vignette|300px|Paul Verlaine est marié et père de famille lorsqu'il tombe amoureux d'Arthur Rimbaud (tous 2 en bas à gauche). Verlaine aborde dans sa poésie des amours bisexuelles autobiographiques, notamment dans Romances sans paroles, recueil en partie inspiré à la fois des relations de Verlaine avec son épouse, ainsi que de sa liaison avec Rimbaud. La bisexualité dans la littérature (dite parfois ) inclut des œuvres littéraires (de tous genres) et des auteurs qui abordent le thème des désirs, romances ou relations avec des hommes et des femmes. Cela inclut les personnages, les intrigues et/ou les thèmes décrivant un comportement bisexuel chez les hommes et les femmes.
Bien que le mot n'existe que depuis le XIX siècle, le thème des amours et des désirs envers les deux sexes est plus que millénaire dans la littérature mondiale ; parmi les plus anciens exemples se trouvent les littératures et philosophies grecques et latine. On en trouve des traces dans différentes cultures. Au XX et XXI siècles, la littérature bisexuelle peut être comprise comme étant un sous-genre de la littérature LGBT (LGBT étant un sigle anachronique avant l'époque moderne).
Aperçu vignette|180px|gauche|alt=Tête (au nez manquant) de statue représentant Anacréon.|Anacréon (~-550 à -464), poète lyrique grec, louant le plaisir du vin, des femmes et des jeunes hommes. La littérature bisexuelle comprend des œuvres mentionnant, étudiant ou traitant de la bisexualité, ainsi que des œuvres avec des protagonistes bisexuels. La littérature représentant ou décrivant des expériences ou relations d'une personne ou d'un personnage avec des hommes et des femmes peut être retracée jusqu'à l'Antiquité (notamment grecque et latine), où ces représentations sont alors décrites positivement. Toutefois, vue au prisme d'une grille de lecture binaire et réductrice hétérosexualité-homosexualité, la bisexualité a été fréquemment dans le passé effacée ou niée par les critiques ou les œuvres d'analyse littéraire et culturelle. Le sexisme présent dans la Grèce et la Rome antiques semble avoir limité la possibilité d'expression d'amours féminines bisexuelles ou lesbiennes.
La bisexualité apparaît plus sporadiquement dans la littérature des siècles suivants, avec notamment le cas de Shakespeare en littérature anglaise. À l'époque moderne, quelques œuvres ont des thèmes ou des personnages bisexuels, tels Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir de John Cleland, au XIX siècle la poésie de Paul Verlaine, ou encore certains écrits de Lord Byron ou Oscar Wilde, tous 3 étant eux-mêmes bisexuels.
La seconde moitié du XX siècle fut marquée par une augmentation des publications sur la bisexualité, souvent sous l'influence de la nouvelle apparition d'organisations bisexuelles. La majeure partie de ce travail était une réponse à l’absence de la bisexualité dans les archives historiques et dans la période contemporaine. Il en résulte des récits contemporains dont l'objectif est de légitimer la bisexualité en tant qu’identité sexuelle.
Une grande partie de la littérature bisexuelle se concentre sur « la mise en évidence de la présence de la bisexualité dans l'histoire, la spécificité des expériences bisexuelles et son existence en tant que forme viable d'identification sexuelle ».
Bien qu'il existe des exemples notables d'hommes et de femmes exprimant un intérêt pour les deux genres de manière romantique et sexuelle dans d'anciennes œuvres littéraires, l'émergence des mouvements LGBT au XX et XXI siècles a inspiré une vague de littérature aux thèmes LGBT, dont bisexuels. Bien que la plupart de ces œuvres littéraires se concentrent sur les relations lesbiennes et gays (avec lesquelles la littérature bisexuelle a des ressemblances et des divergences avec les littératures gays et lesbiennes), la bisexualité dans la littérature moderne gagne progressivement en visibilité.
