
Franc-maçonnerie Franc-maçon, il appartient à la Loge d'Arras « La Constante Amitié », du Grand Orient de FranceMonique Cara, Jean-Marc Cara, Marc de Jode Dictionnaire universel de la franc-maçonnerie, Larousse, 2011..
Formation et carrière Études Jules Grévy suit d'abord des études au collège de l'Arc à Dole. Lorsque le collège est repris par les jésuites à ses seize ans, son père, républicain convaincu, le retire et l'inscrit au collège de Poligny, réputé pour la qualité de ses enseignements et dirigé par un prêtre non-jésuite.
Passionné par la littérature, notamment par Voltaire, Jules Grévy est un excellent élève, qui reçoit de nombreux prix. Il poursuit ses études à Besançon, où les lycées et facultés ont bonne réputation, puis à Paris, où il obtient une licence à l'École de droit.
Carrière d'avocat Arrivé dans la capitale peu avant les Trois Glorieuses, Jules Grévy vit rue de Grenelle-Saint-Honoré puis rue de Richelieu et fréquente régulièrement le café de la Régence, où il se lie d'amitié avec le poète Alfred de Musset. L'écrivain Edmond About dira à son propos : .
Après avoir passé le barreau, Jules Grévy devient avocat. Ses débuts sont difficiles sur le plan financier. En 1836, pour augmenter ses revenus, il publie Le Procédurier, un : il s'agit d'une sorte de code de procédure pour particuliers.
En 1837, il est admis à la cour royale de Paris en tant qu'avocat stagiaire. L'année suivante, il devient secrétaire de la Conférence du barreau de Paris. Après avoir interrompu sa carrière en 1848, il exerce à nouveau sa profession d'avocat sous le Second Empire. En 1862, il devient membre du conseil de l'ordre, étant constamment réélu jusqu'à son élection à la présidence de la République. En 1868, il est élu membre du conseil de discipline des avocats à la cour impériale de Paris et bâtonnier de l'ordre des avocats de la capitale. Président de l'Assemblée nationale, il reste avocat mais donne surtout des consultations, plaidant peu. Une fois devenu chef de l'État, il vend son cabinet à Pierre Waldeck-Rousseau.
gauche|vignette|redresse|Le poète Alfred de Musset, ami et client de Jules Grévy.
Son collègue écrit : .
Jules Grévy plaide principalement à des procès civils et correctionnels. En 1839, il défend , cordier-mécanicien, dans l'affaire des Saisons, du nom d'une association jacobine dont les membres – notamment Auguste Blanqui, Armand Barbès et Martin Bernard – ont mené une insurrection, aboutissant à leur comparution pour atteinte à la sûreté de l'État devant la Chambre des pairs constituée en haute cour de justice. L'année suivante, il plaide dans le procès d'un deuxième groupe d'accusés pour le tailleur Quigniot. Ses deux clients sont respectivement condamnés à six et quinze ans d'emprisonnement.
Il défend également deux fois Le National, journal hostile à la Seconde Restauration poursuivi pour délit politique. Lors du procès en appel « des Treize », qui se tient en pour juger des figures républicaines comme Louis-Antoine Garnier-Pagès, Hippolyte Carnot, Jules Ferry et Charles Floquet, il délivre une plaidoirie qui renforce sa notoriété. Contrairement à son confrère Jules Favre, il met l'accent sur le raisonnement juridique et non sur les émotions.
Jules Grévy est aussi l'avocat d'Alfred de Musset, qui tente sans succès de récupérer ses lettres d'amour à George SandClémentine Portier-Kaltenbach, « Jules Grévy, le président de tous les records », Europe 1, 2022..
Ascension politique Commissaire du gouvernement
Sous la monarchie de Juillet, deux révoltes ont lieu dans son Jura natal : celle d'Arbois (1834) et celle des pommes de terre de Lons-le-Saunier (1840). Depuis Paris, Jules Grévy condamne ces mouvements, estimant que la république doit s'installer durablement, par voie légale.
vignette|redresse|Carte de la France contemporaine présentant en rouge le Jura, dont Jules Grévy est originaire et dont il est commissaire du gouvernement puis député.
