L’Antiquité tardive est une période de l’histoire européenne et méditerranéenne qui commence à la fin du mais dont le terme est flou. On emploie cette expression pour les régions qui ont été des provinces romaines autour du bassin méditerranéen (en Europe occidentale, orientale et méridionale, au Proche-Orient et en Afrique du Nord), mais son extension se prolonge bien au-delà de la fin de l’Empire romain d’Occident en 476.
L’Antiquité tardive se caractérise par un mélange de traditions antiques, de ce que les historiens appellent la « romanité », d’apports chrétiens et d’influences « barbares ». Les débats théologiques, les difficultés dans les relations entre l’empereur et l’Église et le développement de l'architecture paléochrétienne caractérisent la période. L’Antiquité tardive constitue une période essentielle pour la transmission de la culture, de la science et plus généralement de toutes les connaissances accumulées par les différentes civilisations antiques. Elle intéresse donc au plus haut point les historiens qui ont d’abord vu en elle une époque de décadence, pour la considérer désormais comme une période charnière entre Antiquité et Moyen Âge.
L’Antiquité tardive commence avec l’avènement de Dioclétien (), lorsque l’Empire romain, tout en gardant son unité, est dirigé par quatre empereurs (« Tétrarchie ») afin de mieux pouvoir faire face aux menaces d’invasion. En effet, l'Empire est alors gouverné par deux Augustes, dont un prend la tête de la Pars Occidentalis (improprement désignée Empire romain d'Occident) et l'autre de la Pars Orientalis (improprement désignée Empire romain d'Orient), et deux Césars qui secondent et succèdent à leurs Augustes respectifs.
Au début du , les invasions germaniques entraînent dans l’ancienne Pars Occidentalis de l’Empire la création d’éphémères royaumes barbares, mais les anciennes structures économiques et sociales subsistent. À l’est, la Pars Orientalis se maintient par de profondes réformes culturelles, religieuses, politiques et militaires, qui mettront progressivement fin à l’Antiquité tardive. Ces réformes débutent discrètement durant le règne de Justinien le Grand (). Elles s’accélèrent à partir du règne d’Héraclius () et aboutissent au début du règne de (), à la veille de l’éclatement de la première crise iconoclaste en 723. C’est l’aboutissement de plusieurs siècles de transition, par laquelle l’ancienne Pars Orientalis du Bas-Empire romain perd son caractère proprement latin à la suite des invasions arabes et slaves qui l’obligent à se replier sur l’aire de civilisation hellénique. Cette Pars Orientalis acquiert ainsi un caractère gréco-oriental, et fait entrer de plain-pied l’Orient chrétien dans la période médiévale : elle sera appelée « Empire byzantin » à partir de 1557Le terme rétrospectif d'« Empire byzantin » est dû à l’historien Jérôme Wolf dans son ouvrage Corpus historiæ byzantinæ : cf. , p. 27..
Un sujet d'études récent Dans la division traditionnelle de l’histoire en périodes, l’Antiquité s’achevait avec les invasions germaniques et la destitution du dernier empereur d’Occident, Romulus Augustule, en 476. Au Haut-Empire, considéré comme l’apogée de la civilisation romaine, succédait ainsi à partir du le Bas-Empire, considéré du au milieu du comme une période de décadenceL’idée d’une décadence de la civilisation romaine est exposée dans deux ouvrages célèbres, les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence de Montesquieu en 1734 et, en 1776, le Decline and fall of the Roman Empire d’Edward Gibbon.. Dans cette optique, les invasions germaniques aux engendrèrent un changement décisif, balayant la société romaine et instaurant un nouveau système social.
