Notre-Dame-de-Toute-Grâce est une église catholique construite dans la première moitié du , de 1937 à 1946, sur le plateau d'Assy, à exactement d'altitude, face à la chaîne du Mont Blanc, sur le territoire de la commune de Passy (Haute-Savoie), à l'initiative du chanoine Jean Devémy (1896-1981), par l'architecte savoyard Maurice Novarina. L'église est dédicacée à .
Elle doit sa célébrité à sa décoration, réalisée par les plus grands artistes de l'époque. Elle est considérée comme l’un des édifices majeurs du renouveau de l'art sacré au . Au moment de sa consécration, en 1950, cette église résolument tournée vers l'art moderne choqua une partie traditionaliste du clergé français, accoutumée à plus de classicisme.
Depuis le , Notre-Dame-de-Toute-Grâce est classée au titre des monuments historiques.. vignette|230px|La nef côté entrée et orgue.
Situation L'église est située sur une petite place du plateau d'Assy, près de la rue de l'Église, et en contrebas de la route du docteur Paul-Émile Davy.
Historique Avant la Seconde Guerre mondiale, le plateau d'Assy est une station sanatoriale réputée, qui accueille les malades atteints de la tuberculose. On y compte alors une vingtaine d'établissements de soins (sanatoriums). Certains ont une petite chapelle ; dans les autres, les malades sont visités par des aumôniers. Mais, dans ce lieu isolé, il n'y a pas d'église.
Dès 1935, le chanoine Devémy, aumônier du sanatorium de Sancellemoz, pense à bâtir une église pour les malades et le personnel sédentaire du plateau d'Assy.. Il décide, après accord de Florent du Bois de la Villerabel, évêque d’Annecy, de lancer un concours d'architectes qui a lieu en 1937, et au terme duquel il confie la réalisation de l'église au jeune architecte savoyard Maurice Novarina, qui s'engage dans l'édification d'une église, sans prétention. Pour la construction, il décide d'utiliser les matériaux de la région : une pierre du pays (une carrière est ouverte à cet effet), le bois et l'ardoise. Les travaux sont confiés à des entreprises régionales. Ils commencent en 1938 et sont terminés, pour le gros œuvre, avant la déclaration de guerre.
Alors que l'église sort de terre, le chanoine Devémy a envie de la décorer. Il veut trouver, pour « son » église, un petit « bijou ». Ami de l'artiste et père dominicain Marie-Alain Couturier, il est invité par celui-ci à Paris pour visiter une exposition. Il tombe en arrêt devant un vitrail de Rouault, représentant un Christ de la Passion. Il rentre à Assy, regarde les mesures des fenêtres de son église : l'œuvre de Rouault s'enchâsse exactement dans les cadres de pierre ! C'est, dit-il, « le miracle d'Assy ».
En 1941, l'église est bénie et la crypte ouverte au culte.
Description L'architecture Maurice Novarina a construit l'église en pierre verte du pays, le grès de Taveyannaz, conçue à l’image des robustes chalets savoyardsAnne-Françoise de Taillandier, Une église où l'art guérit, Famille Chrétienne n°2529 du 4 au 10 juillet 2026, pp. 30-32. Enveloppé d'un toit à double pan capable de supporter de lourdes charges de neige, dans une région où celle-ci est particulièrement abondante, l'édifice est solidement ancré au sol.
L'église, cette arche immobile, est surmontée d'un clocher massif de vingt-huit mètres de haut, dont la verticale contrôlée lui permet de s'insérer sans heurt dans la tectonique du paysage, relançant et allégeant la structure. Par ailleurs, huit piliers massifs soutiennent un auvent profond de cinq mètres. L’intérieur ressemble à une chapelle romane, avec une nef flanquée de deux bas-côtés. Le chœur, en hémicycle à piliers de granit, est entouré d’un déambulatoire et surplombe la crypte. Les différents volumes sont séparés par des arcades en plein cintre montées sur des piliers monolithes.
