L'Éthique ( - en forme longue ou , littéralement « Éthique démontrée suivant l'ordre des géomètres ») est une œuvre philosophique de Spinoza rédigée en latin entre 1661 et 1675, publiée à sa mort en 1677 et interdite l'année suivante. Il s'agit sans doute de son ouvrage le plus connu et le plus important : son influence, entre autres sur les penseurs français, va grandissant depuis les années 1930.
La réflexion suit un cheminement qui part de Dieu pour aboutir à la liberté et la béatitude. Son projet relève ainsi de la philosophie pratique car le philosophe invite l'homme à dépasser l'état ordinaire de servitude vis-à-vis des affects pour s'émanciper et à connaître le bonheur au moyen d'une connaissance véritable de Dieu, identifié à la nature, et de la causalité. Il récuse la notion de libre arbitre, conjuguant un déterminisme causal intégral et la possibilité de la liberté.
Le texte est réputé d'un abord difficile en raison de son écriture qui s'apparente davantage à un traité mathématique à la manière des Éléments d'Euclide qu'à un essai littéraire. Comme son titre complet l'annonce, lÉthique se veut « démontrée suivant l'ordre des géomètres », c'est-à-dire à la manière des mathématiques.
Composition et écriture du texte
Spinoza entreprend d'élaborer un texte synthétisant sa pensée philosophique dès le début de son parcours intellectuel. Le Court traité, redécouvert en 1852, présente un plan similaire à celui de l’Éthique en traitant successivement de Dieu, de l'homme et de la béatitude. Le texte définitif, qui comprend cinq parties et de plus amples développements anthropologiques, est rédigé entre 1670 et 1675 et publié de manière posthume. Une précédente version de l’Éthique, écrite entre 1660 et 1665, est également évoquée dans la correspondance du théoricien mais n'a pas été retrouvée<ref name="Moreau1">Cours de Pierre-François Moreau sur lÉthique, sur la première section du livre, ENS de Lyon, 14 décembre de 2005 ahique_premiere_partie_de_dieu_1_7.18946 Vidéo en ligne]</ref>.
Le sous-titre de l'''Éthique annonce le recours à une méthode géométrique, comme le texte en possède l'apparence par l'articulation des propositions, définitions, démonstrations, lemmes et axiomes. Le texte comporte cependant une partie discursive, par les scolies, les préfaces et les postfaces, qui rappellent les enjeux du propos et montrent que Spinoza ne cherche pas à élaborer une philosophie mathématique mais s'en sert de modèle de déduction.
L'idée d'appliquer une méthodologie inspirée de la géométrie en dehors de ce domaine se retrouve chez d'autres penseurs, mais seul Spinoza l'applique avec rigueur pour un tel sujet. Par exemple, Descartes s'y réfère dans lAbrégé géométrique des Réponses aux secondes objections sans lui reconnaître sa pertinence pour les objets métaphysiques, Geulincx y recourt pour la logique et Alain de Lille l'utilise mais en affirmant l'impossibilité de définir Dieu.
Cette originalité vaut également par rapport aux autres œuvres de Spinoza : elles n'emploient pas ce style démonstratif. Francis Kaplan affirme cependant qu'il échoue dans son entreprise : ainsi la démonstration de la proposition 7, relative à la cause de l'essence de Dieu, est circulaire ; ou la définition 1 ne respecte pas les critères d'une définition, à savoir que le défini ne doit être « constitué que par un mot ou un ensemble de mots tel que le sens de l'ensemble ne soit pas la résultante de la combinaison du sens de chacun des mots ». Si Kaplan conteste l'approche d'Alain, qui reconnaît la force des propositions indépendamment de leurs preuves, il souligne cependant que chaque philosophie comporte ses failles et que celles-ci ne manifestent pas tant une négligence de Spinoza que les faiblesses d'une thèse. Ce en quoi lÉthique nous permet d'en juger les conséquences.
Le contenu philosophique de l'œuvre ne s'apparente pas à un traité de morale mais bien à une éthique. Le moraliste se place en surplomb pour juger du bien et du mal alors que Spinoza affirme que ces notions n'existent pas en dehors de l'homme, que la conscience ignore les causes qui la traverse et affirme le caractère primordial de la vie sur les passions tristes pour déterminer le cours de l'existence. Deleuze explique que Spinoza se livre à une éthologie plus qu'à une axiologie en analysant les êtres selon leurs potentialités, du pouvoir d'affecter et d'être affecté.
Résumé et analyse
Ontologie immanente
Pour asseoir sa démonstration sur des bases solides, Spinoza commence sa réflexion par une théorie de l'être. Si la première partie laisse supposer un développement théologique de par son titre, il s'agit bien d'une considération sur le réel, Dieu étant défini comme « une substance consistant en une infinité d'attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie ». Il n'existe qu'une substance qui se décline en un nombre inépuisable d'attributs et de modes, une unique réalité autonome, cause d'elle-même, éternelle et régie par la nécessité.
Le Dieu de Spinoza ne possède ainsi ni affections humaines, ni intellect, ni volonté, autant d'attributs finis et contradictoires avec l'idée de substance. Il ne s'agit pas d'une entité capable de modifier les propriétés du triangle ou d'agir sur le réel selon son bon plaisir. Cette approche rompt avec les ontologies classiques parce qu'elle ne hiérarchise pas des niveaux de réalité. Tout ce qui est provient du développement des causes immanentes de Dieu. La substance s'actualise de manière dynamique, dans le temps et dans l'espace, parce que la production est immanente à la substance qui est éternelle. Cette causalité se comprend à la fois comme une « nature naturante », c'est-à-dire l'ensemble des attributs de l'être, et comme « nature naturée », correspondant à la nature produite, à la totalité des choses singulières.