thumb|left|Songe de Constantin et bataille du pont Milvius, illustration des Homélies de Grégoire de Nazianze, 879-882, Bibliothèque nationale de France (Ms grec 510)
Au milieu du , l’historien français Fustel de Coulanges est le premier à voir une continuité entre le et les siècles suivantsDans La Cité antique, rompant ainsi avec la périodisation traditionnelle.. En 1901, dans un livre étudiant l’artisanat de l’Empire romain tardif Die spätrömische Kunstindustrie nach den Funden in Österreich., l’historien de l’art autrichien Aloïs Riegl réhabilite la période en affirmant qu’elle n’est pas décadente et possède son unité propre. Au , les historiens continuent de revisiter les siècles marquant le passage de l’Antiquité classique au Moyen Âge. Dans un livre paru en 1937, le médiéviste belge Henri Pirenne (1862-1935) défend la thèse d’une continuité en Méditerranée du Dans son œuvre monumentale Mahomet et Charlemagne .. Cette thèse est d’abord critiquée par la majorité des historiens de l’Antiquité romaine. Ceux-ci restent en effet très attachés à l’idée de déclin et de décadence et voient encore dans le Haut-Empire un âge idéal corrompu par l’absolutisme impérial du , le christianisme et les invasions barbares. Le parcours d’Henri-Irénée Marrou (1904-1977) illustre cependant l’évolution des historiens sur le sujet : en 1937, il soutient l’idée d’une décadence de la culture antique, se moulant ainsi dans les schémas de son époqueDans sa thèse Saint Augustin et la fin de la culture antique, Paris, De Boccard, 1937 (dernière édition chez De Boccard, 2003). ; après la Seconde Guerre mondiale, dans une nouvelle édition de sa thèse, il remet en cause les notions de décadence et même de fin de la culture antique. Son livre posthume, Décadence romaine ou Antiquité tardive ?Publié au Seuil, ., fait le point sur les ruptures et continuités du monde romain. Aujourd’hui, l’étude de l’Antiquité tardive exige le recoupement de diverses disciplines afin de mieux appréhender ses éléments constitutifs : la mise en place de grands codes juridiques comme le Code Théodosien et le Code Justinien, la permanence de la culture antique et le développement du christianisme comme religion d’État.
Si les historiens conviennent pour la plupart que l’Antiquité tardive commence avec la fin de la crise du et l’avènement de DioclétienPierre Grimal écrit ainsi : « L’Empire subsiste matériellement, mais Constantin crée une seconde capitale : Constantinople (330), installée au centre de l’Orient où s’est formée et d'où rayonne la pensée chrétienne, nourrie de l’hellénisme et du judaïsme. La civilisation romaine n’est pas morte, mais elle donne naissance à autre chose qu’elle-même, appelé à assurer sa survie », La Civilisation romaine, Flammarion, Paris, 1981, réédité en 1998, , ., différentes thèses s’affrontent sur la date de sa fin. Les historiens s’accordent à dire que les invasions germaniques ne furent pas la rupture radicale que beaucoup avaient cru voir. Comme l’a montré l’historien Peter Brown, certains traits de la culture antique se perpétuent au-delà du . L’invasion lombarde de l’Italie en 568 est parfois retenue. Elle correspond à la fin du règne de Justinien (565) qui a longtemps marqué pour les spécialistes de l’histoire byzantine le passage de l’Empire romain (d’Orient) à l’Empire byzantin. Toutefois, les Gréco-romains d'Orient ne se sont jamais identifiés eux-mêmes comme « Byzantins » (ce terme est un néologisme introduit par Hieronymus Wolf en 1557) mais bien comme « Romains » (Βασιλεία Ῥωμαίων = Empire des Romains), et ce, au-delà même de la prise de Constantinople par les Turcs en 1453 puisque, dans l'Empire ottoman, ils formaient le Milliyet des « Rum », donc des Romains, jusqu'en 1923.
