La bataille du 13 prairial an II (également appelée combat de Prairial ou troisième bataille d'Ouessant et Glorious First of June (Glorieux Premier Juin) dans les sources anglophones) fut une importante bataille navale qui opposa les flottes britannique et française au large de l'île d'Ouessant entre le et le .

En 1794, la France était en guerre contre tous ses voisins, dont le Royaume-Uni, dans le cadre de la guerre de la Première Coalition. Pour éviter la famine, le Comité de salut public avait acheté des céréales aux États-Unis et détaché une petite escadre pour servir d'escorte au convoi à destination de la France. Une flotte française plus importante menée par le vice-amiral Louis Thomas Villaret de Joyeuse était stationnée dans le golfe de Gascogne pour empêcher la flotte de la Manche britannique commandée par l'amiral Richard Howe d'intercepter le convoi. Les deux escadres s'étaient livrés à l'arraisonnement de navires de commerce et à des petites escarmouches pendant tout le printemps 1794 avant de se rencontrer le .

Durant la bataille, Howe ordonna à ses navires de rompre la ligne de bataille traditionnelle et de traverser la ligne française pour pouvoir réaliser des tirs de balayage sur la proue et la poupe des navires français. Cet ordre inhabituel ne fut pas compris par tous ses capitaines et sa réalisation fut donc plus chaotique que prévu. Néanmoins les Français subirent une sévère défaite tactique et perdirent sept navires de ligne et plusieurs milliers de marins. Les pertes britanniques étaient également lourdes et les deux flottes rentrèrent rapidement dans leurs ports respectifs. Du point de vue stratégique, la bataille fut cependant un succès français car le convoi arriva sain et sauf. De ce fait, les deux belligérants revendiquèrent la victoire et la presse des deux pays utilisa la bataille pour démontrer la bravoure de leurs flottes respectives.

La bataille démontra également certains problèmes inhérents aux flottes française et britannique au début des guerres de la Révolution française. En effet, les deux amiraux durent faire face à la désobéissance de certains de leurs capitaines et à des équipages peu entraînés, souvent réduits en effectif, que ce soit en membres d'équipage ou en officiers efficaces. Plusieurs commandants britanniques furent ainsi critiqués et l'un d'eux fut même jugé en cour martiale.

Contexte En , la France entra en guerre contre l'Autriche, la Prusse et le Piémont-Sardaigne. Le , les forts républicains de Brest ouvrirent le feu sur le brick britannique HMS Childers. Quelques semaines plus tard, les relations diplomatiques entre la France et le Royaume-Uni furent rompues après l'exécution du roi Louis XVI.. Le , la France déclara la guerre au Royaume-Uni, aux Provinces-Unies, à l'Espagne et à plusieurs États italiens.

Protégé d'une invasion par la Manche, la Grande-Bretagne se prépara à une longue campagne maritime et envoya des troupes aux Pays-Bas pour affronter les Français.. Jusqu'à la fin de l'année 1793, les marines française et britannique menèrent des opérations mineures dans les eaux d'Europe du Nord, en Méditerranée et dans les Indes occidentales et orientales où les deux pays conservaient leurs colonies. Le , la flotte britannique de la Manche manqua d'intercepter un convoi français venant des Caraïbes et escorté par 15 navires de ligne ; ce fut ce qui se rapprocha le plus d'un véritable affrontement.. La seule véritable bataille fut le siège de Toulon au cours duquel les troupes britanniques, autrichiennes, espagnoles, piémontaises et françaises royalistes tenant la ville furent évacuées par la Royal Navy en prévision de la chute imminente de la ville.. Le siège fut suivi par de nombreuses récriminations et accusations de traîtrise et de lâcheté entre les coalisés ; cela déboucha deux ans plus tard sur le changement d'alliance de l'Espagne qui rejoignit le camp de la France par le traité de San Ildefonso.. Le siège fut néanmoins positif pour les Britanniques car en abandonnant la ville, William Sidney Smith détruisit une grande partie de l'arsenal et des navires français ancrés à Toulon..

La France souffrait également de pénuries de nourriture du fait des troubles sociaux de l'année précédente et du rude hiver qui avait ruiné les récoltes.. En guerre avec tous ses voisins, la France ne pouvait plus acheter de ravitaillement sur le continent. La Convention nationale décida alors d'assembler un convoi de navires marchands dans la baie de Chesapeake pour ravitailler la France avec des céréales achetées aux États-Unis.. Entre avril et , le convoi traverserait l'Atlantique jusqu'à Brest escorté par des éléments de la flotte française de l'Atlantique..

Forces en présence Les flottes française et britannique en 1794 étaient assez différentes. Si la Royal Navy était supérieure en nombre, les navires français étaient plus grands et avaient des bordées supérieures. Les plus grands navires français étaient des trois-ponts de premier rang emportant 110 voire 120 canons contre 100 sur les plus grands vaisseaux britanniques.

Marine britannique vignette|Gravure de Richard Howe d'après un portrait de John Singleton Copley La Royal Navy était en état d'alerte depuis la crise de Nootka de 1790. et grâce aux intenses préparatifs du premier lord de l'Amirauté Charles Middleton, les chantiers navals étaient prêts à la guerre et la marine avait tiré les leçons des désastres de la guerre d'indépendance des États-Unis qui s'était terminée dix ans plus tôt. À l'époque, la Royal Navy avait mis trop de temps à se préparer au combat et elle fut incapable de soutenir la campagne en Amérique du Nord qui se termina par la chute de Yorktown faute de ravitaillement.. Les chantiers navals britanniques étant prêts à fournir des canons, des voiles, des provisions et d'autres équipements, le seul problème était de trouver des marins pour manœuvrer les centaines de navires de la Royal Navy.

