Filippo Bruno dit Giordano Bruno, né en à Nola (Royaume de Sicile) et mort le à Rome, est un frère dominicain, théologien, philosophe...., mathématicien, astronome et occultiste napolitain. Poursuivant les travaux de Nicolas de Cues et de Nicolas Copernic, il développe une théorie de l'héliocentrisme et tente de démontrer, de manière philosophique, l'existence d'un univers infini dépourvu de centre comme de circonférence« Il n'existe dans l'univers ni centre, ni circonférence, mais, si vous voulez, tout est central et chaque point peut être considéré comme une partie d'une circonférence par rapport à quelque autre point central. » Giordano Bruno, L'Infini, l'Univers et les mondes, éditions Berg International, page 161 ., peuplé d'une .
Arrêté par l’Inquisition à Venise en 1592 et livré à Rome, il est accusé d’hérésie, de blasphème, de conduite immorale et aussi d’avoir opposé un modèle cosmologique infiniste à la cosmologie aristotélicienne. À l'issue d'un procès qui dure huit ans, ponctué d'interrogatoires usant de la torture menés par le cardinal Robert Bellarmin et de propositions de rétractation qu'il accepte puis rejette, le pape Clément VIII le fait déclarer hérétique. Il est livré aux autorités séculières et meurt brûlé vif.
Depuis le , sa statue de bronze s'élève à Rome au Campo de' Fiori, sur le lieu de son supplice. Il compte au nombre des martyrs de la liberté de pensée.
Biographie Éducation dominicaine (1548-1575) vignette|Statue en bronze de Giordano Bruno (1889) par Ettore Ferrari (1845-1929), Campo de' Fiori, Rome. Giordano Bruno naît en janvier 1548 à Nola, bourgade proche de Naples, qui relève de la souveraineté espagnole. Né Filippo Bruno, il adoptera plus tard Giordano comme nom religieux. Il est le fils de Giovanni Bruno, un soldat au service de l’armée du vice-roi d’Espagne, et de Fraulissa Savolino, modeste propriétaire terrienne. L'école la plus proche assure au jeune Filippo son instruction. Il acquiert une culture humaniste nourrie de l'étude des auteurs classiques et du latin, mais le pédantisme de l'enseignement le rebute. Il intègre l'université de Naples où il découvre la mnémotechnique, discipline dans laquelle il excellera. Il suit aussi des cours particuliers qui le placent au cœur de débats philosophiques entre platoniciens et aristotéliciens.
Le , il entre chez les frères prêcheurs de San Domenico Maggiore, prestigieux couvent dominicain reconnu pour la qualité de son enseignement mais aussi précieux refuge en des temps de disette et d'épidémie. Il y rencontre le professeur de métaphysique Giordano Crispo, dont en hommage il adopte le prénom. Dominicain modèle vivant selon la devise verbo et exemplo (), il est ordonné prêtre en 1573.
Rupture (1576) Il devient lecteur en théologie en . Il semble poursuivre une carrière irréprochable et soutient une thèse sur la pensée de Thomas d'Aquin et celle de Pierre Lombard. Mais il prend en horreur le carcan théologique.
Au fil des années, sa culture éclectique s'enrichit grâce à un insatiable appétit de lectures et d'exceptionnelles capacités de mémorisation. Il admire les œuvres d'Érasme, qui revendique une liberté de pensée indépendante des cadres imposés par les autorités ecclésiastiques.
En parallèle, il acquiert le goût de l'hermétisme et de la magie et nourrit une passion croissante pour la cosmologie, détachée de toute approche théologique.
La rupture avec l'ordre établi se consomme. Dès sa première année de noviciat, il ôte de sa chambre des images saintes, notamment celles représentant sainte Marie, et il est accusé de profaner le culte marial.
Il est envoyé à Rome en 1569 pour faire étalage de son érudition linguistique et de son intelligence devant le pape. Mais par manque de retenue, il se dispute avec ses aînés sur des sujets explosifs tels que la personnalité, ou l'absence de personnalité, des membres de la Trinité. C'est peut-être la goutte d'eau qui, en 1576, a fait déborder le vase, lorsque ses supérieurs demandent une enquête inquisitoire.