Histoire De l'Antiquité à l'époque moderne Grèce antique
Philosophie
Confrontés à la coexistence du désir masculin de leurs contemporains pour les deux sexes, des philosophes grecs se sont penchés sur une double question : identifier les différences entre les amours envers des hommes par rapport aux amours envers des femmes, et chercher à déterminer lequel serait , non d'un point de vue moral, mais social (utilité à la Cité).
Dans Le Banquet de Platon, écrit au , ce qui pourrait bien faire de lui le plus ancien traité grec sur l'Amour, notamment entre hommes., Pausanias ne semble pas contre le fait d'allier enseignement et relations sexuelles. Agathon quant à lui estime que la pédérastie concourt à l'éducation du jeune homme, les relations sexuelles ayant lieu lorsqu'il s'approche de l'éphébie (autours de 18 ans).. Agathon rapproche le rapport sexuel, et l'éjaculation qui en découle, à la transmission du savoir, du plus expérimenté vers le plus jeune, à la manière d'un vase plein (le maître) qui remplit un vase vide (l'élève)..
Socrate oppose à cette vision très classique de l'époque une autre approche, qu'il déclare tenir d'une étrangère : l'éducation , basée sur la procréation.. Dans La République, Socrate semble également être plus prudent sur l'aspect sexuel de la pédérastie, déclarant qu'un éraste : Socrate est lui-même représenté comme n'étant pas insensible à la beauté des jeunes hommes, dépeignant dans les Mémorables
Platon a varié sur sa position sur les amours masculines, les soutenant dans Le Banquet, où il juge qu'il est parfaitement acceptable de faire la cour à un jeune homme, et admirable de réussir à le séduire. Il semble faire évoluer sa position dans Les Lois (écrits lorsqu'il est plus âgé)., où il voit une , et une pratique qui est, dit-il, Platon critique là que la pédérastie peut engendrer chez ceux qui y participent ; pour lui, l'amant devrait davantage se consacrer à l'âme du jeune homme qu'à son corps..
Pour Zénon de Kition, le fondateur de l'école stoïcienne, il faudrait choisir ses partenaires sexuels non pas en fonction de leur sexe ou de leur genre, mais en fonction de leurs qualités personnellesÉlisabeth Badinter, XY, De l'identité masculine (1992), ..
Platon, dans Les Lois, note qu'il est tout à fait possible d'exercer une maitrise de ses désirs sexuels en louant l'exemple d'un athlète qui, durant toute la durée de son entrainement, s'abstient de toute relation avec .
Thème de la comparaison de l'amour des femmes et des jeunes hommes
Le thème de la comparaison de l'amour des femmes et de l'amour des jeunes hommes, et de leurs avantages respectifs, est un classique de la littérature grecque ancienne, et est fréquemment débattu par les hommes d'esprit. Par exemple, Ératosthène fait l'apologie des relations avec les femmes : celles-ci durent bien plus longtemps que celles avec les garçons, puisque la beauté de ces derniers s'évanouit avec l'apparition d'une barbe. Plutarque apporte lui aussi sa préférence à l'amour des femmes, mais pour une raison différente : partager toute sa vie avec son épouse mène selon lui à la vertu. Strabon, pour sa part, indique que ses goûts le poussent davantage du côté des jeunes hommes. Les Lettres érotiques de Philostrate d'Athènes incluent une alternance de lettres d'amour adressées à des femmes et à des jeunes hommes..
Les nombreux exemples de débats comparants l'amour des jeunes hommes et l'amour des femmes dans la littérature grecque ne doivent ainsi pas être compris comme une opposition philosophique entre homosexualité et hétérosexualité, mais comme un simple exercice d'apprentissage de la rhétorique, où l'orateur s'entraine à utiliser successivement des arguments en faveur d'une position, puis de la position inverse..
Littérature
La bisexualité est également présente fréquemment et mentionnée incidemment dans les sources primaires et la littérature grecque. Ainsi, Lucien de Samosate, dans Le navire ou les souhaits, présente un personnage imaginaire qui souhaiterait obtenir un anneau magique réalisant tous ses désirs : l'objet enchanté, selon le personnage, ferait tomber amoureux de lui .
