vignette|Lithographie du représentant Romulus qui trace le sillon du lors de la fondation de Rome, à l'aide d'un araire à soc de bronze. Dans la Rome antique, le (ou ) est la limite sacrée qui sépare la ville () de son territoire alentour (). La notion de ne s’applique qu’à Rome, aux villes anciennes du Latium et aux colonies romaines fondées rituellement.
Il forme une frontière à la fois juridique et religieuse : limite de l'autorité des tribuns de la plèbe et du pouvoir militaire () avec interdiction pour l'armée de le franchir, tenue des comices centuriates à l'extérieur du et exclusion des sépultures et de certains lieux de culte de l’intérieur du .
Né sous la royauté romaine, le s'est agrandi à plusieurs reprises sous la République et l'Empire. Le nombre et l'importance de ces extensions sont toutefois mal connus et prêtent à discussion.
Étymologie La définition du a donné autant de difficultés aux anciens qu'aux modernes. Les Romains eux-mêmes avaient bien du mal à être d’accord sur la définition et l’étymologie du mot : VarronVarron, , V, 143 et PlutarquePlutarque, Vies parallèles, Romulus, XI, 4 expliquaient par , plaçant celui-ci à l’extérieur du mur d’enceinte ; d'autres auteursFestus Grammaticus, L, 294Lucain, La Pharsale, I, 594 font dériver de et le placent à l'intérieur du mur, tandis que Tite-LiveTite-Live, , I, 44 propose comme synonyme , plaçant le de part et d'autre du mur d’enceinte.
La première étymologie () est la plus généralement acceptée à la suite d’Aloïs Walde qui fait dériver de . En accord avec la seconde (), Roland Kent Roland G. Kent, The Etymological Meaning of Pomerium, Transactions of the American Philological Association 44, 1913, 20 place le comme un espace vide en dehors du mur d’enceinte. Le préfixe de ce mot est donc ambigu : il peut venir soit de , soit de et signifier derrière ou devant. Par ailleurs on voit mal comment aurait pu évoluer en avec un -e- long.
Une autre étymologie (*po + *smer) a été proposée par Roger Antaya qui fait remonter à un préfixe indo-européen *po-, de même racine que , (« poser, placer »), et à une racine indo-européenne *smer-, à rapprocher des mots grecs , (la « part »). Selon cette étymologie, le serait une limite, une ligne de démarcation, et non la bande de terre que décrivent certaines des sources anciennes. Cette étymologie permettrait à la fois de séparer le d’une origine étrusque (par son étymologie indo-européenne) et de ne pas lier étymologiquement la notion de à la notion de mur ().
Définition S’il est clair pour les anciens comme pour les modernes que le est la limite qui sépare le territoire antique de Rome () et la ville (), la nature exacte de cette limite reste discutée et aucun auteur antique n'en donne une définition précise.
À Rome, comme en d'autres villes italiques, le mur d'enceinte est entouré de deux bandes de terrain, l'une extérieure, l'autre intérieure, chacune limitée par des cippesTacite, Annales, XII, 24. Les modernes se sont demandé si le était la bande intérieure, la bande extérieure, les deux bandes, ou bien simplement la ligne entre les deux. Varron définit le comme une ligne, et seule cette définition est considérée comme exacte. Après avoir rappelé le rite dit étrusque de la charrue, utilisé lors de la fondation des villes et des colonies, il précise que la ligne immédiatement au contact des mottes de terre toutes rejetées à l'intérieur, est le lui-même. Le témoignage de Varron est confirmé par Plutarque et Tacite, ainsi que par les cippes de la colonie triumvirale de Capoue. La notion de ne s’applique qu’à Rome, aux villes anciennes du Latium et aux colonies romaines fondées rituellement.
D'après Pierre Grimal, se dégagent trois concepts distincts, qui se superposent, non sans quelque confusion dans la pratique : d'une part, le concept d’, essentiellement militaire, puis le concept d’, qui est religieux, et enfin celui d’agglomération qui est seulement un état de fait. L’enceinte servienne, dont nul ne saurait nier qu’elle soit une enceinte défensive, est indépendante du , puisque, jusqu'au temps de l’empereur Claude, l’Aventin, compris à l'intérieur de l'enceinte militaire, se trouve Aulu-Gelle, , XIII, 14, . Plus tard, lorsque les colons romains s'installent en plaine, comme à Ostie, enceinte militaire et limite pomériale peuvent sans difficulté se confondre. Ainsi, dès l’origine, il semble bien que la notion de limite pomériale soit indépendante à la fois de celle d’enceinte fortifiée et aussi de celle d'agglomération. Le vocabulaire conserve les traces de cette conception : à la notion de ville défendue répond le terme d’ tandis que celui d’ répond à ce qu’est la ville « au regard des dieux ». Le texte de Varron ne lie pas non plus le mur réel et le tracé augural : au contraire, il les distingue en droit et les sépare en fait. La notion de ne coïncide donc nullement, ni en droit ni en fait, avec une enceinte fortifiée.
En revanche, ce même texte de Varron lie indissolublement la notion de ville () et celle de : pour avoir le titre d’, il faut qu'il y ait eu constitution d’un , car celui-ci répond essentiellement à l’impératif religieux de constituer la limite pour les auspices urbains, et de signifier et préserver l'intégrité du sol auspicialement privilégié de la ville.
Fondation thumb|Rome dans les premières années de sa fondation au Le romuléen correspondrait à cette limite.
On ne sait pas avec certitude qui a créé le et les textes anciens manquent de précision : bien que l'on considère que Romulus a inauguré le lorsqu’il a défini la future enceinte de Rome, Tite-Live ne parle du que pour signaler que Servius Tullius l’agrandit.
