L'Œuvre est un périodique français de la première moitié du . Engagé à l'origine à gauche, profondément antisémite, le journal passe à la collaboration pendant l'Occupation, ce qui mène à sa fin.
Débuts du journal L'Œuvre fut lancé le par Gustave Téry, ancien rédacteur du Journal et du Matin : d'abord mensuel, ce périodique devint hebdomadaire (1910), puis quotidien (1915). Il a alors pour principal collaborateur le pamphlétaire Urbain Gohier. Gustave Téry et Urbain Gohier ont fait montre d'un antisémitisme virulent ; par exemple, le , L’Œuvre, que l'on peut définir à ce moment-là comme un et , publie un dossier, « Les Juifs au Théâtre »Laurent Joly, « Les débuts de l’Action française (1899-1914) ou l’élaboration d’un nationalisme antisémite », Revue historique, 2006/3, , Presses universitaires de France , ..
L'Œuvre (gérant F. Potignat - directeur François Nardot) affiche à l'origine des idées au carrefour des sensibilités des radicaux-socialistes, des républicains socialistes rescapés de l'unification socialiste de 1905 et des pacifistes.
Pendant la Première Guerre mondiale et malgré la censure, y paraît Le Feu d'Henri Barbusse, publié en feuilleton sous le titre « Journal d'une escouade », rectifiant ainsi l'image de la guerre dans les tranchées. Lors de la conférence de paix, avec d'autres journaux de gauche (Le Rappel, La République française) il soutient les Quatorze points de Wilson contre Clemenceau.
Entre-deux-guerres Son slogan (« Les imbéciles ne lisent pas L'Œuvre »)Les ennemis du journal avaient l’habitude de dire : « Les imbéciles ne lisent pas L’Œuvre… ils la rédigent », par exemple dans « Échos », L’Étudiant français, organe des étudiants d’Action française], , -, ., ses manchettes accrocheuses et la forte personnalité de ses journalistes font son succès pendant l'entre-deux-guerres. L'Œuvre voit augmenter ses tirages de en 1915 à exemplaires environ en 1936 puis près de exemplaires en 1939..
thumb|Agents montant la garde devant l'entrée de L'Œuvre (au 9, rue Louis-le-Grand, Paris, L’Œuvre, , , sur Gallica.) en 1923.
Dans l’entre-deux-guerres, le quotidien est l’un des rares journaux de gauche indépendants des partis. Il bénéficie d'un fort lectorat intellectuel parisien autant que provincial, attiré par sa rédaction composée de personnalités de gauche et du centre gauche : Gustave Téry, qui meurt en , Robert de Jouvenel, rédacteur en chef jusqu'en 1924, Jean Piot, qui lui succède, Georges de La Fouchardière, Georges Pioch, François Albert, bref ministre du Cartel des gauches, Albert Bayet, Pierre Cot, Geneviève TabouisChristophe Charle, Le siècle de la presse (1830-1939), Seuil, 2004. Hélène Gosset, qui collabore régulièrement au journal, met l'accent sur la question féminine. À partir du second semestre 1933, elle crée la rubrique « Femmes d’ailleurs » et la page « L’Œuvre des femmes » qui devient ensuite « L’Œuvre féministe ». Elle y publie par exemple un article sur la députée Margarita Nelken, un autre sur « L’œuvre des femmes françaises au Maroc » ou une rubrique sur « Les femmes au travail ».
L'Œuvre est favorable au Cartel des gauches (1924) puis au Front populaire (1936), sous l'impulsion de son rédacteur en chef depuis 1924, Jean Piot, député radical de 1932 à 1936.
Les principaux commanditaires du journal sont dans les années 1930 Henry Raud, administrateur-délégué et directeur du journal depuis la fin de l'année 1931Comoedia, janvier 1932, Pierre Guimier, de l'agence Havas, des banquiers et Jean Hennessy, député de Menton hostile au Front populaire, actionnaire depuis qu'il a racheté en 1931 les parts de Paul Lederlin. Hennessy devient le principal actionnaire de la société de presse détenant le journal, dont le conseil d'administration est présidé par le député Fernand Bouisson, un proche de Pierre Laval. Il tente de prendre le contrôle politique du journal en 1938 à un moment où ses dirigeants et sa rédaction sont divisés sur la question du pacifisme. Geneviève Tabouis et Albert Bayet représentent le camp antimunichois et anti-nazi, jugé « belliciste » par ses adversaires, tandis que le camp pacifiste est représenté par Marcel Déat, soutenu par Henry Raud et Jean Piot. Hennessy est alors proche des conceptions de Déat. Mais sa tentative de prise de contrôle se heurte à la résistance de Bouisson et à celle des journalistes, attachés à leur indépendance.
