vignette|Les Juifs bienvenus en Pologne 1096, par Jan Matejko. vignette|Synagogue de Wrocław
L’histoire des Juifs en Pologne a commencé il y a plus de mille ans. Elle comprend une longue période de tolérance religieuse et de prospérité de la communauté juive polonaise. À partir du , les Juifs sont victimes des nombreux conflits dus à l'absence d'un pouvoir fort en Pologne. Durant l'entre-deux-guerres, l'antisémitisme redouble. La communauté juive est presque entièrement anéantie par les Allemands durant l’occupation allemande de la Pologne (1939-1945), lors de la Shoah.
Depuis la fondation du royaume de Pologne au , puis dans la république des Deux Nations (l’union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie, en 1569), la Pologne est l'un des pays les plus tolérants en Europe à l'égard des Juifs, ce qui favorise l’afflux des Juifs chassés ou persécutés dans l’Europe occidentale. La communauté juive en Pologne est en effet une des plus grandes et des plus actives au monde. Au , cette tolérance commence à faiblir, tout comme la force de la république des Deux Nations, assiégée par des voisins expansionnistes et exposée au chaos politique et aux idées de la Contre-Réforme.
En 1795, la Pologne est annexée par ses voisins et elle disparaît de la carte de l’Europe. Les Juifs polonais deviennent les sujets des puissances qui dominent alors la zone, surtout de la Russie de plus en plus antisémite, mais aussi de la Prusse et de l’Autriche À la fin du , la situation des Juifs dans les anciens territoires polonais commence à ressembler à celle d’autres régions d’Europe.
Quand la Pologne redevient indépendante en 1918, elle compte parmi ses citoyens environ , soit 10 % de sa population dans ses frontières de 1921. Le nouveau gouvernement reconnaît les Juifs polonais comme une « minorité nationale », avec des droits et des obligations vis-à-vis du nouveau régime. Néanmoins, l'antisémitisme est l'un des problèmes politiques du pays en construction.
Environ 90 % de cette communauté périssent sous l'occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, dans les massacres et les centres d'extermination nazis. La plupart des Juifs polonais qui ont survécu à la Shoah ont quitté la république populaire de Pologne en raison des pogroms de l'après-guerre et de la campagne antisémite du Parti ouvrier unifié polonais, soutenue par l'État à partir de 1968, dont beaucoup dans l'État d'Israël nouvellement créé.
Selon certaines sources, la communauté juive en Pologne ne compterait plus au que , selon d'autres entre . Ces estimations sont peu fiables.
Des origines à l’Âge d’Or (966-1572) Sous les Piasts vignette|Accueil des Juifs en Pologne 1096, J. Matejko, 1889
Les premiers Juifs arrivent sur les territoires polonais au cours du . En suivant les routes commerciales vers Kiev et Boukhara, ils passent par la Silésie. L’un d’entre eux, diplomate et marchand de Tortosa en Catalogne, connu sous son nom arabe Ibrahim ibn Jakub, est le premier chroniqueur à mentionner l’État polonais et le prince Mieszko I. La première mention de Juifs dans les documents polonais apparaît au et concerne leur présence à Gniezno, la première capitale de Pologne (966-1385), fondée par les Piast. La première communauté juive établie sur le territoire est citée en 1085 par un savant juif Jehuda ha-Kohen dans la ville de Przemyśl.
vignette|Pièce (bractéate) frappée sous Mieszko III l'Ancien, aux inscriptions knaaniques (langue judéo-slave médiévale), où l'on peut lire : « משקא קרל » (roi Mieszko), 1181
La première vague d’émigration juive d'Europe occidentale vers la Pologne date de la première croisade : en 1098, fuyant les exactions des Croisés en route vers la Terre sainte, les Juifs trouvent dans le royaume de Pologne de Boleslas III Bouche-Torse (1102–1139), un accueil favorable et s’installent sur tout son territoire. Boleslas III reconnaît l’utilité de cette immigration, en particulier pour le développement du commerce. Les Juifs connaissent la tranquillité dans un royaume morcelé en plusieurs duchés après la mort de Boleslas et de plus en plus marqué par le système féodal : ils forment une sorte de classe moyenne entre la petite noblesse terrienne (szlachta) et les paysans.
