Pierre André de SuffrenLa prononciation correcte du patronyme Suffren est « Suffrin » et non « Suffrène » car le Bailli de Suffren était provençal et non breton. , dit « le bailli de Suffren » et également connu sous le nom de « Suffren de Saint-Tropez », est un vice-amiral français, bailli et commandeur de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, né le au château de Saint-Cannat près d’Aix-en-Provence et mort le à Paris.

Suffren traverse trois guerres navales franco-anglaises au milieu de la seconde guerre de Cent Ans. Les deux premières lui permettent de mener une double carrière en gravissant peu à peu tous les échelons de la Marine royale et ceux de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. La troisième lui apporte la gloire. Son nom a depuis été donné à huit navires de la marine française, le dernier en date baptisé en juillet 2019.

Suffren est à l’étranger le plus connu des marins français. De son vivant déjà, il est remarqué par les officiers anglais qui le surnomment l’« amiral Satan ». Clerk of Eldin, penseur naval britannique de la fin du , vante « son mérite, sa bravoure, ses talents militaires » pour bâtir des théories navales dont se serait inspiré Nelson. À la fin du , Mahan, un stratège américain, fait son éloge. En 1942, l’amiral King, alors à la tête de la marine américaine, dresse la liste des cinq plus fameux amiraux du passé. Il nomme John Jervis, Horatio Nelson, Maarten Tromp, Suffren et David Farragut. Selon lui, Suffren possédait « l’art de tirer le meilleur parti des moyens disponibles accompagné d’un instinct de l’offensive et de la volonté de la mener à bien »King, Ernest, (fleet admiral), A naval record, New York, w.w. Norton, 1952, cité par .

En France, le jugement de Napoléon est connu, rapporté par Emmanuel de Las Cases : . Pourtant, Suffren a toujours fait en France l’objet de commentaires contrastés. Le même Las Cases se fait l’écho des nombreux officiers de marine qui détestaient Suffren et surnommaient ce dernier le « gros calfat » en raison de son physique, mais aussi de son comportement.

Au début du , l’amiral Raoul Castex, stratège maritime français, lui rend hommage en parlant de avec Michiel de Ruyter et Horatio Nelson. Mais tous les officiers historiens ne partagent pas cet avis. En 1996, l’amiral François Caron qui étudie les campagnes du bailli lâche contre lui une bordée de boulets rouges en concluant que , l'engouement de certains à son égard, estime François Caron, n'étant pas justifié au vu de ses résultats réels.

Les origines de Suffren

Sa famille vignette|droite|upright|Monument au bailli de Suffren à Saint-Cannat, son village natal. vignette|redresse|Pierre-Marius Montagne, Monument au bailli de Suffren (1866)Avec sa plaque commémorative., Saint-Tropez, quai de Suffren« Monument au bailli de Suffren – Saint-Tropez », notice sur e-monumen.net..

Pierre André est le douzième enfant de Paul de Suffren et Hiéronyme de Bruny (fille de Jean-Baptiste de Bruny). C’est une famille dont l’ascension sociale a été continue depuis le . Dans la fratrie du futur amiral, les quatre garçons seront officier général de l’armée de terre pour l’aîné, évêque pour le deuxième et bailli de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem pour les deux derniers. Deux des filles se marieront avec des gentilshommes provençaux et deux autres entreront au couvent..

C’est dans la ville de Salon, au , qu’on trouve mention pour la première fois de la famille des « Suffrendi ». Elle serait originaire, soit d’Italie où elle aurait fui les guerres entre les guelfes et les gibelins, soit d’une famille locale. L’étude des patronymes locaux montre que Suffren (comme Sifroi, Siffrein, Siffredi… provenant de Siegfried) est le nom de deux saints provençaux très populaires, l’un à Marseille, abbé de Saint-Victor, l'autre à Carpentras, moine de l’abbaye de Lérins avant de devenir évêque de Carpentras au début du et aussi, une rue de Marseille et deux hameaux près de Lambesc et de Forcalquier portent le nom de Saint-Suffren. Le subterfuge qui consiste à se donner une lointaine ascendance est répandu chez nombre de familles provençales aspirant à la noblesse..