Origine des idées Deux attributs connus de l'être Après avoir examiné les propriétés de la substance, Spinoza en vient à s'interroger sur l'étendue et la pensée, préalable à l'examen de la nature humaine et de sa capacité au bonheur. Robert Misrahi affirme que le substantif latin mēns, mentis, f., tiré de la racine indo-européenne *men- A. Ernout, A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine ou Histoire des mots, 1985, p. 396., « penser » et qui donne son nom à la deuxième section de l'ouvrage, doit se traduire par « esprit » et non par « âme », car le texte se démarque de l'idée cartésienne de la dualité de l'homme. En effet, le philosophe hollandais ne considère pas le corps et la pensée comme deux substances séparées. L'esprit humain est la conscience d'une affection extérieure par une corporéité singulière. Cependant Pierre-François Moreau préfère traduire le mot mens par âme car il souligne que Spinoza attribue à la fois les facultés de raisonnement et les affects à la réalité mentale. Le terme « âme », plus général, restreint moins la signification du concept que le mot « esprit ». Pierre Macherey, quant à lui, propose de traduire mens par « régime mental ».
Toute chose pensante est une manifestation d'un attribut de Dieu, de même que toute réalité corporelle correspond à un mode de l'étendue. L'intellect infini de Dieu comprend l'ensemble du pensable, qu'il s'agisse d'idées vraies ou fausses. Ceci explique que pour Spinoza les idées ne proviennent pas des objets qu'elles représentent mais possèdent une réalité par elles-mêmes. L'âme humaine, mode de l'intellect infini de Dieu, est l'idée d'un corps singulier, c'est-à-dire l'équivalent d'un corps sur le plan de la pensée, non pas son maître ou le lien entre ses différentes parties.
Théorie de la connaissance La réalité mentale ne se connaît elle-même que par les affections qui agissent sur ce corps. L'esprit n'existe donc qu'en tant que conscience de soi à travers un corps et tant qu'il forme des idées à travers des impressions corporelles. Spinoza réfute la conception d'une volonté absolue, abstraction née d'une généralisation de volitions particulières. L'intellection se confond avec la volonté : la conceptualisation réside dans l'affirmation d'un contenu intellectuel.
La formation des idées, vraies ou fausses, claires ou obscures, s'explique par l'affection des corps, par l'activité consciente et conceptuelle d'un esprit mû par un corps. De cette proposition découle que « l'ordre et l'enchaînement des idées est le même que l'ordre et l'enchaînement des corps ». Dans la perspective spinoziste, une idée adéquate ne relève pas de la congruence entre une pensée et la chose qu'elle désigne, contrairement aux scolastiques, mais de la cohérence de l'enchaînement causal au sein d'une démonstration. La vérité ne s'acquiert donc pas de manière empirique mais selon une certaine disposition de l'esprit dans l'appréhension des phénomènes. Le philosophe défend ainsi une approche réflexive dans la détermination du vrai. Il affirme que la connaissance par les sens conduit à des généralisations abusives à partir d'impressions contingentes et singulières. La connaissance véritable se développe par la démonstration de propositions à partir de concepts communs. Il démontre cependant à l'aide de cette méthode déductive l'existence d'un troisième genre de connaissance, la science intuitive, qui correspond à la saisie intellectuelle d'un rapport entre l'attribut et l'essence d'une chose, autrement dit le discernement de la nécessité naturelle et universelle qui traverse toute réalité passagère et isolée.
Théorie des affects sans jugement moral
Spinoza débute sa théorie des affects par une préface dans laquelle il répond implicitement aux théologiens calvinistes et à Descartes. Il reproche aux premiers leurs préjugés péjoratifs sur les passions et aux cartésiens la croyance en une maîtrise totale de l'âme sur le corps, thèse développée notamment dans Les Passions de l'âme. Puisque rien n'existe en dehors de la nature, il est absurde de penser que les affects ne s'expliquent pas également par des causes naturelles, que l'homme serait un « empire dans un empire ».
vignette|droite|Descartes a également pensé les passions comme une expression conjointe de l'âme et du corps. Spinoza critique cependant l'idée d'une interaction entre ces deux réalités hétérogènes et la conception chimérique d'une volonté absolue.
Les affects sont des diminutions ou des augmentations de la puissance d'agir, ainsi que la conscience de cette modification. Ils expriment l'unité de la corporéité et de l'esprit, même si l'un et l'autre possèdent leurs propres lois. Spinoza introduit la notion de conatus pour théoriser la manière dont l'homme agit sur ses affects. Il n'y a pas de réalité inerte, car toute chose participe de la puissance, du dynamisme interne de la nature, de son actualisation et de son déploiement permanents. Le conatus correspond à ce mouvement : « chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être ». Cet effort, qui s'identifie au désir, constitue l'essence de l'homme, mais non son caractère distinctif. Il n'existe pas de différence essentielle, radicale entre l'espèce humaine et les animaux, mais de degré du fait de sa complexité<ref name="Moreau2">Cours de Pierre-François Moreau sur LÉthique, sur la troisième section du livre, ENS de Lyon Vidéo en ligne</ref>. Le but de l'existence consiste à désirer l'accroissement de la puissance d'exister, donc à être joyeux. En effet, la joie est définie comme « une passion par laquelle l'esprit passe à une plus grande perfection » c'est-à-dire une plus grande puissance d'agir.