vignette|alt=Miniature en couleurs représentant une salle richement décorée, avec une assistance d'apparence noble et au milieu quatre personnages enflammés qui se tordent de douleur.|droite|upright=1.2|Représentation du « Bal des ardents ». Miniature attribuée à Philippe de Mazerolles, tirée d'un manuscrit des Chroniques de Froissart. British Library, Harley 4380, 1.

Le Bal des ardents ou Bal des sauvages désigne un charivari (aussi appelé momerie), sorte de bal masqué organisé le à l'Hôtel de la Reine Blanche, à Paris, auquel participe le roi de France , et passé à la postérité en raison de l'accident dramatique qui en résultaLes récits contemporains, comme celui de Jean Froissart dans ses Chroniques, mentionnent la date du 28 janvier 1392, qui correspond à la datation « ancien style ». En France du jusqu’en janvier 1564, l’année ne commence pas au premier janvier mais à la date de Pâques (on parle de « style de Pâques », « d’ancien style », ou encore de « style de Paris » (cf. Bibliothèque de l'École des Chartes, Tome 2, : Art. 39 de l'édit de Paris). Le « nouveau style » est généralisé à partir de 1568.. Le spectacle tourne à la tragédie lorsque quatre membres de la noblesse périssent dans l'incendie causé par une torche apportée par Louis, duc d'Orléans, frère du roi. Seuls Charles et l'un des danseurs en réchappent. Déjà très fragile mentalement, le monarque sombre définitivement dans la folie après cet épisode.

L'événement achève de saper la crédibilité du souverain dans sa capacité à assurer le gouvernement du royaume. L'incident, qui témoigne de la décadence de la cour, suscite la colère des Parisiens qui menacent de se rebeller contre les régents et les membres les plus importants de la noblesse. L'indignation de la population contraint le roi et son frère, le duc d'Orléans, qu'un chroniqueur contemporain accuse de tentative de régicide et de sorcellerie, à faire pénitence à la suite de l’évènement.

L'épouse de Charles, Isabeau de Bavière, avait organisé le bal en l'honneur du remariage de l'une de ses dames de compagnie. Les universitaires considèrent qu'il pourrait s'agir d'un charivari traditionnel, au cours duquel les danseurs sont déguisés en sauvages, créatures mythologiques couramment associées à la démonologie, représentées au cours de la période médiévale en Europe et documentées lors des festivités de l'époque des Tudor en Angleterre.

L'événement est rapporté par plusieurs écrivains contemporains tels que Michel Pintoin et Jean Froissart, et illustré dans plusieurs enluminures, comme celles du Maître d'Antoine de Bourgogne, au .

Contexte vignette|alt=Miniature en couleurs : dans une vaste salle tapissée de bleu et de fleurs de lys, un roi agenouillé reçoit sa couronne d'un évêque. Autour de lui se presse une foule de nobles et d'évêques.|Couronnement de , représenté par Jean Fouquet. Grandes Chroniques de France, vers 1460.

En 1380, à la mort de son père, , le jeune , alors âgé de 12 ans, est couronné roi. Comme il est encore mineur, la régence est confiée à ses quatre onclesTrois de ses oncles étaient les frères de Charles V : Louis d'Anjou de Naples, Philippe de Bourgogne (plus connu sous le nom de Philippe le Hardi), et Jean Ier de Berry. Louis de Bourbon était quant à lui le frère de la reine Jeanne de Bourbon (mère de Charles VI) ().. Moins de deux ans après, l'un d'entre eux, Philippe le Hardi, décrit par l'historien Robert Knecht comme l'un des , devient le seul régent après que Louis d'Anjou eut pillé le trésor royal pour aller mener une campagne en Italie et que les deux autres oncles, Jean de Berry et Louis de Bourbon, aient témoigné peu d'intérêt pour le pouvoir. En 1387, année de ses vingt ans, Charles met fin à la régence, et renvoie immédiatement ses oncles pour réinstaurer les marmousets, conseillers de son feu père. Contrairement à ses oncles, ces derniers sont partisans de la paix avec l'Angleterre, d'une pression fiscale moindre, et de l’instauration d'un gouvernement central responsable. Cela aboutit à la signature de la trêve de Leulinghem, et au renvoi de Jean de Berry de son poste d'administrateur du Languedoc en raison de la pression fiscale excessive qu'il exerce.