Rassembler suffisamment de marins se révéla problématique tout au long des guerres contre la France révolutionnaire. La pénurie était telle que la « presse » fut utilisée pour recruter de force des milliers d'hommes sans expérience de la mer et dont l'entraînement et la préparation à la vie maritime prenait un certain temps. Le manque de fusiliers marins était encore plus préoccupant et des soldats de l'armée de terre furent enrôlés à bord de la flotte pour servir en mer. Les hommes du régiment royal de la Reine et du de fantassins servirent à bord des navires durant la campagne du printemps 1794 et les deux unités arborent toujours l'honneur de bataille « 1 June 1794.. ».

Malgré ces difficultés, la flotte de la Manche était commandée par l'un des meilleurs capitaines de l'époque, Richard Howe, qui avait participé à la bataille des Cardinaux sous le commandement d'Edward Hawke en 1759.. Au printemps 1794, l'arrivée du convoi français dans les eaux européennes étant imminente, Howe avait divisé sa flotte en trois groupes. , à bord du HMS Hector, fut envoyé avec six navires de ligne et deux frégates pour escorter les convois britanniques à destination de Terre-Neuve et des Indes orientales et occidentales jusqu'au niveau du cap Finisterre. Peter Rainier, commandant du HMS Suffolk, partit avec six autres navires pour escorter un convoi jusqu'en Inde. La troisième force, sous le commandement de Howe, comprenait 26 navires de ligne et plusieurs navires de soutien et devait patrouiller dans le golfe de Gascogne pour intercepter le convoi français..

Marine française vignette|redresse|gauche|Portait de Louis Thomas Villaret de Joyeuse par Paulin Guérin. À la différence de sa rivale britannique, la marine française était en plein chaos. La flotte était de très bonne qualité mais son commandement était agité par les crises que traversait la France depuis le début de la Révolution cinq ans auparavant.. Par conséquent, les équipages disponibles, mal entraînés et inexpérimentés, n'étaient pas au niveau de la haute qualité des navires et de l'armement. Au cours de la Terreur, de nombreux marins expérimentés furent exécutés, emprisonnés ou limogés du fait de leur déloyauté supposée. et les navires de la flotte de l'Atlantique furent armés avec des conscrits dont beaucoup n'avaient jamais été en mer et n'avaient bien sûr jamais participé à un combat naval..

Le problème de la main d'œuvre fut aggravé par la crise que traversait le pays et les marins ne furent pas payés ni ravitaillés durant plusieurs mois.. Ce problème atteignit son paroxysme en lorsque la flotte quitta Brest et qu'une pénurie de nourriture entraîna la mutinerie des équipages. Les marins arrêtèrent leurs officiers et ramenèrent leurs navires au port pour chercher de la nourriture, de ce fait abandonnant la défense des côtes françaises.. La Convention nationale réagit avec force en exécutant plusieurs officiers supérieurs et inférieurs et des centaines de marins furent emprisonnés, bannis ou exclus de l'armée. Les effets de cette purge furent dévastateurs et elle réduisit considérablement la capacité militaire de la marine. Ces officiers expérimentés furent remplacés par des jeunes officiers, des capitaines de navires de commerce et même des civils démontrant un zèle révolutionnaire suffisant même si peu d'entre eux savaient mener un combat naval..

Le vice-amiral Louis Thomas Villaret de Joyeuse fut nommé à la tête de cette flotte agitée en ; même s'il n'avait jamais possédé un commandement aussi important, il était réputé pour son habileté tactique. et avait servi sous Suffren dans l'océan Indien durant la Révolution américaine.. Les efforts de Villaret pour transformer son nouveau corps d'officiers en une unité combattante efficace furent gênés par André Jeanbon Saint-André. Ce dernier était un député de la Convention nationale et avait été nommé représentant en mission à Brest pour évaluer l'ardeur révolutionnaire de la flotte et de son commandant et il intervenait fréquemment dans la planification tactique des opérations.. Peu après son arrivée, Saint-André proposa un décret condamnant à mort à leur retour en France tous les officiers n'ayant pas fait preuve de suffisamment de zèle au combat mais cette législation très controversée ne semble pas avoir été appliquée. Même si ses interventions étaient une source de frustration pour Villaret, les rapports de Saint-André étaient régulièrement publiés dans Le Moniteur universel et permirent de populariser la marine en France..

La flotte française de l'Atlantique était encore plus dispersée que la flotte britannique de la Manche au printemps 1794. Le contre-amiral Pierre Jean Van Stabel avait été détaché avec cinq navires dont deux vaisseaux de ligne pour escorter le convoi de céréales depuis les États-Unis tandis que le contre-amiral Joseph-Marie Nielly était parti de Rochefort avec cinq navires de ligne et plusieurs navires de soutien pour rejoindre le convoi au milieu de l'Atlantique. Villaret ne disposait donc que de 25 navires de ligne pour affronter la menace posée par la flotte britannique de Howe.

Convoi Au début du printemps 1794, la situation de la France était difficile car la famine menaçait après les mauvaises récoltes et le blocus des ports français et le gouvernement français fut obligé de chercher du ravitaillement outre-mer. La Convention nationale ordonna la formation d'un important convoi à Hampton Roads dans la baie de Chesapeake chargé de céréales achetées aux États-Unis où il serait rejoint par la flottille de l'amiral Van Stabel. Selon les sources de l'époque, le convoi aurait compté plus de 350 navires mais l'historien contemporain William James critiqua ce chiffre et avança le nombre de 117 navires en incluant les vaisseaux de guerre français..