Jean-Marie Tjibaou né le à Hienghène (Nouvelle-Calédonie) et mort assassiné le à Ouvéa (Nouvelle-Calédonie), est un homme politique, figure politique du nationalisme kanak en Nouvelle-Calédonie.
Biographie
Prêtrise
Fils aîné de Wenceslas Tii Tjibaou, chef de la tribu de Tiendanite, également instituteur dans l'enseignement privé catholique, Jean-Marie est donné à six ans au père Rouel, à la mission mariste de Waré, à Hienghène. Seul de ses frères, il ne monte pas à cheval à la fin de la semaine pour retourner à Tiendanite, mais reste sur la côte dans la famille de sa mère, les Mwéau. Ils ne sont pas Bwaxat pour la raison que Bwaxat, ou Powe, est le nom en succession du chef lui-même (et pas un nom de clan) qu'il a, seul, le droit de porter. On est Bwaxat, le fils est Powe, le petit-fils à nouveau Bwaxat. La confusion vient de la manière dont les gendarmes ont enregistré les noms à l'état-civil.
Il est orienté vers l'engagement religieux par le père Alphonse Rouel (1887-1969), originaire de Saint-Bonnet-près-Orcival en Auvergne. Entré en 1945, à neuf ans, au petit séminaire de Canala, il poursuit ses études au grand séminaire de Païta et effectue son noviciat auprès des Petits frères indigènes de l'Île des Pins jusqu'en 1955. Ordonné prêtre en 1965, il est d'abord envoyé à Bourail, comme aumônier de la base militaire, puis est nommé deuxième vicaire à la cathédrale Saint-Joseph de Nouméa dès 1966. C'est à cette époque qu'il est initié aux problèmes politiques, au contact du père Jacob Kapéta, premier vicaire de la cathédrale et aumônier de l'Union calédonienne (UC), alors principale force politique de l'archipel depuis sa création en 1953, de tendance centriste, démocrate chrétienne, pluriethnique et autonomiste.
Il quitte le pays en 1968 pour suivre des cours à l'Institut de sociologie de la faculté catholique de Lyon, puis d'ethnologie à l'École pratique des hautes études en 1970. Il y suit notamment les enseignements de Jean Guiart, codirecteur de l'Institut d'ethnologie depuis 1968 (en remplacement de Claude Lévi-Strauss) et spécialiste du pays coutumier kanak de langue paicî. Il commence à préparer une thèse portant sur les effets de l'adaptation de la société traditionnelle kanak au monde moderne. Toutefois, le décès de son père en 1970 le pousse à interrompre ses études et à revenir en Nouvelle-Calédonie. Il délaisse alors sa vocation religieuse, demandant et obtenant en 1971 sa réduction à l'état laïc, pour entreprendre une carrière militante. Toujours croyant, il estime cependant qu'« il est impossible à un prêtre dans ce territoire de prendre position, par exemple en faveur de la restitution des terres au peuple kanakAntonio Raluy, La Nouvelle-Calédonie, .. »
Chef indépendantiste
Militant associatif
En 1971, il intègre l'administration territoriale, d'abord au service de l'éducation de base (où il rencontre sa future épouse, Marie-Claude Wetta), puis celui de la jeunesse et des sports. Militant associatif, il est à la tête d'un mouvement de renouveau culturel dans la première moitié des années 1970, en organisant surtout la manifestation Mélanésia 2000 qui a lieu en 1975 à Nouméa, à côté du site actuel du centre culturel Tjibaou, malgré l'opposition de l'ancien député Maurice Lenormand, de l'Union calédonienne et du Parti de libération kanak (Palika). Cette manifestation, qui regroupe des représentants de presque toutes les aires coutumières de Nouvelle-Calédonie, réveille chez les Kanak un sentiment de dignité, et reçoit l'appui de Rock Pidjot, le député mélanésien, de l'Église libre protestante, et de Jean Guiart, aux îles Loyauté. Pour la première fois depuis bien longtemps, la culture kanak apparaît bien vivante, et non plus comme une culture mourante. Pour Jean-Marie Tjibaou, l'objectif de ce festival est de « permettre au Kanak de se projeter face à lui-même pour qu'il découvre l'identité qui est la sienne en 1975 ».
Le combat légaliste et non-violent pour l'indépendance
Il adhère en 1973 à l'Union des indigènes calédoniens amis de la liberté dans l'ordre (UICALO), organisation de Mélanésiens d'inspiration catholique au sein de l'UC. Sa carrière politique est véritablement lancée en 1977. Il est tout d'abord élu en mars maire de Hienghène, sur une liste dissidente clairement indépendantiste, baptisée « Maxha Hienghen », ou « Relever la tête », s'opposant tout aussi bien au maire gaulliste sortant Yves de Villelongue, officier de marine à la retraite devenu patron de bar, qu'à la candidature officielle de l'UC tirée par Salomon Poatili. Puis, en mai, lors du congrès de Bourail, il devient vice-président de l'Union calédonienne, au moment même où ce mouvement, jusqu'ici autonomiste, prend officiellement position en faveur de l'indépendance. Ayant le soutien au sein de la vieille garde du parti de son président, le député Rock Pidjot (lui-même clairement affiché comme indépendantiste depuis 1976), il en devient la nouvelle figure de proue à la tête d'une nouvelle génération incarnée par les quatre autres membres entrés au bureau politique lors de ce congrès : le secrétaire général (d'origine métropolitaine) Pierre Declercq, Éloi Machoro, Yeiwéné Yeiwéné et le métis (européen et kanak) François Burck. Il fait le choix alors d'une lutte politique fondée sur le respect des institutions en place et les . Ce choix n'a pas toujours été partagé dans son propre camp, puisque le FLNKS a reçu une aide financière de la part du gouvernement libyen et que des militants du FULK (Front Uni de Libération Kanak) ont entretenu des liens avec les services libyens du colonel Mouammar Kadhafi - notamment en participation à des stages de formation à la solidarité révolutionnaire internationale à Tripoli. Enfin, le suivant, il devient conseiller territorial pour la première fois, étant tête de liste de son parti dans la circonscription Est.
