Le tsimtsoum (, littéralement « contraction », « restriction » ou « retrait ») est un concept central de la Kabbale lourianique, développé dans l'entourage d'Isaac Louria à Safed au . Il désigne le processus par lequel l'En Sof, l'Infini divin, se « contracte » ou se retire afin de rendre possible l'existence d'un espace dans lequel puisse apparaître un monde distinct de lui.
La doctrine du tsimtsoum constitue l'un des éléments les plus caractéristiques de la cosmologie lourianique. Elle précède, dans les principales présentations de ce système, l'apparition du halal hapanouï (« espace vacant »), du reshimou (« trace » ou « empreinte » de la lumière divine), puis du kav, rayon de lumière qui pénètre cet espace et rend possible le processus d'émanation.
Isaac Louria ayant très peu écrit lui-même, sa doctrine est principalement connue par les œuvres de ses disciples. Les deux principales traditions de transmission sont associées à Hayyim Vital et à Joseph Ibn Tabul, dont les présentations ne sont pas entièrement identiques.
thumb|right|Signature attribuée à Isaac Louria, dont l'enseignement est à l'origine de la doctrine du tsimtsoum.
Dans le Deroush Hefzi-Bah, Joseph Ibn Tabul présente le tsimtsoum comme un processus de purification au sein de l'Infini divin, en accordant une place particulière à la concentration et à l'expulsion des puissances du din (« jugement »). Gershom Scholem et Charles Mopsik ont souligné l'importance de cette version pour la compréhension de la doctrine lourianique.
Le tsimtsoum devient par la suite l'un des concepts les plus discutés de la pensée kabbalistique. Son interprétation — notamment la question de savoir si le « retrait » divin doit être compris de manière littérale ou symbolique — donne lieu à des lectures divergentes chez les kabbalistes postérieurs, dans le hassidisme et dans la pensée juive moderne.
Terminologie et antécédents
Le terme hébreu tsimtsoum () dérive de la racine צמצם, qui exprime l'idée de resserrement, de restriction ou de concentration. Il n'est pas propre à la kabbale d'Isaac Louria : le vocabulaire rabbinique emploie déjà cette notion pour désigner une limitation ou une concentration de la présence divine.
Dans la littérature rabbinique, l'idée d'un Dieu qui « concentre » sa présence peut notamment apparaître à propos de la Shekhina et du sanctuaire. Dans ces traditions, le paradoxe tient au fait que celui que les cieux ne peuvent contenir fait néanmoins résider sa présence dans un lieu déterminé. Le tsimtsoum n'y constitue cependant pas encore une théorie générale de la création.
Des motifs de limitation ou de contraction de la puissance divine apparaissent également dans la kabbale antérieure à Louria. Plusieurs historiens de la mystique juive ont ainsi relevé des précédents dans la kabbale médiévale, notamment chez Nahmanide et dans les traditions issues de l'école de Gérone. Ces antécédents ne possèdent toutefois pas encore la fonction systématique que le tsimtsoum acquiert dans la cosmologie lourianique.
Avec Isaac Louria et ses disciples à Safed dans la seconde moitié du , le tsimtsoum devient le premier moment d'un vaste processus cosmologique. Alors que les systèmes kabbalistiques antérieurs décrivaient généralement la création comme une succession d'émanations provenant de l'En Sof, la pensée lourianique fait précéder l'émanation par un mouvement de retrait ou de dissimulation de la lumière infinie.
Cette transformation donne au tsimtsoum une fonction nouvelle : expliquer comment une réalité finie et différenciée peut apparaître sans être immédiatement absorbée dans l'infinité divine. Le tsimtsoum ouvre ainsi la séquence qui conduit au halal hapanouï, au reshimou, au kav, puis aux différentes étapes de l'émanation lourianique.