Cette tolérance est parfois contestée par la hiérarchie de l’Église catholique romaine, mais, dans les duchés, ils trouvent toujours des protecteurs. Ainsi, un des grands protecteurs des Juifs est Boleslas le Pieux, duc de Grande-Pologne, qui promulgue avec l’accord des notables de son duché, en 1264, la Charte de Kalisz donnant aux Juifs la liberté de travailler, de se déplacer et de faire du commerce, les distinguant ainsi nettement des paysans qui ne disposent pas de ces libertés. Durant les cent ans qui suivent, les gouvernants de la Pologne protègent les Juifs, y compris de l’hostilité de l’Église catholique.
En 1334, Casimir III le Grand (1303–1370) étend les privilèges des Juifs en promulguant le statut de Wiślica. Cette période est considérée comme l’une des plus fastes pour les Juifs de Pologne. Le statut leur attribue des terres faiblement peuplées dans les provinces orientales et leur garantit le droit de libre circulation dans tout le royaume. Ils viennent nombreux s’établir en Pologne, notamment à la périphérie des villes. Vers la fin du règne de Casimir III, des massacres de Juifs ont lieu à la suite d'accusations portées contre eux à cause de l’épidémie de peste noire.
Cependant, au regard des persécutions subies par les Juifs en Europe occidentale, la Pologne reste un havre de paix pour cette communauté. Les vagues de migrations au fur et à mesure des persécutions et expulsions des autres pays d'Occident en témoignent : en 1190 et 1290 en provenance d’Angleterre, en 1306 de France, en 1391 et en 1492 d’Espagne, dans les années 1380, 1410, 1420, 1430 et 1450 d’Allemagne, puis encore en 1453, 1499, 1519 et 1555 également venus des États allemands. Les nouveaux venus apportent aussi des idées et des innovations technologiques, participant à la formation du système économique de la Pologne : par exemple, sur les monnaies polonaises de l’époque, on trouve des inscriptions en hébreu.
Sous les Jagellons vignette|200px|Casimir III le Grand accorde des droits aux Juifs dans la première moitié du . Le résultat du mariage de Władysław II Jagellon, grand-duc de Lituanie, avec Jadwiga, fille de Louis de Hongrie, souveraine de Pologne, est l'union du Grand-duché de Lituanie et du Royaume de Pologne. Bien qu’en 1388 les droits soient également étendus aux Juifs lituaniens, c’est sous le règne de Władysław II Jagellon et de ses successeurs que les premières persécutions à grande échelle des Juifs de Pologne commencent, et le roi n’agit pas pour les faire cesser. Les Juifs sont accusés de sacrifices humains et de persécutions, alors que les persécutions officielles augmentent graduellement, particulièrement depuis que le clergé pousse à moins de tolérance. Vers la fin du Moyen Âge, il y avait environ Juifs en Pologne et en Lituanie, soit 0,6 % de la population totale.
Kazimierz IV (1447–1492) accorde à la noblesse le (1454), qui abolit certains privilèges des Juifs reconnus comme « contraires au droit divin et à la loi du pays. » À la fin du , il y aurait eu moins de Juifs dans le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie.
Centre du monde juif (1505-1572) Après avoir été successivement chassés de France (1182), d’Angleterre (1290), les Juifs subissent une vague d'expulsions au , surtout à la fin : d’Autriche (1421), d'Espagne (Castille et Aragon)(1492), de Sicile (1492), de Lituanie (1495), du Portugal (1497), de Navarre (1498). Certains JuifsNombre de Juifs espagnols partent vers l'Empire ottoman, notamment vers Salonique. trouvent un refuge en Pologne, qui abrite alors une grande communauté juive : vers 1550, 80 % des Juifs d'EuropeMoshe J. Rosman, « Compte-rendu du livre de Daniel Tollet, Histoire des Juifs en Pologne du à nos jours », Revue de l'histoire des religions, tome 211, , 1994. disponible sur le site Persée se trouvent en Pologne, qui devient alors le centre culturel et spirituel du judaïsme est-européen.
