vignette|400px|Albert Bettannier, La tache noire, 1887. En plus de l'instruction morale et civique (qui remplace les cours d'éducation morale et religieuse), la loi du met en place (et ). Sur le tableau, on remarque la carte affichant une tache noire à l'emplacement de l'Alsace-Moselle, l'uniforme de l'élève, celui du bataillon scolaire de son école, la croix du Mérite scolaire de l'élève-modèle, le tambour à côté du bureau du maître, ainsi que les fusils d'instruction au râtelier.
Le revanchisme ou esprit de revanche correspond à un sentiment nationaliste entretenu dans l’opinion publique.
Sa traduction historique la plus représentative vient des , sur une période s’étalant de 1870 à 1945, durant laquelle le revanchisme a été ressenti de part et d’autre du Rhin, se cristallisant sur l'annexion par l'Allemagne de l'Alsace-Lorraine . L'Allemagne considérait ce territoirePlus précisément l'Alsace-Moselle. comme ethniquement allemand et devant par conséquent faire partie de son empire, tandis que la France y voyait un territoire français depuis Louis XIV, ayant en outre fourni de nombreux généraux lors de la Révolution française et dans lequel a été écrit son hymne national : La Marseillaise.
Définition Il s’agit de l’élargissement du sentiment individuel revanchard au plan d’une nation, qui se traduit sur le plan politiqueAujourd’hui, ce rapprochement serait taxé de démagogie. et par des objectifs militaristes dans la recherche de casus belli in .. Bien que le revanchisme ne relève pas du domaine d’une idéologie affirmée, le caractère systématique du rappel des contentieux dans la mémoire collective de la population l’érige en volonté marquée ; l’entretien de ce sentiment au cours du temps relève du militantisme ; pour les militants revanchards, il procède d’une volonté froide et courroucée de maintenir l’animosité envers l’Autre dans l’esprit de leurs compatriotes car une fois les hostilités déclenchées, le climat ambiant, issu de l’esprit de revanche, apporte une puissante mobilisation pour les armées et l’effort de guerreCette mobilisation prend le nom d’Union sacrée en France en 1914..
Les chapitres de cet article indiquent les contentieux de chaque période, dont l’existence en arrière-plan est aussi cruciale dans l’engrenage de la guerre que les casus belli déclencheurs des hostilités. Leur évocation montre que l’esprit de revanche procède d’un mécanisme identique quel que soit le pays qui en est animé.
L’unification allemande (1806-1871)
Après la défaite prussienne d’Iéna, en 1806, s’est ouvert un cycle de violence mimétique qui alterne francophobie et germanophobie, une montée aux extrêmes qui conduira plusieurs fois à des guerres majeures entre les deux paysThèse centrale du livre de René Girard, Achever Clausewitz, Carnets Nord, Paris, 2007..
Le traumatisme d’Iéna thumb|300px|Napoléon entre à Berlin à la tête de ses troupes. Charles Meynier, 1810.|alt=
À la fin du , la Prusse devient, grâce à son militarisme autoritaire, une nouvelle grande puissance capable de rivaliser avec les grands pays historiques que sont la France et le Royaume-UniErnest Weibel, Mille ans d’Allemagne. Histoire et géopolitique du monde germanique, Ellipses, Paris, 2007 .. Les défaites d’Iéna et d'Auerstaedt en 1806, où l’armée prussienne est écrasée par l’armée française, provoquent un traumatisme au sein de l’élite prussienne et allemandeRené Girard, Achever Clausewitz, Carnets Nord, Paris, 2007, .. Des réformateurs tels que Carl von Clausewitz et Johann Gottlieb Fichte vont prendre conscience de la nécessité de transformer la vieille Allemagne en un État moderne et unifié afin de rivaliser avec la France, ., « la grande nation ». Les Allemands sortent humiliés et fascinés par l’occupation française et sont contraints de l’imiter pour s’en sortir. La France servira donc à la fois de modèle et de repoussoir pour l’unité allemande, . : le nationalisme allemand sera à la fois teinté de francophobie et nourri du libéralisme politique issu de la Révolution française.
La défaite française en 1814-1815 réduit la France à ses frontières de 1789 et l'oblige à payer une indemnité de guerre qui restera, en proportion du produit national brut, la sanction financière la plus lourde prononcée contre un pays vaincu. La France la paiera toutefois intégralement. Cela ne suffit pas à satisfaire une Prusse en pleine expansion, dont certains dirigeants regrettent de ne pas avoir exigé plus de territoires. Tout au long du , une grande partie de la littérature, de la presse et de l'historiographie allemandes distillent un sentiment anti-français, qui se traduira en actes en 1870. Cristalliser l’opinion du peuple sur la xénophobie resserre l’identité nationale, instrument essentiel de l'unification allemande voulue notamment par Otto von Bismarck.
En France, certains continuent à admirer la Prusse, considérée depuis la Révolution comme un pays moderne, protestant, efficace et dynamiqueJean-Marie Carré, Les Écrivains français et le mirage allemand, Boivin, 1947.
Belle Époque
Amorce d’une francophobie en Allemagne : après la défaite et la capture de Napoléon III, l’expression allemande (« ennemi héréditaire » en allemand) devient encore plus populaire. Construction médiatique, la francophobie deviendra générale en Allemagne après la Première Guerre mondiale à la suite du traité de Versailles puis de l’occupation de la Ruhr (Sarre) de 1923. D’un point de vue politique, les élites prussiennes considèrent le républicanisme émanant de la politique française de la fin du comme un phénomène à abattre.