Déat, l'un des éditorialistes du journal, publie le « Mourir pour Dantzig ? », article devenu un sloganEberhard Jäckel, Frankreich in Hitlers Europa – Die deutsche Frankreichpolitik im Zweiten Weltkrieg, Deutsche Verlag-Anstalg GmbH, Stuttgart, 1966 ; traduction : La France dans l'Europe de Hitler (préface de Alfred Grosser, traduction de Denise Meunier), Fayard, , 1968, 554, . non-interventionniste dans lequel il écrit : .Pierre Miquel, La Seconde Guerre mondiale, Fayard, 1986, Paris ; rééd. Club France Loisirs, Paris, 1987, 58 : . Le quotidien publie cependant les articles hostiles à l'Allemagne nazie de Geneviève Tabouis.
Collaboration Le , L’Œuvre quitte Paris (9, rue Louis-le-Grand, dans le L’Œuvre, , , sur Gallica.) pour Saint-Étienne, puis Clermont-Ferrand. Il réapparaît à Paris le . À partir du à la demande de Fernand Bouisson, président du conseil d'administration du journal, Marcel Déat en devient l'éditorialisteL'Histoire n°90, juin 1986, p.17, "Georges Albertini, l'éminence grise de l'anticommunisme", article de Pierre Assouline :"Albertini voit Déat quasi quotidiennement, soit pour régler les affaires du Rassemblement, soit pour discuter du contenu de L'Oeuvre dont Déat est l'éditorialiste" et directeur politiqueMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 565 et l’engage dans la voie de la collaboration et de l’antisémitisme. Alors que Geneviève Tabouis s'est exilée à Londres, Jean Piot, rédacteur en chef du journal depuis 1924, est obligé, en , sur la pression des Allemands de laisser son poste à Robert Bobin, auquel succèdera en 1941, après sa libération du camp de prisonniers de guerre, André GuérinMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p.654 : "Les anciens combattants avaient été libérés des camps d'Allemagne. Et cet événement heureux avait eu une conséquence importante pour L'Oeuvre. En effet André Guérin, qui avait été le bras droit de Jean Piot avant la guerre, qui s'était brillamment battu comme capitaine de chasseurs, regagnait Paris et était en droit de reprendre sa place au journal comme rédacteur en chef. (...) Guérin redevint rédacteur en chef de L'Oeuvre. Le journal compensait ainsi le départ de Jean Piot.", ancien socialiste antimunichois devenu partisan de la collaboration. Marcel Déat est soutenu par Fernand Bouisson et Vincent Delpuech, nouveau membre du conseil d'administration tandis que Jean Hennessy est hors-jeu, disqualifié par son vote du 10 juillet 1940 opposé au maréchal Pétain. Georges Albertini y tient la chronique syndicale sous le pseudonyme de Pierre ThomasL'Histoire n°90, juin 1986, p.17, "Georges Albertini, l'éminence grise de l'anticommunisme", article de Pierre Assouline :"Albertini voit Déat quasi quotidiennement, soit pour régler les affaires du Rassemblement, soit pour discuter du contenu de L'Oeuvre dont Déat est l'éditorialiste, Albertini assurant la chronique syndicale sous le pseudonyme de Pierre Thomas". Georges de La Fouchardière intègre le journalMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 566 : "Nous récupérions d'emblée La Fouchardière, le père du "Bouif", l'inépuisable inventeur des "hors-d'œuvre" quotidiens. Il devait avoir quelques petits accrochages avec une censure, où quelques subalternes plus ou moins instruits, intelligents, ou écrasés par leurs responsabilités, suaient parfois à grosses gouttes pour comprendre ses acrobaties intellectuelles. Mais enfin La Fouch' devait tenir pendant toute la guerre.", ainsi que Georges PiochMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p. 566 : "Nous retrouvions pareillement Georges Pioch, mieux disant que jamais, sonore et encore bedonnant, malgré une légère déflation, et qui allait continuer son culte à la musique. Je ne sais pas combien de fois, avant sa retraite, il fallut le défendre auprès des Allemands, sans cesse alertés par les propos énormes que le bon Pioch tonitruait à travers Paris. Il ne se passait pas de semaine, à partir de 1941, où il ne fût dénoncé comme juif ou franc-maçon. Et toujours par d'excellents confrères, bien entendu. Il est rentré dans l'ombre à temps, j'espère, pour prendre sans dommage le tournant historique.", Germaine DecarisMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, p.566, René Gérin et René Château qui quittera le journal avec Robert Bobin pour entrer à La France socialisteMarcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989, pp.566-567.
Sa ligne éditoriale sous le régime de Vichy fut celle d'un collaborationnisme pro-nazi défendant les thèses du Rassemblement national populaire (RNP), parti de Déat, tout en manifestant un certain , trouvant le pouvoir établi à Vichy pas assez engagé dans la et trop .
Son tirage est de en D’après les Archives de la Préfecture de police, citées par Pascal Ory, Les Collaborateurs 1940-1945, Seuil, , 1976, ..
Fin du journal À la suite de la loi -994 du portant transfert et dévolution de biens et d'éléments actifs de presse et d'information, L'Œuvre fut placé sous séquestre judiciaire et liquidé.
Archives Des archives du journal L'Œuvre sont conservés aux Archives nationales, site de Pierrefitte-sur-Seine, sous la cote 3AR : Inventaire du fonds.
Notes et références
Liens externes
L'Œuvre (Paris) – 30 années disponibles – , sur Gallica.
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