En 1392, Charles souffre de la première manifestation d'un trouble psychique qui l'affectera par intermittence toute sa vie. La crise de fureur initiale trouve son origine dans la tentative d'assassinat d'Olivier de Clisson, connétable de France et chef de file des marmousets. Menée par Pierre de Craon et orchestrée par Jean IV de Bretagne, l'affaire échoue. Convaincu que l'attentat à la vie de Clisson soit également un acte de violence dirigé contre lui et la monarchie, Charles imagine promptement un plan d'invasion de la Bretagne, soutenu par les marmousets. Le roi quitte Paris accompagné d'une armée de chevaliers.

vignette|gauche|alt=Miniature en couleurs: scène d'extérieur avec chevaux et cavaliers, l'un d'eux attaque ses compagnons avec son épée levée.| attaquant ses propres chevaliers, par le maître d'Antoine de Bourgogne. Un manuscrit des Chroniques de Froissart. BNF, vers 1470.

Au cours d'une chaude journée d'août, alors qu'il se trouve à proximité du Mans où il escorte ses soldats en route vers la Bretagne, Charles VI est approché par un « homme de mauvaise mine » qui le met en garde contre une trahison et lui ordonne de ne pas chevaucher plus avant. L'étrange apparition finit par s'en aller ou être chassée. Vers midi, le roi est tiré brusquement de sa somnolence par un bruit métallique occasionné par la maladresse d'un de ses pages. Dégainant brusquement son épée, il charge ses propres chevaliers en s'écriant : . Le souverain semble s'attaquer particulièrement à son frère Louis d'Orléans, qui réussit à se sauver. Quatre hommes trouvent la mort au cours de l'incident avant que le chambellan ne parvienne à saisir Charles par derrière. Le roi est maîtrisé et désarmé, son entourage le descend de cheval et l'allonge délicatement sur le sol, où il demeure prostré et muet, ne semblant reconnaître personne. Rares sont alors ceux qui croient qu'il s'en remettra. Ses oncles, les ducs de Bourgogne et Jean de Berry, profitent de la maladie du roi pour s'emparer du pouvoir, en reprenant leurs rôles de régents et en dissolvant le conseil des marmousets.

L'accès de folie soudain du roi est tantôt perçu comme un signe de colère divine, autrement dit comme un châtiment, tantôt comme de la sorcellerie. L'hypothèse d'un empoisonnement est également avancée. Certains historiens, tel Robert Knecht, supposent que Charles souffrait peut-être de schizophrénie paranoïde mais il est impossible d'établir un quelconque diagnostic fiable sur la base des témoignages contemporainsCédric Quertier et David Sassu-Normand, « Entretien avec Françoise Autrand et Bernard Guenée, à propos de la folie du roi Charles VI », Tracés. Revue de Sciences humaines, , 2004, .. Inconscient, Charles VI est ramené au Mans, où Guillaume de Harcigny, un médecin vénéré et érudit de 82 ans, reçoit la charge de le soigner. Pour ce dernier, il ne fait aucun doute que la maladie est accidentelle et congénitaleAutrand mentionne que Jeanne de Bourbon, la mère de Charles VI, était également atteinte d'une maladie mentale dont elle guérit (p. 297).. Après avoir retrouvé ses esprits et une fois sa fièvre retombée, le roi est renvoyé à Paris par Harcigny, voyageant de château en château où il se repose par intervalles. Plus tard, au mois de septembre, Charles a retrouvé un état de santé suffisant pour se rendre en pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse près de Laon, avant de retourner à Paris.