La décoration de l'église : un véritable manifeste d'art moderne Ce qui a fait la notoriété internationale de Notre-Dame-de-Toute-Grâce, c'est sa décoration confiée par l'abbé Devémy aux plus grands maîtres de la première moitié du . De ce fait, l'humble église de montagne s'est transformée en un véritable manifeste des mouvements artistiques de cette époque, marquant un renouveau de l’art sacré.
La décoration est l’œuvre d’une constellation d’interventions artistiques sous l'impulsion des Dominicains (notamment le père Marie-Alain Couturier) qui encouragent le renouveau de l'art religieux en France au tournant des années 1950. De nombreux artistes de la modernité participent à l'élaboration de ce projet dont la cohérence du programme n’est pas stylistique mais intentionnelle, cette effervescence souligne une grande liberté d’esprit et un bouillonnement artistique et spirituel porteur d’un élan nouveau.
Par un jeu d'amitiés sincères, l'abbé Devemy contacte, grâce à son amitié avec le père Couturier, les artistes les plus importants de l'époque, qui acceptent tous de collaborer au projet avec enthousiasme. Parmi ceux-ci, Georges Rouault, Pierre Bonnard, Fernand Léger, Jean Lurçat, Odette Ducarre, Germaine Richier, Jean Bazaine, Henri Matisse, Georges Braque, Jacques Lipchitz, Marc Chagall, Jean Constant Demaison, Ladislas Kijno, Claude Mary, Carlo Sergio Signori, Théodore Strawinsky... - vinrent signer peintures, sculptures, tapisserie, vitraux, céramiques, mosaïques, pièces d'ameublement et objets de culte.
Les artistes ont été choisis pour leurs qualités artistiques et non pour leur engagement religieux, ce qui provoqua une vive polémique (la «querelle de l’art sacré»). En effet, le père dominicain Marie-Alain Couturier est partisan de faire appel aux plus grands acteurs de la modernité et il énonce une théorie dans une revue L'Art Sacré : « […] C'est cette idée très simple que pour garder en vie l'art chrétien, il faut, à chaque génération, faire appel aux maîtres de l'art vivant. Aujourd'hui comme autrefois, et pour l’art religieux comme pour l'art profane : car l’art ne vit que de ses maîtres vivants. »M.-A. Couturier, « La leçon d’Assy », L’Art sacré, n°1-2, septembre-octobre 1950 — Archives historiques diocésaines d’Annecy. Pour Couturier, « rien de naît ou ne renaît que de la vie » et à Assy il souhaite écarter tout ce qui est académique (référence à l'art dit Sulpicien).
Citation du père Couturier sur le projet de l'église d'Assy :
« L’église d'Assy n'est pas un chef-d'œuvre. Elle est loin d'être sans défaut […] on eût aimé plus de rigueur et d’unité […] Mais si c'était à recommencer… Eh bien ! On irait encore plus loin. On serait encore plus absolus, plus durs mais ce serait toujours dans la même direction. Sans regrets. Sans l'ombre d'une hésitation. »
Des artistes de la modernité, d’horizons divers et variés, collaborent pour la réalisation d’une œuvre religieuse qui s’inscrit dans l’art de son temps : l’art vivant.
Dans une conférence qu'il prononça en 1996 devant l'Académie des beaux-arts, l'architecte Maurice Novarina évoqua l'admiration et la reconnaissance qu'il portait à tous les artistes qui acceptèrent de collaborer à cette «épopée architecturale»: « Il s'agissait des plus grands noms du moment, tous habitués à des actions personnelles. Aucun n'a hésité à porter son talent dans le cadre unique de cette église répondant à un programme religieux précis, quelle que soit sa confession.»