La période la plus prospère pour les Juifs de Pologne suit ce nouvel afflux de Juifs, particulièrement sous le règne bienveillant de Sigismond (1506–1548). En 1532, les Juifs reçoivent le droit de commercer dans tout le royaume ; en 1534 le roi annule l'obligation de porter des signes distinctifs. Cette même année est fondée la première imprimerie juive à Cracovie, qui publie des livres en hébreu et en yiddish.
Son fils, Sigismond II Auguste (1548–1572), suit dans les grandes lignes la politique tolérante de son père, accorde l'autonomie aux Juifs en matière d'administration communautaire et jette les bases du pouvoir du Kahal (communauté autonome juive).
Cette période est à l'origine de l'expression « la Pologne est un paradis pour les Juifs ». Au milieu du , il y a Juifs dans le royaume (2 % de la population totale); un siècle plus tard, ils sont (3 % de la population totale)Daniel Tollet, Histoire des Juifs en Pologne, Paris, PUF, 1992 ..
République des Deux Nations (1572-1795)
Confédération de Varsovie (1573) Après la mort sans descendance de Zygmunt II August, le dernier roi de la dynastie Jagellon, la noblesse polonaise et lituanienne se rassemble à Varsovie en 1573 et signe la confédération de Varsovie, un acte législatif fixant les conditions d'élection du roi de Pologne et garantissant la liberté de religion.
En ce temps, au sein de la république Des Deux Nations vivent, aux côtés des catholiques, d’importantes minorités religieuses : orthodoxe, protestante, juive et musulmane.
La république des Deux Nations est le seul endroit en Europe où les communautés des différentes religions, qui se déchirent partout ailleurs en Europe et autour du bassin méditerranéen, vivent en paix.
Privilèges accordés aux juifs
Au moment de son investiture, le roi de Pologne devait signer un contrat, les fameux Articles du roi Henri (Artykuły henrykowskie) – connus sous ce nom pour avoir été signés la première fois par Henri de Valois, futur Henri III de France. Ce contrat se composait de , dont le dernier indiquait clairement : « Si Nous faisions quoi que ce soit (que Dieu l’empêche) contre les lois, libertés, privilèges et coutumes, Nous déclarons que tous les citoyens des deux nations sont libérés de leur obligation d’obéissance et de leur foi envers Nous. » Ainsi, le monarque reconnaissait, plus de deux siècles avant les Pères fondateurs américains, le droit à la désobéissance et même à la rébellion (rokosz) s’il ne respectait pas ses obligations et les termes de son contrat.
Après Henri III de Valois qui s'enfuit de Pologne pour récupérer le trône de France, c'est le tour de Stefan Bathory (1576-1586) d'être élu roi de Pologne. Il se montre tolérant et ami des Juifs. Après 1569, l’aristocratie polonaise fait de plus en plus appel aux Juifs pour gérer et administrer ses grandes propriétés foncières appelées latifundia. Les Juifs obtiennent aussi le droit exclusif de collecter les taxes, les péages, et autres impôts de la paysannerie, ce qui leur vaut peu de sympathie de la part de cette dernière. Ils ont aussi le privilège exclusif de la distillation et de la vente d’alcool, commerce qui s’intègre naturellement avec l’activité d’aubergiste et de prêt avec intérêt.
Les Juifs résident dans les grands centres urbains, mais se mêlent peu d’administration municipale, leurs besoins et litiges étant réglés par les rabbins, les anciens et les dayanim (juges religieux).