La santé mentale de Charles demeure fragile après l'incident ; alors qu'il a le sentiment d'être aussi fragile que du verre, l'historien Desmond Seward relate qu'il . Des chroniqueurs contemporains comme Jean Froissart rapportent qu'il était . Lors de ses crises les plus violentes, Charles est même incapable de reconnaître sa propre femme, Isabeau de Bavière, et exige qu'elle quitte les lieux lorsqu'elle pénètre dans ses quartiers. Lorsqu'il se sent mieux, il s'assure cependant qu'elle conserve la garde de leurs enfants. La reine s'occupe ainsi de ses fils, dont le futur roi Charles VII qui voit le jour en 1403. Cela permet à Isabeau de jouir de pouvoirs importants, et de siéger au conseil des régents lors des rechutes du souverain.

Dans Un lointain miroir. Le , siècle des calamitésUn lointain miroir. Le , siècle des calamités , 1978, Paris, Fayard, 1991., l'historienne Barbara Tuchman écrit que le médecin Harcigny, refusant toutes les offres qui lui sont faites de rester, quitte Paris et ordonne aux courtisans de protéger le roi contre les devoirs du gouvernement. Il aurait ainsi demandé aux conseillers du roi en ajoutant que . Pour entourer Charles d'un environnement festif, et le protéger de la rigueur de la nécessité de gouverner, la cour imagine diverses sources de distractions plus ou moins extravagantes. Isabeau et sa belle-sœur, Valentine Visconti, se parent de robes ornées de nombreux bijoux, et de longues tresses enroulées dans de grands cônes et recouvertes de doubles hennins qui requièrent que certaines portes soient agrandies pour les laisser passer.

Le peuple trouve alors toutes ces extravagances excessives, mais témoigne son affection pour son jeune roi, qu'il baptise Charles le Bien-Aimé. Les critiques contre ces dépenses inutiles sont alors plutôt adressées à la reine, étrangère, arrivée de Bavière à la demande des oncles de Charles. Ni Isabeau ni sa belle-sœur, fille du duc de Milan Visconti, ne jouissent d'une grande popularité auprès de la cour et du peuple. Dans ses Chroniques, Froissart écrit que les oncles de Charles sont favorables à toutes ces frivolités car .

Bal gauche|vignette|alt=Miniature en couleurs|Bal des ardents par le Maître d'Antoine de Bourgogne (années 1470). Chroniques de Froissart, BNF, vers 1470.

Le , à l'occasion du remariage de l'une de ses demoiselles d'honneur, Catherine l'Allemande, veuve du sire de Hainceville avec , la reine Isabeau organise un bal masqué à l'hôtel Saint-PolGilles Roussineau, Perceforest, Librairie Droz, 2007, 1480 p., demeure royale située à Paris sur le bord de la Seine (actuel quai des Célestins)Une source mentionne l'hôtel de la Reine-Blanche, situé près des Gobelins (actuelle rue de la Reine-Blanche). Cf. Félix et Louis Clément Lazare, Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments, éditions F. Lazare, 1844, 586.Michel Pintoin relate que cette dernière s'était par trois fois retrouvée veuve, ce qui constituait par conséquent son quatrième mariage ().. La journée se déroule gaiement en fêtes et banquets. Toute la cour a été invitée aux festivités qui se poursuivent le soir par un bal organisé à l'hôtel Saint-Pol ou à l'hôtel de la Reine-Blanche dans le bourg Saint-Marcel, où la cour dispose d'hôtels de plaisance appelés « séjours »..

À l'occasion d'un remariage, comme dans le cas de Catherine l'Allemande, il est de coutume d'organiser des mascarades ou charivaris, caractérisés par . Les nobles les plus proches du roi, les ducs d'Orléans, du Berry et de Bourgogne sont présents à l'événement. Après la présentation des musiciens, ceux-ci commencent à jouer. Les convives se mettent à danser au son des trompettes, des flûtes et des chalumeaux et d'autres instruments de musique. Ainsi débute le charivari.