D’après la légende, lorsque Romulus trace le sillon de l'enceinte lors de la fondation de Rome en 753 , il effectue cette opération de fondation en tant que (roi), étymologiquement « tireur de trait »Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, T2 pouvoir, droit, religion, Les Éditions de Minuit, 1969, , (cette étymologie est importante, car elle vient renforcer la notion de en tant que ligne et non comme espace). Le caractère sacré du est très fort. Lorsque Rémus, par dérision, viole cette limite en sautant au-dessus du sillon, Romulus le tue, car l'acte est vu comme sacrilège. D'après Tacite, le de Romulus correspondrait au Palatin, et l'on a suggéré Momigliano, Cambridge Ancient History 7.2. The Rise of Rome to 220 BC, Cambridge University Press, 1989, , qu'il pourrait coïncider avec l'itinéraire suivi lors des Lupercales (créées par Romulus) durant la course des Luperques autour de la colline.
Un texte de Varron décrit l'opération de fondation :
Bien que Varron présente le rite de fondation comme étrusque, on ne voit pas ce qu'il aurait de spécifiquement étrusqueJ. Le Gall, Rite de fondation, in La città etrusca e italica preromana, Bologne, 1970, . L’étymologie de en tant que « tireur de traits » mise en parallèle avec celle proposée pour le par Roger Antaya vont, elles aussi, dans ce sens.
Sans le rite de la charrue, le perdrait sa valeur sacrale et ne serait plus qu'une ligne administrative. Ce cercle magique protège la ville contre les influences néfastes de l'extérieur, sauf à la hauteur des portes, là où la charrue a été soulevéePlutarque, Questions romaines, XXVII, où la protection est assurée par Janus, dieu des passages.
Ceux qui souhaitent rattacher la création du à Romulus sont confortés dans leur conviction par le résultat des fouilles d’Andrea Carandini Andrea Carandini, Palatino. Campagne di scavo délie pendici settentrionali, in Bollettino di archeologia, 1-2, 1990, . Cet archéologue a retrouvé au pied du Palatin les fondations de plusieurs fortifications, construites chaque fois sur les remblais de la précédente. La plus ancienne, atteignant le sol nu, a été datée des années 730-720 ; presque contemporaine, donc, de la date traditionnelle à laquelle on place la fondation de Rome. Si Rome a donc été constituée en cité bien avant la royauté étrusque, puisqu’elle avait un mur d’enceinte vers la fin du , il n’est pas déraisonnable, dans ces conditions, de considérer que la fondation de Rome est antérieure à la Rome des Tarquins et de rendre le rite de fondation et le à Romulus.
Limite religieuse et juridique La séparation de l’urbs et de l’ager par le représente une dualité topographique qui affecte profondément à la fois la religion et le droit, séparant les différents types d’activités humaines et les différents types de relations avec les dieux entre celles qui doivent avoir lieu à l’intérieur de l’ et celles qui ne sont valables qu’au-delà du , et il n'y a aucune raison de douter que cette distinction ne remonte aux origines de la ville. C'est à l'intérieur du qu'ont lieu les activités civiques : principaux cultes religieux, activités politiques et justice civile. Si on les tient pour complémentaires, on s'abstient d'établir une dépendance entre les deux aspects religieux et constitutionnel de la distinction de l’ et de l’. Le offre une protection magique qui .
Inauguration du pomerium La mise en place du est un acte religieux de la plus haute importance.
L’ et l’ ont la même condition de Cicéron, De legibus, II, 21. L' est la délimitation augurale par la parole ; la est l'élimination des esprits malfaisants qui l’habitent. Mais l’ n'est pas seulement un . À l'intérieur du , elle possède une qualité qui la distingue de l’ qui l'entoure : elle est par surcroît un lieu inauguré. L'inauguration de l’, très fortement attestée, est placée par la légende romuléenne sous le signe miraculeux des douze vautours qui fait de l’, à l'intérieur du , une zone élue de Jupiter au sein de son territoire. Inaugurer, c’est techniquement exécuter l’acte propre aux augures. Il s’agit ici essentiellement de prendre les auspices, afin de s’assurer que l’ensemble pomérial soit accepté, que sa fonction soit reconnue par les dieux. Le rite augural fait place nette pour permettre l'installation de l'homme dans l’ à l'intérieur de limites précises.
Ces deux zones ont donc des statuts différents : l’, s'il est comme l’ un , n'est pas un , il n'a pas été inauguré comme elle. Il a été simplement délimité () et débarrassé des esprits malfaisants () qui l'habitaient. C'est tout ce qu'il a de commun avec l’. Elle seule a été dotée de la grâce particulière des auspices romuléens. L'inauguration confère au sol de l’ auspicialement privilégié une valeur mystique qui exige une protection de sa pureté. Par conséquent, le droit sacré prescrit des interdits écartant les souillures qui sont rejetées sur l’ au-delà du périmètre pomérial.
Pomerium et Imperium La ligne pomériale constitue la limite entre pouvoir civil () à l’intérieur de la ville () et plein pouvoir militaire () à l'extérieur de Rome. Si à la suite de Theodor MommsenTheodor Mommsen, Römisches Staatsrecht, 1874-1887, sq. , la division de la notion d’ entre et est largement acceptée, la notion d’ est parfois réservée au seul pouvoir militaire tandis que le pouvoir civil est liée exclusivement à la notion de . Mais si le débat porte sur les termes du vocabulaire du droit romain, la distinction des pouvoirs militaire et civil est, elle, bien attestée.