Mohammad Mojtahed Shabestari () est un théologien chiite et philosophe iranien né à Shabestar en 1936. D'abord partisan de la Révolution islamique de 1979, il en est devenu l'un des principaux détracteurs, et l'une des figures du mouvement des nouveaux penseurs de l'islam en Iran.
Biographie Shabestari est né en 1936 à Shabestar, près de Tabriz, dans la province de l'Azerbaïdjan oriental. Après une scolarité à Tabriz, il suit des études au séminaire chiite de Qom pendant dix-huit ans, de 1950 à 1968Farzin Vahdat 2006 p. 199... Il y a pour professeurs Rouhollah Khomeiny, Hossein Ali Montazeri et Muhammad Husayn Tabataba'i. Il dit de ce dernier : « La seule personne qui m'ait fasciné dans toute ma vie était Tabataba'i. » Shariatmadari, qui souligne la nécessaire conformité de toute lecture du Coran avec les exigences de la raison, et se démarque des enseignants de Qom par son intérêt pour les langues et la culture occidentales, laisse aussi son empreinteKatajun Amirpur 2013 p. 169.. Il obtient un doctorat en philosophie. Il côtoie des penseurs politiques, comme Bazargan et Shariati. Il est inspiré par la pensée d'al-AfghaniYann Richard 2009 p. 111.. Il publie des articles dans la revue chiite Makatab islam. Il se marie en 1959. son épouse lui donne quatre enfantsKatajun Amirpur 2013 p. 169-170..
En 1969, il est nommé recteur de la mosquée de Hambourg où il élit domicile pendant neuf annéesKatajun Amirpur 2013 p. 170.. Il apprend la langue allemande et se familiarise avec les philosophes européens et les théologiens protestants. Il découvre l'herméneutique biblique.
Il revient en Iran peu avant la révolution de 1979. Il est élu député de Shabestar à la première AssembléeKatajun AMirpur 2013 p. 172.. Il regrette que la nouvelle Constitution accorde le monopole du pouvoir au clergé chiiteYann Richard 2009 p. 113.. Dans les années qui suivent la Révolution, il publie une revue, dont paraissent quinze numéros, Andische-ye eslami. L'éditorial du premier numéro en indique la tonalité : « créer une tribune publique pour la confrontation des idées et des croyances diverses de tous les partisans de la RévolutionYann Richard 2009 p. 112.. » Si la tendance libérale de la revue attire les penseurs musulmans modérés, Shabestari est cependant encore proche d'idées traditionnelles : il co-publie un opuscule contre le droit de vote des femmes. Il se montre ouvert à l'égard de l'hétérodoxie, mais fait preuve de moins de tolérance envers l'idolâtrie. Son mandat de député lui donne l'occasion de rencontrer Khomeiny, mais aussi de découvrir leurs désaccords. Il est déçu par le manque de pluralisme et de liberté d'expression au Parlement. Il ne se présente pas pour un nouveau mandat et accepte un poste pour enseigner à l'université de Téhéran à partir de 1981Yann Richard 2009 p. 115.. Il se détourne dès lors de l'action politique et se consacre à la recherche.
Il approfondit l'étude des théologiens protestants Paul Tillich et Karl BarthKatajun Amirpur 2013 p. 181., et des philosophes, en particulier Gadamer, qu'il a découverts lors de son séjour en Allemagne. La question de l'herméneutique devient le point central de sa réflexion sur les relations entre islam et modernité. Il publie des articles dans la revue réformatrice Keyhan-e farhangi (« Le monde de la culture ») à laquelle participe aussi Abdolkarim SoroushKatajun Amirpur 2013 p. 173.Behrooz Ghamari-Tabrizi. « Abdolkarim Soroush » in John L. Esposito (dir.) et Emad El-Din Shahin (dir.), Key islamic political thinkers, 2018, chap. 10, p. 227., puis pour Kiyan, magazine porte-parole du mouvement qu'on appelle en Iran les (que l'on traduit par « intellectuels religieux »). Il entretient des échanges avec son compatriote Hassan Yousefi Eshkevari et avec l'Égyptien Nasr Hamid Abu ZaydKatajun Amirpur 2013 p. 172 et 175.. Il publie en 1996 Hermenutik, Ketab va Sunnat (« L'herméneutique, le livre et la tradition »), le premier livre en Iran qui fasse explicitement référence au concept d'herméneutiqueKatajun Amirpur 2013 p. 174-175.. En 1997 paraît Iman va Azadi (« Foi et liberté »)Yann Richard 2009 p. 114-115..