Le , à la veille de nouvelles élections territoriales, il crée une coalition de l'ensemble des forces séparatistes, appelée Front indépendantiste (FI). Il est une nouvelle fois tête de liste dans la circonscription Est, y obtenant largement le meilleur score (62,74 % des suffrages exprimés et 5 des 7 sièges à pourvoir). Sur l'ensemble du Territoire, les indépendantistes arrivent en deuxième position avec 34,43 % des voix et 14 sièges sur 36, derrière les 40,24 % et 15 élus anti-indépendantistes du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) du député Jacques Lafleur. Le , grâce à un changement de majorité à l'Assemblée territoriale, les centristes autonomistes de la Fédération pour une nouvelle société calédonienne (FNSC) retirant leur soutien au RPCR et s'alliant au FI, Jean-Marie Tjibaou devient vice-président (et donc chef effectif) du Conseil de gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, également chargé de la Planification, des Finances, du Budget, de la Fonction publique, des Mines et de l'Énergie, ainsi que des Relations avec l'Assemblée territoriale, les Parlementaires du Territoire et la Commission du Pacifique Sud (CPS), et le reste jusqu'au , jour du « boycott actif » des élections territoriales par les indépendantistes. En cette qualité de chef de l'exécutif local, et en tant que représentant du Front indépendantiste, il participe du 8 au à la table ronde de Nainville-les-Roches, avec, entre autres, Jacques Lafleur. À cette occasion, le secrétaire d'État aux DOM-TOM Georges Lemoine reconnaît aux Kanak leur « droit inné et actif à l'indépendance » tandis que Jean-Marie Tjibaou et sa délégation, tout en reconnaissant les communautés non mélanésiennes de Nouvelle-Calédonie comme des « victimes de l'histoire », appellent à l'organisation d'un référendum d'autodétermination rapide (avant 1986) et que seuls les Kanaks et les non Kanak nés sur le Territoire ou ayant un ascendant né en Nouvelle-Calédonie puissent participer au scrutin. Ces conditions entraînent le rejet des conclusions de la table-ronde par le RPCR.
L'action clandestine et les « Événements »
Les deux parties finissent par refuser le statut dit « Lemoine » (du nom du secrétaire d'État), mis en place par la loi du pour préparer l'archipel à cette consultation d'autodétermination et lui donner entretemps une très large autonomie (la compétence du Territoire, de droit commun, n'exclut que les fonctions dites « régaliennes », les principes directeurs du droit du travail, l'enseignement du second cycle du second degré, l'enseignement supérieur et la communication audio-visuelle ; le conseil de gouvernement est transformé en un gouvernement du Territoire dont le président n'est plus le Haut-commissaire mais est élu par l'Assemblée territoriale, tandis que les membres de l'exécutif, nommés par ce président et qui prennent le titre de « ministres », retrouvent des compétences individuelles, ce qui n'avait plus été le cas depuis l'abrogation du statut de la loi-cadre Defferre en 1963). Le RPCR, quoique dans l'ensemble favorable à un certain degré d'autonomie, rejette ce statut qui semble ouvrir la porte à une possible séparation de la République française. De son côté, le FI conteste l'échéance du référendum (fixée à 5 ans maximum à partir de l'application de la loi) et le fait que la question du corps électoral soit discutable (est créé un comité État-Territoire avec notamment pour rôle de préparer les conditions dans lesquelles sera exercé le droit à l'autodétermination, alors que les indépendantistes considèrent que leurs revendications en la matière sont non négociables).
Considérant finalement la quête de l'indépendance comme impossible à obtenir à l'intérieur des institutions territoriales, lors de son congrès tenu à Nouméa les 22, 23 et , Jean-Marie Tjibaou transforme le FI en un Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), comprenant : l'Union calédonienne ; le Parti de libération kanak, qui avait pourtant quitté le Front indépendantiste en 1981, de Paul Néaoutyine et Élie Poigoune ; le Front uni de libération kanak de Yann Céléné Uregeï ; l'Union progressiste en Mélanésie d'André Gopoea ; le Groupement des femmes kanak et exploitées en lutte fondées comme l'aile militante féminine en 1983 ; le syndicat Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités créé en 1981 par Louis Kotra Uregei ; le Parti socialiste calédonien rebaptisé pour l'occasion Parti socialiste de Kanaky de Jacques Violette.
Il décide la mise en place d'un boycott actif des élections territoriales du . La campagne et le jour du scrutin sont marqués par des violences et des barricades montées par des militants FLNKS. Le symbole du boycott des élections et de l'action indépendantiste est alors incarné par Éloi Machoro, secrétaire général de l'Union calédonienne, qui brise une urne à coup de tamioc (appellation locale d'une hachette servant à fendre le bois) dans sa commune de Canala. Cette action, qui fut très médiatisée par le camp loyaliste et présentée comme un paroxysme de violence et de sauvagerie (la photo qui fut publiée et reprise partout cadre Éloi Machoro en plan serré), était en fait une manifestation réfléchie et préparée. L'analyse de la photo en plan large montre d'ailleurs les assesseurs du bureau de vote regardant calmement la destruction de l'urne vide.