Le programme décoratif
La façade : mosaïque Fernand Léger (1881-1955) Litanies de la Vierge (mosaïque du fronton extérieur de l'église)
Citation de Maurice Novarina : À Fernand Léger est confiée la décoration du mur derrière les colonnes du porche de l'église. C'est une immense mosaïque réalisée par Gaudin. "C'est - écrit Bernard Dorival - une œuvre magistrale de couleurs et de richesse, d'une monumentalité qui prouvait, sans nul doute possible, que l'artiste avait trouvé là son domaine et qu'il était qualifié pour se mesurer avec ce vaste mur." Les lourdes colonnes de [grès] vert, par un contraste calculé, servent à faire valoir en contrepoint l'admirable mosaïque de Fernand Léger qui réchauffe, éclaire et fait rayonner la façade. Fernand Léger a ajouté de la beauté à l'un des plus beaux paysages du monde, tout en s'accordant avec son caractère. Quand Léger est arrivé un beau matin sur le terre-plein devant son œuvre magistrale qui venait de se terminer, j'étais à ses côtés et je le tenais par le bras. Tout à coup, je l'ai senti vaciller et il m'a serré fortement la main. Son émotion était grande, il avait des larmes dans les yeux. Cet homme, d'aspect rude comme un rocher, était d'une grande sensibilité. Je me suis permis de lui dire : "Maître, vous êtes touché par la Grâce !" Un peu bougon et plein de pudeur, il s'est penché brusquement vers moi et m'a dit quelques mots émouvants. La lumière était en luiNovarina, Maurice, « L’art sacré en Savoie à l’époque contemporaine », Mémoires de l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Savoie, t. V, 1991, p. 15-34.. »
À l'intérieur de l'église
La décoration de l'intérieur de l'église :
Tapisserie
Jean Lurçat 1892-1966 (située dans le chœur)
Lorsque nous franchissions le seuil de l'église, nous apercevons dans le chœur une immense tapisserie consacrée à la Vierge Marie réalisée par Jean Lurçat. L’Apocalypse, la Femme et le Dragon est commandée par le père Couturier à Jean Lurçat ; en 1944, l’artiste accepte de participer au projet d’Assy et il dessine les cartons d’une tenture exécutée pour le chœur entre 1947 et 1950. La réalisation de cette tapisserie est une prouesse technique, son iconographie illustre très explicitement un passage de l’ApocalypseApocalypse 12. 1-9 : « Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune
sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture
d'un enfantement. Un autre signe apparut dans le ciel : un grand dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et
sur chacune des sept têtes un diadème. Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le
Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l'enfant dès sa naissance. Or, elle mit au
monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer.
L'enfant fut enlevé jusqu'auprès de Dieu et de son Trône, et la Femme s'enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une
place, pour qu'elle y soit nourrie pendant mille deux cent soixante jours. Il y eut alors un combat dans le ciel :
Michel, avec ses anges, dut combattre le Dragon. Le Dragon, lui aussi, combattait avec ses anges, mais il ne fut
pas le plus fort ; pour eux désormais, nulle place dans le ciel. Oui, il fut rejeté, le grand Dragon, le Serpent des
origines, celui qu'on nomme Diable et Satan, le séducteur du monde entier. Il fut jeté sur la terre, et ses anges
furent jetés avec lui. » et Lurçat figure avec lisibilité et humanité la lutte et le triomphe du bien contre la puissance du mal.
Citation de Maurice Novarina : « En pénétrant dans la nef, nous sommes saisis et fascinés par la tapisserie de Lurçat. Œuvre de visionnaire, qui tourbillonne dans un flamboiement de formes exubérantes de noir, de blanc, de couleurs alternées. Cette tapisserie monumentale, au caractère tourmenté, digne des plus belles fresques romanes, est un spectacle saisissant. Lurçat m'a dit, il y a longtemps : "J'ai bataillé durant trente ans pour rendre à la laine sa franchise."
Les vitraux En juin 1939, M.-A. Couturier invite l’abbé Devémy à Paris pour visiter l’exposition de « Vitraux et tapisseries modernes » organisée au Petit Palais par Jean Hébert-Stevens ; pour la première fois des œuvres religieuses « voisinaient fraternellement avec des œuvresprofanes signées de Braque, Picasso, Léger et Lurçat ».