On lui reproche en outre des lectures interdites. Une instruction pour hérésie est ouverte contre lui. En , il abandonne le froc dominicain et s'enfuit.
Errance (1576-1592) vignette|droite|Illustration d'un des livres de Giordano Bruno sur la mnémotechnique : on y distingue les quatre éléments classiques : la terre, l'air, l'eau et le feu.
Dans un premier temps, il espère rester en Italie. De 1576 à 1578, Il survit en donnant des leçons de grammaire et d’astronomie. Sa condition d’apostat l’amène à changer fréquemment de résidence : Gênes, Noli, Savone, Turin, Venise, Padoue, Brescia, Naples…
Durant ces deux années, il publie un ouvrage dont on ne connaît que le titre : De' segni de tempi (Des Signes du temps).
Il part vivre à Chambéry, dans le comté de Savoie, puis dans la Genève calviniste où son intégration à la communauté évangélique dure peu : ayant contesté la compétence du professeur de philosophie Antoine de La Faye, il est arrêté puis excommunié le . Il gagne Lyon puis Toulouse.
Il enseigne pendant deux ans, obtient le titre de « magister artium » (maître ès-arts) et exerce la fonction de « professeur ordinaire » (c'est-à-dire « contractuel »). Il approfondit l'étude de la physique et des mathématiques et publie un ouvrage sur la mnémotechnique : Clavis Magna (La grande Clef).
Intéressé par l’ouvrage et impressionné par la mémoire exceptionnelle de son auteur, le roi de France Henri III l'invite à sa cour et devient son protecteur. Ce seront cinq ans de sécurité pour l'auteur.
Giordano Bruno figure parmi les philosophes attitrés. Le souverain français lui octroie une chaire de « lecteur extraordinaire et provisionné » au Collège des lecteurs royaux, préfiguration du Collège de France..
Vu les tensions religieuses il adopte une position prudente et son discours se modère.
En 1582, son talent d’écrivain se confirme dans Candelaio (Le Chandelier), comédie satirique et imagée sur son temps.
En , il se rend en Angleterre, à Londres puis à Oxford, où il reçoit un accueil hostile. Précédées d'une réputation brillante mais sulfureuse, ses idées qui malmènent l’Église anglicane lui valent de nombreuses critiques.
Sûr de lui, méprisant ses contradicteurs, il consacre deux années à répliquer. Il fait alors figure d'intellectuel novateur mais impertinent. En 1584 paraissent : La Cena de le Ceneri (Le Banquet des cendres) ; De la causa, principio e Uno (La Cause, le principe et l’un) ; De l’infinito, universo e Mondi (De l’Infini, de l'univers et des mondes).
Dans ces ouvrages, il expose une vision cosmographique révolutionnaire. Soutenant les thèses coperniciennes, il les dépasse en imaginant un univers peuplé d’une infinité de mondes :
En 1585, trois nouveaux ouvrages approfondissent l'audace de ses réflexions : (L’Expulsion de la bête triomphante), qui s'attaque aux calvinistes et catholiques ; (La Cabale du cheval Pégase), qui abolit toute référence aristotélicienne ; (Les Fureurs héroïques), qui propose un univers où Dieu n’a plus sa place.
En , il retourne à Paris. Avec Figuratio Aristotelici Physici auditus (Esquisse de la physique aristotélicienne) et Centum et viginti articuli de natura et mundo (120 articles sur la nature et le monde), il se livre à une critique sans concession d'Aristote.
Mais les positions religieuses se durcissent et le roi de France Henri III ne peut plus protéger ouvertement un révolutionnaire du savoir. De plus, le géomètre Fabrizio Mordente, membre de la Ligue, l'accuse de plagier son compas de proportion.
En Giordano Bruno gagne l'Allemagne où l'accueillent l'université de Marbourg puis celle de Wittenberg, dans la communauté fondée par Martin Luther. Mais à l’automne 1588, après des heurts avec sa nouvelle hiérarchie, il est exclu de l’Église luthérienne.