Quoi qu’il en soit, la filiation la plus ancienne, connue et prouvée du bailli remonte à Hugon de Suffren, qui occupe à l’hôtel de ville de Salon-de-Provence la charge de trésorier en 1528 et 1529Luc Antonini, Une grande famille provençale : les Suffren, 13240, Septèmes-les-Vallons, 2000.. Son fils, Jean, est deuxième consul de Salon en 1539, capitaine en 1542 et obtient en 1557 des lettres patentes d’anoblissement pour les bons services qu’il a rendus en temps de guerre « par terre et par mer et autrement »Lettres d’anoblissements de Jehan Suffren de Sallon de Craux, Archives des Bouches-du-Rhône, B47, 150.. Antoine, son fils, devient conseiller au parlement de Provence, et ferme partisan d’Henri pendant les guerres de religion. Son demi-frère, Jean, entré en religion est un jésuite connu comme prédicateur et confesseur de Marie de Médicis et de Louis XIII pour une brève période. La troisième génération compte deux frères : Palamède (1576-1623), qui aura une nombreuse descendance (elle s’éteindra en 1974), et Jean-Baptiste de Suffren (1582-1647), le cadet de Palamède, fondateur de la branche dont sera issu le bailli.

Jean-Baptiste de Suffren poursuit la carrière juridique en devenant docteur en droit, juge de la ville de Salon et avocat à la cour. Louis (?-1695), le fils de Jean-Baptiste, est premier consul de Salon en 1648 puis conseiller au Parlement de Provence. Son fils, Joseph (1651-1737), le grand-père du bailli, succède à son père dans sa charge de conseiller au parlement, dont il devient le doyen. Joseph épouse Geneviève de Castellane, issue de la vieille noblesse. La mariée apporte en dot les seigneuries de La Môle et de Saint-Tropez. Les Suffren obtiennent le droit de rendre la basse justice dans leurs domainesInformation donnée par , sans en préciser la date..

Le père de Pierre André de Suffren, Paul de Suffren (1679-1756), fils ainé de Joseph, est maire-consul de Salon en 1713 et premier consul d’Aix en 1725. Il exerce aussi à Nice la fonction de procureur général au sénat, la principale cour de justice du comté. Il est marié à Marseille en 1711 à Hiéronyme de Bruny, mère de Pierre André. Jean-Baptiste de Bruny (1665-1723), père de Hiéronyme, passe pour l’homme le plus riche de Marseille ayant fait fortune dans le commerce maritime comme importateur et exportateur, armateur fréteur, assureur maritime et banquierLuc Antonini, Les Bruny, 13420 Septèmes-les-Vallons, 2003.. Déjà anobli par l’achat de l’une des 300 très coûteuses charges de secrétaire du roi, il a fait en 1715 l’acquisition de la seigneurie de Saint-Cannat, puis en 1719 de la baronnie de La Tour-d'Aigues, et enfin de la terre et du château de Lourmarin. Lorsqu’il meurt en 1723, le grand-père maternel du bailli laisse une fortune estimée à . Hiéronyme hérite de la terre de Saint-Cannat et d’une somme de . Paul de Suffren fait élever en marquisat la propriété de sa femmelettres d’érection signées en 1725 par Louis XV à Fontainebleau.. Le titre de marquis de Saint-Cannat ne sera cependant guère porté par la famille, ses détenteurs lui préférant celui de marquis de Saint-Tropez.

Son enfance

Pierre André de Suffren naît le au château de Saint-Cannat en Provence, entre Salon et Aix. C'est le douzième de quatorze enfants de la fratrie, sept garçons et sept filles, dont neuf parviendront à l’âge adulte. Les naissances s’étalent sur une vingtaine d’années. Sur l’enfance de Pierre André on dispose de peu d’éléments, on ne sait rien des relations entre les parents de Pierre André et leurs très nombreux enfants. Pierre André n’est pas élevé avec ses aînés qu’il ne connaîtra guère, à commencer par son premier frère, destiné par son père à faire une carrière dans l’armée de terre. Il a sans doute peu cohabité aussi avec Louis-Jérôme, de huit ans son aîné, et qui quitte tôt la maison pour l’Église. C’est avec Élisabeth-Dorothée, d'un an son aînée, et avec Paul-Julien, d'un an son cadet, que Pierre André passe l’essentiel de son enfance. Suffren se montre très attaché à sa nourrice qu’il appelle BabeouÀ prononcer « Babéou » en provençal, diminutif courant pour Élisabeth. . et à qui il rend une ultime visite en 1784, à son retour des Indes.

