Lémeute de Québec, également désignée au pluriel comme les émeutes de la conscription à Québec, s'est déroulée entre le et le à Québec (Canada) dans le contexte de la crise de la conscription. Elle mobilise environ manifestants et fait 4 victimes et au moins 75 blessés.

Cet événement est le grand symbole de l'opposition du Québec à l'envoi de troupes dans l'armée canadienne durant la Première Guerre mondiale. Bien que les interprétations historiographiques ne pointent pas toutes dans cette direction, cette émeute est, encore aujourd'hui, revendiquée comme une représentation marquante du nationalisme québécois.

Contexte Le Canada en guerre

Depuis l'été 1914, la Première Guerre mondiale fait rage en Europe. Le Canada, qui est encore un dominion britannique, est entraîné dans le conflit lorsque l'Angleterre déclare la guerre à l'Allemagne. La population du Québec est inquiète car elle craint que le gouvernement fédéral finisse par imposer la conscription quand il n'y aura plus de volontaires. gauche|vignette|Sir Robert Borden, premier ministre du Canada, en compagnie du Lord de l'Amirauté britannique Winston Churchill. En , Ottawa commence d'ailleurs une campagne discrète afin de rendre la conscription sympathique aux Québécois, car le recrutement de volontaires commence à s'essouffler. Alors que Canadiens sont déjà déployés en Europe, on estime qu'il en faudrait entre de plus afin d'éviter l'écroulement de l'effort de guerre. En 1916, à Québec, les premières échauffourées ont lieu entre les recruteurs Canadiens anglais et la population. On accuse alors le gouvernement d'angliciser l'armée et de favoriser les officiers canadiens-anglais.

Au printemps , lors de la conférence impériale de Londres, le premier ministre canadien Robert Laird Borden subit de lourdes pressions des Britanniques pour imposer la conscription. De retour au pays, Borden tente d'aller en ce sens mais se bute à l'opposition de Wilfrid Laurier, chef du Parti libéral du Canada, qui refuse de former une coalition et d'approuver la conscription, notamment parce qu'il risque de s'aliéner les électeurs francophones. Malgré tout, Borden réussit à rallier des libéraux dissidents et va au bout de son projet : le , le premier ministre canadien dépose à la Chambre des communes du Canada un projet de loi, qui est approuvé le 24 juillet sous le nom de « Loi sur le service militaire », par 102 voix contre 44. L'historienne Béatrice Richard explique les perspectives de Borden quant à la conscription, qu'elle lie directement au contexte international :

Le Québec en ébullition

vignette|droite|L'avocat Armand Lavergne, l'une des figures de proue des opposants à la conscription. À compter de , des manifestations violentes ont lieu à Montréal. Armand Lavergne, avocat de Québec connu pour son opposition à la guerre, prêche ouvertement la désobéissance civile. Alors qu'une partie de la presse québécoise supporte la conscription, la majorité des hebdomadaires ruraux s'y opposent. La révolte gronde dans les villes québécoises, alors que la foule s'attaque aux journaux proconscriptionnistes, notamment La Patrie, La Presse, le Quebec Chronicle et L'Événement. Le , la maison de Hugh Graham, propriétaire du Montreal Star, est dynamitée à Cartierville. En septembre, d'autres manifestations ont lieu à Shawinigan, alors qu'on saccage des bureaux d'avocats favorables à la conscriptionProvencher, p. 40.. Des élections fédérales sont annoncées pour le . Les conservateurs et une partie des libéraux s'allient contre les libéraux restés fidèles à Wilfrid Laurier dans une campagne électorale inégale. Borden remporte largement l'élection mais, au Québec, seulement trois de ses députés ont été élus : sir Herbert Brown Ames, Charles Colquhoun Ballantyne et Charles Joseph DohertyProvencher, p. 44.. Ces derniers représentent tous des comtés montréalais largement anglophones.

Le combat se transporte alors au niveau provincial, à l'Assemblée législative du Québec. Le , le député libéral de Lotbinière, Joseph-Napoléon Francoeur, dépose, à la veille de la clôture des Fêtes, une motion qui se lit comme suit :

On discute durant tout le mois de janvier de cette motion souverainiste. Le premier ministre Lomer Gouin la fait toutefois retirer le déclarant que, malgré ses imperfections, la Confédération canadienne Provencher, p. 47..

À Ottawa, la principale crainte des autorités fédérales est de voir l'opposition à la conscription se transformer en insurrection générale au Québec, seule province francophone de la Confédération. Le journaliste nationaliste Henri Bourassa anticipe cette éventualité avant même l'adoption de la Loi sur le service militaire. Pour Bourassa, imposer la conscription constitue une voire une . À travers ses publications, notamment Le Devoir, il s'opposera avec véhémence à l'enrôlement obligatoireProvencher, p. 34.. Il dénonce toutefois les manifestations violentes et appelle au calme. Pour ses positions, la presse anglophone réserve une «tempête d'injures» à Bourassa, le qualifiant notamment de et de Provencher, p. 35.. L'archevêque de Montréal, , est quant à lui critique des politiques de Borden et parle d'une . Dans un discours prophétique, il annonce que .

Les positions du clergé ne constituent toutefois pas un bloc monolithique. Ainsi, Sam Hughes, ministre fédéral de la Milice, réussit à avoir l'appui du cardinal et archevêque de Québec Louis-Nazaire Bégin, qui appuie le recrutement de soldats québécois dans un communiqué de l'archevêchéProvencher, p. 36.. Mais les efforts de recrutement ne portent pas fruit, alors que les Québécois refusent massivement de prendre part à la guerre ou de lutter pour . À l'hiver , plusieurs conscrits préfèrent se cacher dans les greniers ou se sauver dans les bois plutôt que de s'enrôler. Ottawa engage alors des policiers spéciaux chargés de mettre la main sur ces déserteurs. Ces derniers, que les Québécois appelleront les spotters, provoqueront les premières étincelles qui mènent à l'émeute de Québec.