Selon les spécialistes contemporains, la tradition romaine se perpétue assez bien dans l’Empire d’Orient jusqu’au , époque à laquelle il est amputé d’une grande partie de son territoire sous les coups de boutoir des invasions lombardes, slaves, bulgares et surtout arabes. Après le , les situations locales varient grandement dans ce qui fut l'Empire romain : en Orient, l'Empire replié sur l'Hellade et l'Anatolie devient de plus en plus un État grec médiéval : l'Empire byzantin ; en Occident, les bases de la civilisation antique subsistent dans la partie continentale de l'ancien Empire, tandis que les îles Britanniques plongent dans les « Âges sombres » (« » en anglais) dès le . Des travaux géonomiques récentsMonica Rotaru, Michel Steinberg , Les climats passés de la Terre Vuibert, Paris 2007, ont montré que les variations climatiques ont joué un grand rôle dans ces évolutions, faisant péricliter la productivité agricole de l'Europe du Nord et poussant de nombreuses populations vers le bassin méditerranéen. En Gaule septentrionale et dans les îles Britanniques, la forêt regagne du terrain à la suite du dépeuplement et il faudra attendre l'amélioration de l'an mille pour y voir revenir (souvent sous l'impulsion des monastères) des routes et canaux d'irrigation, le blé, la vigne…
Les empereurs du Bas-Empire romain (284-717) : d’un monde uni à une romanité éclatée Dioclétien : l'établissement du Dominat, du Bas-Empire et de la Tétrarchie (284-324) thumb|left|Les Tétrarques, sculpture en porphyre du , provenant du palais impérial de Constantinople, aujourd'hui à l'angle de la basilique Saint-Marc de Venise.
Les historiens font habituellement débuter le Bas-Empire avec le règne de Dioclétien (284-305). Son action s’inscrit certes dans la lignée des empereurs Aurélien et Probus, ces empereurs énergiques du , mais il a posé avec Constantin les bases d’une monarchie forte (« Dominat »), caractéristique de la période.
Quelques mois après son arrivée au pouvoir, Dioclétien comprend qu’il ne peut diriger seul l’Empire et confie à Maximien le soin de s’occuper de l’Occident en tant que César, puis Auguste. En 293, il donne à Maximien un adjoint qui porte le titre de César, Constance Chlore, et s’en choisit un lui-même, Galère. C’est ainsi que les besoins de l’Empire donnent naissance à la tétrarchie, c’est-à-dire au pouvoir à quatre où Dioclétien, premier empereur d'Orient, conserve la prééminence. La stabilité de cette équipe pendant vingt ans permet le redressement et la profonde réforme de l’Empire. Il n’y a pas de partage territorial de l’Empire romain, mais les quatre hommes se répartissent le commandement des troupes et leurs secteurs d'intervention. Ils délaissent Rome en tant que capitale au profit de diverses « résidences impériales », plus proches des frontières à défendre. Ainsi, sous la tétrarchie, les résidences impériales traditionnelles sont Nicomédie et Antioche pour l'Auguste d'Orient Dioclétien, Sirmium pour le César d'Orient Galère, Milan pour l'Auguste d'Occident Maximien et Trèves pour le César d'Occident Constance Chlore.
Cette nouvelle organisation permet d’éliminer les usurpateurs qui semaient le trouble en Gaule, de repousser également en Gaule les Francs et Alamans, les Maures en Afrique, les Iazyges et les Carpes sur le Danube, les Perses en Orient. La victoire sur les Sassanides renforce la présence romaine en Mésopotamie avec la constitution de cinq nouvelles provincesPaul Petit et Yann Le Bohec, « L’Antiquité tardive », Encyclopædia universalis, DVD 2007..
La politique intérieure de Dioclétien est dans la lignée de celle des empereurs du . Comme Aurélien, il renforce la divinisation de la fonction impériale. Comme Valérien, il veut favoriser le retour aux religions polythéistes traditionnelles dont les dieux ont toujours protégé l’Empire, même s’il est personnellement un adepte du culte de MithraLe site Memo précise : Les religions à mystères. Le site Educnet précise : . Ils espèrent ainsi s’assurer la fidélité des légions. Mithra à Rome.. À la fin de son règne, en 297, il déclenche une persécution contre les manichéens, puis en 303 la dernière des grandes persécutions contre les chrétiens..