Les deux frères sont présentés très tôt semble-t-il à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il n’y a donc au départ aucun choix personnel du jeune Suffren pour la carrière navale. Il semble par ailleurs que le jeune homme ait connu la mer assez tôt, à bord des bateaux de pêche de Saint-TropezÉchange de lettres avec la municipalité de Saint-Tropez, du 22 mai 1784, lorsque la ville cherche à obtenir son accord pour commander un buste à sa gloire. « C’est une grande satisfaction d’être célèbre dans le pays où pour la première fois on a été sur la mer. » Archives municipales de Saint-Tropez..

Sa présence au collège des Jésuites de Toulon est attestée en 1743, au moment de son entrée dans la marine.. Pierre-André est inscrit à l’école des gardes de la marine le . Il a et . Éducation qui n’empêche pas Pierre-André de parler avec un accent provençal qu’il gardera toute sa vieCe qui semble prouver, selon Monaque, que Suffren a passé l’essentiel de son enfance avec sa nourrice à Saint-Cannat et à Richebois, plutôt que dans les salons de la bonne société aixoise. ..

Les premiers combats pendant la guerre de succession d’Autriche (1740-1748)

La rivalité navale et coloniale franco-anglaise, en sommeil depuis la mort de Louis reprenait forme au tournant des années 1740. Il est vrai que l’empire colonial français, étendu du Canada aux Antilles (Saint-Domingue) en passant par la Louisiane, les comptoirs africains et l’essentiel de l’Inde du sud (le Deccan) jouissait d’une grande prospérité qui exaspérait les AnglaisAujourd’hui oublié, l’essor du commerce colonial français des années 1730-1740 frappait tous les observateurs de l’époque, « objet de la jalousie des Anglais et des Hollandais » note en 1746 le lointain roi Frédéric de Prusse. Anecdote rapportée par .. Les marchands londoniens ne cessaient de se plaindre et les rapports entre les deux capitales se dégradaient, d’autant que l’Angleterre était en guerre avec l’Espagne depuis 1739Il s’agit de la guerre de l’oreille de Jenkins, du nom d’un capitaine anglais qui avait eu une oreille coupée par les douaniers espagnols pour cause de contrebande. L’homme était venu exhiber son oreille coupée devant le Parlement pour enflammer le nationalisme anglais contre l’Espagne ; avec succès car la guerre avait été déclarée par Londres (juin 1739). Le conflit, après un succès de la Royal Navy avec la prise de Portobelo à Panama en novembre 1739, se traînait en longueur. La Royal Navy échouait devant Carthagène puis Santiago de Cuba, ces échecs faisant même chuter le gouvernement anglais en 1742. ., ce qui mettait le roi, à Versailles, dans l’embarras car les couronnes française et espagnole étaient cousines (un petit-fils de Louis , Philippe d’Espagne régnait à Madrid depuis 1700). Une flotte espagnole trouvait refuge à Toulon, poursuivie par la Royal Navy. De plus en plus inquiet, le gouvernement de Louis décidait de déployer deux grandes escadres aux Antilles et reprenait la tactique habituelle du soutien au prétendant Charles Édouard Stuart : aider ce dernier à reconquérir la couronne perdue par son aïeul en 1688. De plus en plus nerveuse, la Royal Navy canonnait régulièrement des vaisseaux français en faisant mine de croire qu'ils étaient espagnols. La France préparait une armée et une flotte pour débarquer en Angleterre alors que la guerre n’était pas même déclarée et . Sur le déclenchement progressif de la guerre, consulter aussi l’Histoire de la marine française..