Sa carrière politique commence lorsqu'il est nommé commissaire du gouvernement (équivalent du préfet) dans son Jura natal par Alexandre Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur dans le gouvernement issu de la révolution de 1848.. Ses missions sont d'assurer la transition de démocratique, de maintenir l'ordre et de nommer des républicains dans l'administration. Le Jura compte de nombreuses communes faiblement peuplées, agricoles et conservatrices, alors que les plus grandes villes du département sont davantage ouvrières et républicaines.
Jules Grévy arrive le à Lons-le-Saunier, où le préfet Napoléon Thomas lui transfère ses pouvoirs. Il a alors une réputation de modéré, hostile aux mouvements révolutionnaires comme à la restauration de la monarchie.
S'il nomme des figures modérées (comme Xavier Loiseau en tant que maire de Lons-le-Saunier), il essaie de contrebalancer avec la désignation d'adjoints plus intransigeants (tels qu'Antoine Sommier à Lons-le-Saunier). À Dole, lorsqu'un maire qu'il a choisi est remplacé par un révolutionnaire sous la pression populaire, Jules Grévy refuse d'avoir recours à la force pour changer la situation. Il laisse également en fonction le maire légitimiste de Taxenne et dénonce les violences contre les ecclésiastiques comme des atteintes inacceptables à la liberté des cultes.
Refusant de traiter les dénonciations qu'il reçoit et maintenant les fonctionnaires faisant allégeance à la République, il fait l'objet de critiques des républicains radicaux. Le mois même de sa nomination, le ministre Ledru-Rollin, alerté de ses premières décisions, nomme pour le seconder un commissaire adjoint, Antoine Commissaire, puis un commissaire général, Anselme Pétetin. Toutefois, ceux-ci n'ont guère d'influence sur Jules Grévy, qui s'appuie sur des sous-commissaires pour administrer le département et poursuivre sa politique de conciliation.
Sur la question fiscale, il est régulièrement sollicité par les Jurassiens. Il se fait l'écho de leurs demandes au niveau national, mais le gouvernement modifie uniquement à la marge les règles relatives aux droits sur le sels, les vins et les viandes. Se rendant dans les fiefs de la contestation (Arbois, Dole, Salins…), Jules Grévy incite au remplacement des contrôles inopinés à domicile, très impopulaires, par des abonnements collectifs. Par la suite, il joue avec succès de ses relations à Paris pour réduire la pression fiscale sur les boissons pour ses administrés.
En , après son élection à l'Assemblée nationale constituante, le conservateur Auguste Pétetin lui succède..
Deux premiers mandats de député Élection de 1848 vignette|redresse|Affiche présentant Jules Grévy en tant que député du Jura (1848).
En , deux mois après la proclamation de la Deuxième République, se tiennent des élections législatives visant à élire une Assemblée nationale constituante. Ce sont les deuxièmes élections (après celles de 1792) à se dérouler au suffrage universel masculin, avec un nombre d'électeurs jurassiens multiplié par plus de 60.
Après une première primaire infructueuse au sein du camp républicain, un nouveau scrutin se tient à Dole, fief révolutionnaire. Jules Grévy arrive en troisième et dernière position, derrière Antoine Commissaire, son commissaire adjoint dans le Jura, et Antoine Sommier, adjoint au maire de Lons-le-Saunier. Il pâtit de son positionnement modéré et de ses fonctions de commissaire du gouvernement, qui selon le comité républicain le soumet à un devoir de neutralité.
Malgré ce revers, Jules Grévy se présente à la députation. Il bénéficie notamment d'un appui tacite et pragmatique de l'évêché de Saint-Claude, une situation qui conduit des républicains radicaux à se plaindre au ministère de l'Intérieur. À l'issue du vote des et , Jules Grévy est le mieux élu des députés du Jura, recueillant plus de ; sont notamment battus le révolutionnaire Antoine Sommier () et le maire de Lons-le-Saunier nommé par Grévy, Xavier Loiseau ().
Au total, le Jura envoie à l'Assemblée nationale constituante cinq conservateurs et trois membres du centre gauche. Davantage connus que leurs adversaires, Jules Grévy et le député républicain modéré sortant Joseph Cordier arrivent en tête dans l'ensemble des cantons du département, sauf à Morez.
Amendement Grévy