Déploiement cosmologique après le tsimtsoum
Reshimou et kav
Le retrait de la lumière divine ne laisse pas l'espace entièrement dépourvu de toute présence. Selon la tradition lourianique, une trace de la lumière antérieure demeure dans le halal hapanouï : le reshimou. Cette « empreinte » constitue le premier vestige de la lumière de l'En Sof dans l'espace rendu disponible par le tsimtsoum.
À cette trace s'ajoute ensuite le kav, un rayon de lumière qui pénètre l'espace vacant à partir de l'En Sof. Le kav réintroduit progressivement la lumière divine dans l'espace créé, mais sous une forme limitée et organisée. Il marque ainsi le passage du retrait initial à un nouveau mouvement d'émanation.
Dans certaines présentations de la doctrine, le kav est associé à un mouvement descendant, tandis que la lumière réfléchie vers sa source correspond à un mouvement ascendant. Cette articulation entre expansion et retour devient l'un des schémas caractéristiques de la cosmologie lourianique.
Cercles et structure linéaire
Le tsimtsoum étant décrit comme s'effectuant de manière égale dans toutes les directions, l'espace primordial prend dans les textes lourianiques une forme sphérique. La lumière qui y pénètre à nouveau peut ensuite être décrite selon deux modes complémentaires : sous la forme de cercles concentriques et sous la forme d'une structure linéaire.
Ces deux formes correspondent à deux modalités d'organisation de l'émanation. Les cercles expriment une structure concentrique dans laquelle chaque niveau entoure le précédent, tandis que la ligne organise les degrés de l'émanation selon une hiérarchie plus différenciée.
Adam Kadmon et formation des kelim
thumb|right|L’Adam Kadmon et les dix sefirot.
L'une des premières configurations produites par cette nouvelle émanation est l'Adam Kadmon, « l'homme primordial ». Il ne désigne pas l'être humain matériel, mais une structure cosmique dans laquelle la lumière divine commence à être organisée selon une forme différenciée.
À partir de l'Adam Kadmon se développent les différents niveaux de l'émanation et les sefirot. La lumière divine est alors reçue dans des réceptacles ou « vases » (kelim), dont la capacité à contenir cette lumière devient déterminante pour la suite du processus cosmologique.
Cette étape conduit à la chevirat ha-kelim, la « brisure des vases », au cours de laquelle certains kelim ne parviennent pas à supporter l'intensité de la lumière qu'ils reçoivent. La brisure ouvre une nouvelle phase de la cosmologie lourianique, celle de la dispersion des étincelles divines et du tikkoun, leur processus de rectification.
La transmission de Joseph Ibn Tabul
Isaac Louria ayant transmis l'essentiel de son enseignement oralement, sa doctrine est connue principalement par les écrits de ses disciples, notamment Hayyim Vital et Joseph Ibn Tabul. Les exposés qu'ils donnent du tsimtsoum ne sont pas identiques et mettent l'accent sur des aspects différents du processus.
Dans le Deroush Hefzi-Bah, Ibn Tabul accorde une place centrale à la puissance du din, le « jugement » ou la « rigueur », présente à l'état indifférencié au sein de l'En Sof. Au moment du tsimtsoum, les racines de cette puissance se concentrent en un lieu déterminé, tandis que la lumière de la miséricorde se retire. Le retrait divin constitue ainsi, dans cette version, simultanément un acte de limitation et un processus de différenciation entre miséricorde et jugement.
Gershom Scholem considère la version conservée par Ibn Tabul comme particulièrement importante pour comprendre la doctrine lourianique, notamment parce qu'elle développe le rôle du jugement dans le processus du tsimtsoum plus explicitement que la présentation transmise par Hayyim Vital.
Ibn Tabul compare les puissances du jugement, avant leur manifestation, à une matière presque imperceptible dissoute dans une substance qui l'englobe. Leur concentration rend possible leur distinction et entraîne le retrait de la lumière infinie. Une trace de cette lumière demeure néanmoins dans l'espace ainsi dégagé : le reshimou.