Sa pensée est bien accueillie par la jeunesse iranienne en quête d'une interprétation neuve de la religion. En raison de son statut de clerc, il peut se permettre d'exprimer des idées qui valent l'exil forcé à d'autres, comme Soroush. Mais il ne porte plus l'habit clérical ni le turban. Les partisans du conservateur Ahmanidejad le poussent cependant à la retraite forcée en 2005. En 2007 paraît A prophetic reading of the world, où il présente le Coran comme n'étant pas la Révélation elle-même, mais l'interprétation de la Révélation par MahometKatajun Amirpur 2013 p. 189.. Il continue de donner des conférences et anime des rencontres au centre Hoseynye Ershad à Téhéran. Son livre Naqd-e bonyādhā-ye fiqh va kalām (« Critique des fondements de la jurisprudence et de la théologie ») est publié sur son site Web. Il a un frère, Mohsen Mojtahed Shabestari, qui est resté fidèle aux idées de Khomeiny jusqu'à sa mort en 2021.
La pensée de Shabestari
Herméneutique Chez les penseurs de la révolution de 1979, le sujet humain est affirmé, mais il est toujours placé sous la dépendance de la divinité. L'affirmation de la position de l'homme comme sujet se trouve en concurrence avec celle de la souveraineté de DieuFarzin Vahdat 2006 p. 197-198.. Shabestari tente d'atténuer la tension entre les deux pôles de cette relation. Sa conception de la relation entre l'homme et Dieu, vue comme dialogue entre deux sujets, se fonde sur son herméneutique qui définit l'interprétation comme une forme de dialogueFarzin Vahdat 2006 p. 204-207..
La parole de Dieu L'herméneutique de Shabestari accorde un rôle prépondérant au sujet. Puisque la modernité se caractérise par l'émergence du sujet individuelFarzin Vahdat 2006 p. 195-196., l'effort de Shabestari pour concilier islam et modernité consiste à examiner la place du sujet dans la compréhension des Écritures. Il affirme le rôle actif du prophète de l'islam dans la Révélation. Mahomet ne se contente pas d'en être le récepteur passif. Il ne la reçoit pas telle quelle, mais participe à sa formulationYann Richard 2009 p. 118.. Le Coran n'est pas la parole même de Dieu. Si c'était le cas, Dieu étant transcendant, c'est-à-dire absolument autre que ses créatures, sa parole nous serait incompréhensibleKatajun Amirpur 2013 p. 190.. Or, le Coran est compréhensible de tous. Il est donc la traduction, par le prophète, de la parole de Dieu dans le langage des hommesKatajun Amirpur 2013 p. 189-193.. Shabestari redéfinit la notion de wahy, que l'on traduit habituellement par Révélation ou inspiration. Selon lui, le wahy n'est pas la Révélation elle-même, mais l'aptitude accordée par Dieu au Prophète d'exprimer la parole divine. Abu Zayd est conscient de cette difficulté d'une communication entre deux êtres de natures essentiellement différentes, l'un humain et l'autre divin. C'est pourquoi il a recours à l'idée d'un intermédiaire entre eux qui est, selon la tradition, Jibril (Gabriel). Pour lui, Shabestari n'a pas été attentif au fait que le Coran se présente expressément comme les mots mêmes prononcés par Dieu. Le débat entre les deux penseurs a été interrompu par la mort d'Abu ZaydKatajun AMirpur 2013 p. 195..