Il demeure en Allemagne. Ses nouveaux livres traduisent une volonté d’organiser sa pensée : De innumerabilibus, immenso et infigurabili (Des choses indénombrables, de l'immense et de ce qu'on ne peut représenter), qui repense la cosmographie ; De monade, numero et figura (De la monade, du nombre et de la figure), où il réfléchit au rapport entre les nombres et les figures géométriques ; De triplici minimo et mensura (Du triple minimum et de la mesure), spéculations sur l’infiniment petit annonçant les études sur l’atome ; De imaginum, signorum et idearum compositione (De la composition des images, des signes et des idées), qui expose un système mnémotechnique.
Après une dernière expulsion de Francfort, il accepte l'invitation du jeune patricien vénitien Giovanni Mocenigo. Mais les deux hommes ne s'entendent pas. Attendant qu'il lui enseigne la mnémotechnique et l’art d’inventer, Mocenigo s'estime floué quand son invité affirme l'honorer de sa seule présence.
Giordano Bruno veut retourner à Padoue, désirant sans doute être nommé à la chaire de mathématiques de l’université. Mocenigo le retient prisonnier puis le dénonce à l’Inquisition vénitienne le . Giordano Bruno est incarcéré à la prison de San Domenico di Castello.
Procès (1592-1600) Dressées à VeniseDocuments de Venise sur le procès de Giordano Bruno publiés par Vincenzo Spampanato, Documenti della vita di Giordano Bruno, Florence, L.S. Olschki, 1933, rapporté par Yates, cf. bibliographie., les minutes du procès disparaissent après leur transport à Paris sur ordre de Napoléon . Mais leur résumé est découvert en 1940 par le cardinal Angelo Mercati dans les archives personnelles de Pie IX et publié en 1942Cardinal Angelo Mercati Sommario del Processo di Giordano Bruno, Vatican, 1942, rapporté par Yates, cf. bibliographie..
Au cours d'un procès qui dure huit ans, l'acte d'accusation évolue. Il vise tout d'abord des positions théologiques hérétiques : une pensée antidogmatique ; le rejet de la transsubstantiation et de la Trinité ; le blasphème contre le Christ ; la négation de la virginité de Marie. Il dénonce des opinions et activités critiquables : croyance en la métempsycose ; vision cosmologique ; pratique de l’art divinatoire.
Le condamné est représenté revêtu de l'habit de frère dominicain, qui rendait valide son accusation comme hérétique et relaps aux yeux de l'Inquisition : . Toutefois, il estimait avoir cessé d'être un religieux dès 1576 et avoir rejeté la doctrine chrétienne après 1584. Cette année-là, il publia en Angleterre L'Expulsion de la bête triomphante (Spaccio de la Bestia Trionfante). Dans cet ouvrage qu'il dédicaça au poète protestant Philip SidneyCatholic encyclopedy : ., il proposait un programme de réformation morale et critiquait le luthéranisme ainsi que la théologie chrétienne : .
Les charges pesant contre lui s'alourdissaient et, en 1593, dix nouveaux chefs d'accusation s'y ajoutent encore. Bruno subit une vingtaine d'interrogatoires menés par le cardinal Robert Bellarmin – ce prélat s'implique aussi dans l'instruction qui entraînera, en 1616, l'interdiction pour Galilée de diffuser la théorie copernicienne.
Blanchi par les tribunaux vénitiens, Bruno se croit libéré. Mais la Curie romaine entend lui faire payer son apostasie. Sur intervention personnelle du pape Clément VIII auprès du doge, procédure tout à fait exceptionnelle, il est extradé et emprisonné par le Saint-OfficeIl est bien traité : chambre confortable, matériel pour écrire, changement régulier de linge. Ayant reçu une pension de quatre couronnes par mois, il peut se faire apporter la nourriture de son choix. Angelo Mercati, « Il sommario del processo di Giordano Bruno », dans Studi e teste, vol. 101, 1942, ..
S'il lui arrive de concéder un geste de soumission, il se rétracte toujours : Au pape qui le somme une dernière fois de se soumettre, il répond :
Supplice (1600) Le , le pape Clément VIII ordonne au tribunal d'Inquisition de le déclarer hérétique : , il est remis au bras séculier en le priant d'agir ().