Dans les sources primaires en général, les jeunes hommes et les femmes sont largement vus comme étant interchangeables les uns avec les autres ; Xénophon note dans lAnabase qu'après une guerre, lorsque a été donné l'ordre de libérer des prisonniers,
Poésie vignette|redresse|Buste présumé de Sappho. Copie romaine d'un original grec du , musées du Capitole (MC 1164). Sappho est l'un des rares exemples féminins qui de cette période ; elle célèbre dans sa poésie à la fois l'amour des femmes et fait état de claires relations érotiques avec hommes. Janet Bode, dans View from Another Closet: Exploring Bisexuality in Women (1976), indique ainsi que Sappho a été faussement réappropriée comme , alors que Sappho mentionne clairement dans ses écrits ses attirances pour les hommes et valorise le mariage.
Tout comme Homère ou Pindare, Anacréon est un exemple majeur de bisexualité dans la poésie grecque antique ; d'après la Souda, Un article de l'American Journal of Philology compare ainsi les figures poétiques de Théognis de Mégare vis-à-vis de celle d'Anacréon :
L'helléniste Caroline Fourgeaud-Laville note qu'en Grèce antique, la poésie lyrique d'Anacréon est autant appréciée que celle de Sappho..
La Couronne de Méléagre de Gadara contient des épigrammes d'amour portant sur des femmes et des jeunes hommes intéressant le poète. Chaque poème traite individuellement du cas de l'homme ou de la femme désirés par Méléagre, les poèmes étant personnalisés selon les caractéristiques individuelles de l'objet du désir ; tous ces personnages des deux sexes, en revanche, sont décrits comme étant très désirables.
Comédie
La bisexualité est également très présente dans les comédies d'Aristophane, dont les héros semblent ouverts à n'importe quelle opportunité sexuelle sans attachement (tant qu'ils sont actifs), une approche qui horripile Socrate et Platon. Dans Les Grenouilles, Héraclès demande à Dionysos, qui confesse une envie sexuelle, si son désir se porte sur une femme, une jeune homme ou un homme mûr - cette dernière option étant un ressort comique, Dionysos étant le seul dieu grec a avoir été représenté comme étant sexuellement passif. À la fin des Chevaliers, le protagoniste se voit offrir comme récompense à la fois un jeune homme et plusieurs femmes.
Littérature latine
thumb|Une page du Satyricon de Pétrone illustrée par Georges-Antoine Rochegrosse. L'historien Paul Veyne note que non seulement l'expression daimer un garçon ou une femme revient très fréquemment dans la littérature latine, mais que pour les auteurs romains, Paul Veyne, Sexe et pouvoir à Rome, préface de Lucien Jerphagnon, Paris, Tallandier, 2005. , p. 195. Il cite en exemple le philosophe Plotin, qui exhorte à ce que les penseurs . Le thème de la bisexualité masculine est très présent dans les écrits de Plutarque, Cicéron et Catulle, ainsi qu'Horace, qui dans sa poésiePaul Veyne, Sexe et pouvoir à Rome, préface de Lucien Jerphagnon, Paris, Tallandier, 2005. , p. 198.
indique notamment que les lecteurs modernes de Catulle sont souvent frappés par sa liberté de ton dans l'usage d'un langage sexuellement explicite décrivant des actes homosexuels et hétérosexuels.. L'historien note aussi une ressemblance avec la bisexualité dans la Grèce antique, estimant que
Paul Veyne note également, que, quels que soient leurs propres inclinaisons personnelles, les auteurs latins louent l'amour des deux sexes de manière à plaire à l'ensemble de leur lectorat. Comme dans la littérature grecque, l'un des thèmes de la littérature latine est de comparer l'amour des femmes et des jeunes hommes, et d'essayer d'en déterminer leurs avantages et inconvénients.
Du Moyen Âge à l'époque moderne thumb|William Shakespeare, l'un des plus célèbres auteurs de langue anglaise.