Contentieux territorial vignette|300px|right|40px|Armoiries des BrandebourgCarte représentant l'Alsace-Moselle (en rouge) et l'Empire allemand (en beige). A droite, les armoiries de Guillaume II d'AllemagneElles furent placées sur le château du Haut-Koenigsbourg lors de sa restauration dans le style médiéval par Guillaume II d'Allemagne. Symboliquement, cette place forte garde les marches de l’Empire.. vignette|gauche|Le Souvenir par Paul Dubois, statue à Nancy. L’opinion française estime que l'Alsace-Lorraine est soumise depuis la fin de la guerre franco-prussienne à un régime oppressif et entretient la nostalgie des provinces perduesOn trouvera une analyse très documentée à ce sujet dans Laurence Turetti, Quand la France pleurait l’Alsace-Lorraine (1870-1914 : Les "provinces perdues" aux sources du patriotisme républicain), La Nuée Bleue, 2008.. Ce sentiment est illustré, par exemple, par le chant Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine connu de tous les Français, par le succès du livre Le Tour de la France par deux enfants ou par la déclaration de Fustel de Coulanges, professeur à l’université de Strasbourg, qui déclara le à propos de l’Alsace :
Toutefois, la volonté de l’opinion de recouvrer ces terres annexées diminue à partir des années 1880, après l'échec du boulangisme et la réorientation française vers les conquêtes coloniales. Même si l'incident de Saverne secoue l'Empire allemand et provoque un émoi international autour de la question alsacienne, en 1914, en France, aucun parti politique ne se préoccupe plus directement de « revanche », mais ce sentiment demeure vivace dans une grande partie de la population.
Humiliation de la galerie des Glaces thumb|right|300px|Proclamation du second empire allemand à Versailles, 1871 - Tableau d’Anton von Werner.
Vainqueur de la guerre, Bismarck célèbre la victoire dans la galerie des Glaces du palais de Versailles en y faisant proclamer le second Reich (en la personne du roi de Prusse). Cet acte parachève le processus d’unité nationale en créant la nation allemande sur le modèle de la Confédération de l'Allemagne du Nord, comme il confirme l’ascension du pouvoir de la Prusse des Hohenzollern au détriment du camp dynastique des Habsbourg-Lorraine.
La nation française, au même moment, est au plus bas quand Adolphe Thiers écrase la Commune, insurrection mâtinée de guerre civile, avec la bénédiction de Bismarck, plus soucieux de restaurer l’ordre de la société bourgeoise que de voir le vaincu sombrer dans l’anarchie.
Le bonheur des uns faisant le malheur des autres, la rancœur gardée par les Français à l’encontre de cet événement fit que la France, parmi les Alliés vainqueurs de 1918, imposa les mêmes lieux pour la signature du traité de Versailles lors du conflit suivant, lavant ainsi l’affront de 1871.
Contentieux colonial Indépendamment de cette victoire, la nation allemande développe de la convoitise face au phénomène d’expansion territoriale des autres puissances européennes, France et Royaume-Uni en tête suivies de la Belgique. À la veille de la Grande Guerre, 85 % des terres émergées au monde sont sous obédience européenne. Parvenue tardivement dans le concert des nations, l’Allemagne considère avec avidité les empires coloniaux britannique et français, qui représentent la part du lion dans une compétition consistant en une succession de traités et de guerres signant la suprématie occidentale sur le monde du . Écartée dès les premiers temps des Grandes découvertes du monde, la Confédération germanique est restée accaparée sur le continent par la politique démographique du Drang nach Osten. L’Allemagne se considère comme injustement exclue de ces partages en raison du poids qu’elle a désormais en Europe et du fait qu’elle s’est aussi érigée en empirecomparer les miettes de l’Empire colonial allemand aux deux autres sphères d’influence à la même époque. D’autre part, l’incident dit du « coup d'Agadir » inscrit le registre revanchiste dans la compétition sur les colonies.. Si l’Allemagne entreprend une coopération avec la Chine et amorce un Empire colonial, il ne s’agit jamais que de miettes d’empire.
C’est sur la considération de ces lacunes que le Septemberprogramm est écrit après la déclaration de guerre de 1914, révélant des objectifs qui restaureraient la suprématie de l’Allemagne en Europe et la constitution d’un Empire colonial en Afrique au détriment des puissances belligérantes alliées britanniques, françaises, belges et portugaises.
Toutefois, les rivalités coloniales avaient toujours été résolues par des accords diplomatiques. Elles n'avaient pas entraîné de guerres entre la France et l'Allemagne ou entre la France et le Royaume-Uni après Fachoda et pas davantage avec la Belgique qui avait vu reconnaître sa souveraineté sur l’État libre du Congo, fondé par Léopold II, par les puissances européennes, qui se réunirent pour se partager l'Afrique lors de à la conférence de Berlin de 1885.
Revanchisme entretenu par les institutions thumb|275px|Lors de la conférence de paix de Versailles réunissant les vainqueurs de 1918, l’autoritarisme de Georges Clemenceau amena les Alliés à imposer des réparations conséquentes. Cela créa une situation revanchiste dans l’Allemagne des années 1920, l’influence des extrémismes et le ferment d’un conflit de même nature mondiale.(photo d’époque du Conseil des Quatre à Versailles).|alt= thumb|right|275px|Signature officielle du traité de Versailles dans la galerie des Glaces, en 1919. Rapportée à l’image figurant plus haut en 1871, inscrite dans le récit de la fondation nationale, le caractère symbolique du choix de ce lieu n’a échappé à aucun Allemand.Évènement rendu par le peintre de guerre officiel britannique William Orpen.