Al-Hajj Umaru, de son nom de naissance Umaru b. Abī Bakr b. ῾Uthmān et connu sous les noms de Alhaji Umaru, Alḥājj ῾Umar ou Imam Imoru, est né en 1858 à Kano, alors capitale de l'émirat de Kano. Il est mort le à Kete-Krachi dans le Togo allemand (actuel Ghana). Il est un commerçant, un intermédiaire colonial, un érudit musulman, un poète et un écrivain connu pour sa prolifique œuvre littéraire et son rôle dans la popularisation de la culture littéraire et savante haoussa.

Issu d'un milieu lettré, il est formé à la tradition littéraire islamique et au Hafiz et devient un érudit musulman. À la fin des années 1890, alors que réfugié dans la colonie allemande du Togo (actuel Ghana), il vit modestement comme commerçant, il est sollicité par les autorités coloniales, puis par des savants et des linguistiques qui lui offre une position d'intermédiaire. Ces collaborations savantes auront pour résultat la conservation de sa prolifique production littéraire qui se compose d'au moins quarante œuvres poétiques relatives au Sahel, et d'une production en prose composée d'éloges, de récits historiques ou biographiques, de son autobiographie et d'un guide sur la pratique épistolaire à l'usage des fonctionnaires de Kete-Krachi. Son œuvre témoigne des évènements et des figures majeures de son époque marquée par le jihad d'Ousman dan Fodio et le début de la colonisation européenne.

Outre cette activité littéraire, Al-Hajj Umaru a joué un rôle auprès des administrations coloniales allemande puis britannique et a été imam de Kete-Krachi au tout début du , devenant un notable important dans cette région où il venait tout juste de s'installer. Durant cette période, il joue un rôle central dans la diffusion de la langue et de la culture haoussa, notamment en formant deux figures majeures de l'étude de cette langue, Gottlob Adolf Krause entre 1889 et 1895 et Adam Mischlich entre 1900 et 1910. C'est notamment grâce à ce dernier qu'un certain nombre d'écrits de l'érudit haoussa sont connus aujourd'hui. Al-Hajj Umaru finit sa vie comme une figure incontournable de la foi et de l'érudition régionale.

Biographie

Le produit d'une tradition haoussa vignette|Vue de Kano en 1860, gravure sur bois gauche|vignette|Carte des routes commerciales de la cola au , P. Lovejoy Lorsque UmaruDans la région haoussa, ce prénom se dit et d'orthographie également Omaru, Umaru ou encore Imoru. Voir Ferguson 1972, . ibn Abī Bakr ibn῾Uthmān Krachi naît à Kano en 1858, la ville de est depuis trois ans gouvernée par l'émir et appartient au sultanat de Sokoto. C'est une ville majeure du sultanat, la plus riche et le carrefour commercial le plus importantFerguson 1973, . Réputée pour la vitalité de son industrie manufacturière de cotonnade, de ferronnerie et de cuir, ainsi que pour sa production de maïs, c'est une ville cosmopolite qui attire des courtiers et des marchands de toute l'Afrique de l'Ouest et du Maghreb. Le père d'Al-Hajj Umaru est à la fois un commerçant de cola sur l'axe commercial reliant le Kebbi à Salaga (zone Gonja) et un malam, c'est-à-dire un lettré musulman. La famille vit dans un milieu prospère, les relations commerciales entre Kano et Salaga étant à cette époque très fructueuses.

Umaru est envoyé dès l'âge de trois ans auprès de sa grand-mère afin d'y acquérir les premiers rudiments d'éducation traditionnelle haoussa avant d'être inscrit par son père à sept ans dans une école coranique pour commencer son apprentissage religieux. Dans le Sahel central du , l'éducation religieuse islamique, est appelée tsangaya en haoussa. L'historienne américaine Beverly Mack note que dans les écoles coraniques de la région, les élèves, filles et garçons, sont initiés à l'étude du Coran et des hadiths, au fiqh, à l'histoire, ou encore à la Sîra et obtiennent pour certains un diplôme en vue d'enseigner. Umaru étudie dans une médersa de Kano pendant deux ans le tafsīr, l'interprétation du Coran, puis pendant onze ans les sciences religieuses et l’arabe, développant un goût prononcé pour la poésie arabe et notamment la Qaṣīdah ou hijā’, qui transparaissent très nettement dans son œuvreAinsi Muhammed Al-Munir Gibrill note que l'œuvre poétique de Hajj Umar s'appuie sur un idiome arabe classique arrivé au Sahara au . Voir Muhammad Al-Munir Gibril, op.cit., .