L'acte d'interprétation La Révélation doit être interprétée. « Tout ce qui a été formulé à l'intérieur d'un horizon historique déterminé requiert, pour être compris à l'intérieur d'un nouvel horizon historique, une forme de traduction de son contenu et une nouvelle formulationShabestari. Hermenutik, ketab va sonnat. Cité par Katajun Amirpur 2013 p. 176.. » Il n'y a pas d'interprétation définitive. Chaque lecteur a une interprétation différente, parce qu'il aborde le texte avec son expérience, sa culture, et ses pré-conceptions. C'est inévitable, de sorte qu'une lecture objective n'est jamais possible. Aucune interprétation ne peut se prévaloir d'être seule légitime, c'est pourquoi la lecture qui domine en Iran, principalement juridique, est réductriceKatajun Amirpur 2013 p. 179.. L'interprétation du Coran est donc pensée comme un dialogue entre deux sujets. Le sujet humain, dans cette relation, n'est pas nié, puisque le message divin lui donne sens et justifie son existence. L'individu est reconnu comme sujet puisque la parole divine s'adresse à lui. Le dialogue est sans fin : le lecteur lit la Révélation à la lumière de ses propres représentations, qui se trouvent affectées par sa lecture. Ses conceptions vont donc évoluer, et lui permettre d'interpréter le texte sous un nouveau jour, et ainsi de suite. Shabestari recommande de faire appel aux sciences humaines modernes pour renouveler notre approche des textes religieux.
Shabestari développe l'idée, formulée par Tabataba'iMagdalena Rodziewicz 2017 p. 210., que le Coran renferme des vérités éternelles et immuables, et d'autres qui sont liées au contexte socio-historique et sont donc susceptibles d'adaptationFarzin Vahdat 2006 p. 203.. L'appel à la justice fait partie des éléments essentiels. En revanche, les prescriptions liées aux châtiments sont relatives au contexte de la Révélation et à l'interprétation par Mahomet des conditions socio-historiques qui valent dans le Hijaz au , elles ne sont pas transposables en tout tempsKatajun Amirpur 2013 p. 196..
Cette théorie, qui fait de la relation de sujet à sujet le modèle, permet aussi à Shabestari de limiter les prétentions du sujet et d'éviter de tomber dans le piège de l'individualisme qui découle d'un subjectivisme sans limiteFarzin Vahdat 2006 p. 208..
Foi et liberté La liberté est indispensable à la foi. Celle-ci n'est pas conçue comme une grâce ou un décret divin, mais comme un choix, qui suppose le libre arbitre. L'acte de foi suppose la libération à l'égard du dogmatisme aussi bien que de l'imitationFarzin Vahdat 2006 p. 208-211.. La foi n'est pas quelque chose qui peut se commander : « L'essence de la foi sous la forme d'un choix conscient et libre n'est pas un phénomène qu'on puisse susciter par la suggestion ou la propagandeFoi et liberté, cité par Yann Richard 2009, p. 118.. » La foi ne se réduit pas non plus à l'obéissance à des prescriptions, dimension à laquelle l'islam se trouve limité par une interprétation excessivement juridique. Shabestari valorise, aux dépens des aspects extérieurs, la dimension vécue de la foi, dont il a une conception quasi mystiqueKatajun Amirpur 2013 p. 182-183..
Pour une démocratie spirituelle Implication politique : la foi ne peut pas s'épanouir dans une société tyrannique. Par conséquent, la démocratie est le système politique qui convient le mieuxKatajun Amirpur 2013 p. 180.. Non seulement islam et démocratie sont compatibles, mais la démocratie est le système qui convient le mieux à l'islam. Le Coran ne formule pas de préférence et n'indique pas de meilleur régime. Il ne détermine que des valeurs essentielles, tout particulièrement la justice. À l'appui de cette affirmation, Shabestari cite la lettre de 'Ali à Malik al-Achtar, qu'il a nommé gouverneur d'Égypte, et où il ne lui donne comme consigne que de gouverner avec justiceKatajun Amirpur 2013 p. 187.. Un régime qui favorise la liberté de conscience est le plus indiqué. Le pluralisme doit être favorisé. Les opinions de penseurs athées comme Marx ne doivent pas être interdites : elles donnent l'occasion au croyant d'exercer un véritable choix et de mettre à l'épreuve sa croyanceFarzin Vahdat 2006 p. 216.. Shabestari appelle de ses vœux une démocratie spirituelle, qui serait à la fois une alternative à la théocratie iranienne, mais aussi aux démocraties européennes. Il se donne comme modèle Muhammad Iqbal, père selon lui d'une véritable réforme religieuse, tandis qu'al-Afghani n'est selon lui qu'un réformiste politiqueKatajun Amirpur 2013 p. 185-186..