Cette présentation donne au tsimtsoum une dimension qui n'est pas seulement spatiale. Il s'agit aussi d'un processus interne de différenciation des qualités divines : ce qui était auparavant indistinct dans l'unité de l'En Sof apparaît désormais comme une opposition entre rahamim (« miséricorde ») et din (« jugement »).
La transmission de Hayyim Vital
Hayyim Vital est le principal disciple par lequel l'enseignement d'Isaac Louria a été transmis à la postérité. Après la mort de Louria en 1572, il rassemble, organise et rédige une grande partie de l'enseignement oral reçu de son maître. Ses écrits constituent ainsi la source la plus influente de la kabbale lourianique, même s'ils ne représentent pas l'unique tradition issue du cercle de Safed.
Dans l'enseignement transmis par Vital, avant le tsimtsoum, la lumière de l'En Sof remplit toute la réalité sans laisser de place à l'existence d'un monde distinct. L'En Sof contracte alors sa lumière autour d'un point central, produisant un halal hapanouï, un « espace vacant », au sein duquel peut commencer le processus d'émanation.
Le retrait n'est cependant pas suivi d'une absence absolue de lumière divine. Une empreinte de la lumière antérieure, le reshimou, demeure dans l'espace vacant. Un rayon, le kav, pénètre ensuite cet espace depuis l'En Sof et inaugure le processus d'organisation des mondes et des sefirot.
La présentation de Vital insiste ainsi sur la succession des différentes étapes de la cosmologie lourianique : tsimtsoum, réintroduction mesurée de la lumière, apparition des structures de l'émanation, formation de l'Adam Kadmon, puis développement des mondes et des vases. Cette séquence conduit ultérieurement à la chevirat ha-kelim, la « brisure des vases », puis au processus de tikkoun.
L'exposé de Vital diffère sur plusieurs points de celui de Joseph Ibn Tabul. Gershom Scholem a notamment souligné que la version d'Ibn Tabul conserve des développements sur la concentration des puissances du din (« jugement ») qui ne figurent pas avec la même ampleur dans les textes transmis par Vital. Ces différences montrent que la doctrine du tsimtsoum n'a pas été transmise sous la forme d'un exposé unique rédigé par Louria lui-même, mais à travers plusieurs élaborations de son enseignement oral. La formulation lourianique
Le problème de la création à partir de l'En Sof
Dans la kabbale lourianique, le tsimtsoum répond à une difficulté fondamentale : comment une réalité finie et différenciée peut-elle exister face à l'infinité de l'En Sof ? Si l'Infini divin remplit toute réalité, aucune place ne semble pouvoir subsister pour une création distincte. Le premier moment du processus créateur ne peut donc être, dans ce système, une simple émanation, mais doit être précédé d'un mouvement de retrait ou de dissimulation de la lumière divine.
Dans la tradition transmise par Hayyim Vital, la lumière de l'En Sof remplit originellement toute la réalité. L'En Sof « contracte » alors sa lumière autour d'un point central, faisant apparaître un espace qualifié de halal hapanouï, ou « espace vacant ». Ce retrait ne constitue pas encore la création du monde : il en établit la condition de possibilité.
Le langage du « retrait » ne doit toutefois pas être compris sans précaution. Les textes lourianiques décrivent avant tout un processus concernant la lumière divine et les modalités de sa manifestation. La question de savoir si le tsimtsoum implique un retrait réel de la présence divine ou s'il doit être compris comme une occultation de celle-ci devient, dans les siècles suivants, l'un des principaux débats d'interprétation de la doctrine.
Le tsimtsoum introduit ainsi une rupture avec le schéma d'émanation continue associé à une grande partie de la kabbale antérieure. Selon Gershom Scholem, l'une des innovations décisives du système de Louria réside précisément dans le fait que le premier acte de la divinité n'est plus présenté comme un mouvement d'expansion, mais comme un mouvement de retrait.