Une figure intellectuelle majeure gauche|vignette|Salaga en 1892 En 1882, alors qu'il a déjà écrit ses premières œuvres littérairesFerguson 1972, , il s’installe dans la région de Sokoto pour poursuivre ses études auprès de Malam Shaihu, et voyage à travers le Songhai, le Mossi, le Gurunsi et le bassin de la Volta, affinant sa connaissance de ces régions et de leur histoire. De retour à Kano, il assiste à l'intronisation du nouvel émir . Il continue pendant encore neuf années son instruction entre Sokoto et Gwandu jusqu'à obtenir en 1891 son ‘ijāzah. Dans le même temps, à la suite du décès de son père 1883, il reprend l'activité commerciale familiale en direction de Salaga avant de s'y installer.

En 1892, cette grande ville commerciale est en crise depuis la défaite des Ashantis contre les Britanniques en 1874, qui l’a laissée sans protection. Elle est aussi le théâtre d'un conflit dynastique, le système successoral faisant alterner trois dynasties étant alors mis en péril par l'exclusion du pouvoir depuis plusieurs années d'une de ces trois familles. Ce conflit prend de l'ampleur jusqu'à déclencher une guerre civile au cours de laquelle Umaru prend le parti de l'un des camps, le soutenant par ses prières et ses louanges. La victoire du parti qu'il soutenait offre à Umaru un grand prestige social lui permettant d'établir son école coranique. Son école attire de nombreux étudiants séduits par sa réputation, il forme près de 56 disciples dont 22 quittent Salaga pour s'installer dans de grandes villesIbid., .vignette|251x251px|Carte des réseaux commerciaux et des routes du Golfe de Guinée à la fin du . M. Agier, 1980 gauche|vignette|Al Hajj Umaru à la fin de sa vie En 1896, le chef du poste colonial allemand de Kete Krachi (Ghana actuel), , se joint au chef déchu pour mener une expédition contre Salaga, brûle la ville et réinvestit ce chef. Alhaji Umaru s’installe alors à Kete-Krachi au sud du Ghana, une ville où de très nombreux haoussas sont installés pour le commerce et où la colonisation allemande est fermement implantée depuis 1894. En raison de sa réputation, il est sollicité, grâce à l'un de ses disciples devenu Sarkin Zongo, par les autorités allemandes et des érudits locaux pour remplacer l'imam vieillissant et moins instruit. Il devient l'imam de Kete-Krachi, poste qu'il occupe pendant plus de trois décennies, jusqu'à sa mort.

En 1913, il accomplit le pèlerinage à la Mecque, un voyage qui dure cinq ans jusqu'en 1918 et qui lui donnera le titre de hajj, il est désormais connu sous le nom de Al Hajj UmaruPiłaszewicz 2000, Gibrill 2015, . Il y rencontre Alfa Hashim (1865-1930-1932), neveu d'Omar Tall et savant majeur de la Tijaniyya résident à la MecqueGibrill 2015, .

Un savant haoussa

Un passeur culturel Au cous de sa vie, Umaru entretient plusieurs collaborations intellectuelles avec des savants européens. Alors qu’il est à Salaga, il entame une collaboration avec le linguiste Gottlob Adolf Krause qui y réside entre 1889 et 1895, auquel il enseigne le haoussaGibrill 2015, . Les deux hommes échangent une brève correspondance en ajami haousaPiłaszewicz 2000, , et le savant allemand lui suggère de mettre ses travaux sur papier. L'intelligence et le savoir-faire d'Umaru frappent Krause qui le décrit comme : À Kete-Krachi vers 1900, Umaru rencontre le missionnaire devenu administrateur colonial allemand Adam Mischlich, qui l’aide à être nommé imamGibrill 2015, et avec lequel il noue une relation intellectuelle qui durera dix ans, de 1900 à 1910.gauche|vignette|Mischlich au Togo en 1896-1897 vignette|Couverture du dictionnaire haoussa de Mischlich, édition de 1911 Missionnaire protestant formé à la mission de Bâle, Adam Mischlich se rend au Togoland dès 1894, pour servir comme fonctionnaire colonialGibrill 2000, Ntewusu 2015, mais également afin de réaliser des recherches sur la langue haoussa. La collaboration des deux hommes aboutit à la production par Umaru d'un important corpus littéraire et poétique en arabe et en haoussa écrit en caractères arabes. Mischlich, lui, publie un dictionnaire du haoussa en 1906.

En 1934, au moment du décès d'Umaru, le savant britannique Robert Sutherland Rattray se présente comme son . La notoriété d'Al Hajj Umaru se perpétue après sa mort, au point que plusieurs décennies après son décès, des spécialistes le considèrent toujours comme l'un des savants Tom Hodgkin 1968, cité dans Gibrill 2015, .

L'œuvre de Al Hajj Umaru Écrivain prolifique, Umaru écrit en arabe et en ajami haoussa, parfois en prose, parfois en vers, sur différents sujets, des problèmes sociaux au commerce en passant par la santé et l’histoire. L'africaniste polonais a distingué six types d'écrits produits par Hajj UmaruPiłaszewicz, : les poèmes politiques et historiques, les poèmes religieux, les louanges poétiques, les poèmes de remerciement, les élégies, ainsi que des prototypes et ébauches poétiques inspirées de la tradition arabe médiévale. vignette|Poème de Hajj Umaru en arabe littéraire

Une poésie remarquable L'analyse des vers d'Umaru, dont un grand nombre de Qasidas, fait transparaitre l'érudition manifeste de leur auteur, issue de l'éducation traditionnelle ouest-africaine, de l'apprentissage de la poésie médiévale islamique de la corne de l'Afrique et de la poésie classique islamiqueGibrill 2015, . Son œuvre poétique s'inspire d'images et de procédés empruntés aux grand maîtres de la Jahilliya, comme l'illustre son poème religieux Mahsra῾u mā’I al-khabar li wāridin ‘awradahu bi al-naẓar composé au début du . gauche|vignette|Extrait du poème Mahsra῾u mā’I al-khabar li wāridin ‘awradahu bi al-naẓar (Gibrill 2015) Dans ces vers, il exprime sa douleur face aux rumeurs et à la trahison dont il a été victime au sein de la communauté de Gambaga, la comparant à celle de Moïse en Égypte. Le recours au style classique de la lamentation et de la figure de "Mayya", qui n'est autre qu'une subtile référence à une muse régulièrement convoquée par la littérature poétique islamique médiévale, en outre par Dhû I-Rumma du premier siècle de l'hégire, démontre son érudition littéraire. Tout comme lorsqu'il s'inspire pour un quatrain d'une Qasida didactique de Ali Zayn al-AbidinGibrill 2015, , ou lorsque dans une de ses productions poétiques en ajami, il fait explicitement référence à un traité du poète marocain médiéval Al-FāzāzīIbid..

Mais les sujets et formes de la poésie de Al Hajj Umaru sont divers, reflétant ce que vit l'auteur. Ainsi la mort prématuré de son fils Labbu à l'âge de lui fait composer une nouvelle ' en son hommage dans un arabe littéraire très purGibrill 2015, . Dans un autre poème, il exprime son admiration pour la résistance d'Oumar Tall et des habitants du MacinaVoir Gibrill 2015, .

La poésie de Al Hajj Umaru montre toute sa maîtrise des codes et des références de la poésie arabe classiques, il sait s'inspirer des formes traditionnelles pour produire une poésie originale reflet du monde dans lequel il évolue.

La prose d'un érudit : exposé de l'érudition de Al Hajj Imoru Si la poésie prédomine dans l'œuvre d'Al Hajj Umaru, la prose, en ajami notamment, tient une place importante dans ses productions écrites qui rassemblent des éloges, des récits historiques et biographiques. On trouve parmi les plus représentatifs son texte Mashra῾u mā’i al-Khabar, probablement écrit à la fin du , dans lequel il fait le récit de la violente conquête colonialeGibrill 2015, .

Dans ses écrits en prose, Al Hajj Umaru expose son érudition historique, comme dans son texte Masina rédigé directement en ajami dans lequel il relate le djihad de Sékou Amadou et de son père au début du qu'il récompense comme transmetteur de la foi :