Déroulement

vignette|gauche|Henri-Edgar Lavigueur, maire de Québec entre 1916 et 1920 et de 1930 à 1934. Il est , , à Québec. Joseph Mercier, 23 ans, est arrêté par trois policiers fédéraux au moment où il entre dans la salle de quilles du Cercle Frontenac, dans le quartier Saint-Roch. Mercier leur a pourtant affirmé posséder des papiers d'exemption et leur propose d'appeler ses parents afin de le prouver. Rien n'y fait : les policiers préfèrent le remettre aux autorités militaires. Les agents fédéraux, qui gagnent par réfractaire arrêté, ont d'ailleurs mauvaise réputation à Québec, où on considère qu'ils cherchent avant tout à se remplir les poches. La nouvelle fait donc rapidement le tour du quartier et, assez vite, une foule, constituée notamment de fidèles qui sortent tout juste de l'église Saint-Roch, s'agglutine autour de la salle de quilles. Elle demande alors la libération du jeune homme aux cris de , . Mercier est emmené au poste de police situé tout près, sur la rue Saint-François. La foule, évaluée à personnes, les suit de près. Un peu plus tard, son père viendra le libérer grâce aux papiers d'exemption qui n'étaient pas en sa possession lors de son arrestation.

Ce n'est toutefois que le début des troubles car, entre-temps, les policiers ont procédé à deux nouvelles arrestations à la salle de quille. La tension est à son comble dans la foule, qui réussit à arracher des mains des policiers l'un des jeunes hommes. Bientôt, individus prennent d'assaut le poste de police, demandant qu'on lui livre un policier du nom de Bélanger, qui aurait participé aux arrestations plus tôt dans la journée. Alors que les briques, les pierres et les glaçons pleuvent sur le bâtiment, Émile Trudel, chef de la police, se voit contraint de demander l'appui de l'armée. Trudel appelle alors Joseph-Philippe Landry, commandant du district militaire de la région de Québec. Après avoir alerté le maire de Québec, Henri-Edgar Lavigueur, Landry envoie hommes de la troupe de la Citadelle. Malgré l'intervention du maire, qui se rend sur place pour tenter de calmer la foule en colère, l'émeute se poursuit, forçant les policiers à se réfugier dans une école avoisinante. Le policier Bélanger est quant à lui poursuivi jusque dans un tramway. Rattrapé par la foule, il échappe de peu à un lynchage en règle : il doit son salut à un vicaire qui parvient à raisonner les émeutiers.

Le lendemain, les évènements de la veille font beaucoup de bruit à Québec, même si la presse ne les couvre que très peu. Des rumeurs circulent, voulant que des émeutiers seraient sur le point de saccager le Vieux-Québec et s'attaquer à des immeubles abritant des institutions fédérales ou utiles au processus de conscription. On pense notamment à l'immeuble Merger, à Saint-Roch, qui abrite les médecins chargés d'évaluer l'état de santé des conscrits. Le sénateur David Ovide L'Espérance aurait fait l'objet de menaces de morts en raison de ses prises de position en faveur de la conscription. Pendant ce temps, à la mairie de Québec, le maire Lavigueur met en place dans l'urgence une cellule de crise. Il reste en contact étroit avec Émile Trudel et Joseph-Philippe Landry, qui se tiennent prêts à faire intervenir la police et l'armée. Il écrit également au premier ministre Borden. Le bilan de Lavigueur est on ne peut plus clair :

En début de soirée, , venues du quartier Saint-Roch, montent à la Haute-Ville, en chantant le Ô Canada et La MarseillaiseProvencher, p. 68.. Ils pénètrent dans le Vieux-Québec et commencent par bombarder de projectiles les bâtiments du Chronicle et de L'Événement, des journaux connus pour leurs positions proconscriptionnistes. Ils reviennent ensuite sur leurs pas, se dirigeant vers l’Auditorium (le Capitole de Québec d'aujourd'hui), où sont classés les dossiers des conscrits. La foule est alors estimée à têtes. Les émeutiers cassent les fenêtres du bâtiment, pénètrent à l'intérieur, jettent les dossiers d'enregistrement (registraire) par la fenêtre, brisent le mobilier et finissent par mettre le feu. Les pompiers qui tentent de l'éteindre sont incapables de faire leur travail car leurs tuyaux sont coupés ou percés par les manifestants anti-conscription. Devant l'auditorium, sur la place Montcalm, la foule est alors estimée à manifestants.

Pendant ce temps, le maire de Québec fait appel au général Landry pour qu'il vienne rétablir l'ordre. L'armée s'installe sur la place Montcalm, il est environ . Au lieu de lire l'acte d'émeute, qui aurait permis aux soldats de tirer sur la foule, Lavigueur tente d'apaiser les émeutiers qui finissent, après quelques atermoiements, par se disperser.

Ottawa, qui s'inquiète de la tournure des évènements, décide de confier les pleins pouvoirs aux militaires. De ce fait, la police ne relève plus des autorités municipales mais de l'armée. Le premier ministre Borden craint alors que les accrochages ne tournent en une véritable révolution et s'inquiète pour l'unité du pays. Joseph-Philippe Landry déploie donc hommes dans les rues de Québec, alors qu'une rumeur indique que la foule s'apprête à prendre d'assaut le manège militaire pour libérer des déserteurs et des conscrits. On prétend également que les émeutiers ont été armés par des Américains d'origine allemande et que des fauteurs de trouble s'apprêtent à piller les armureries de la province. Le colonel William Wood, qui demeure à Québec, écrit au premier ministre BordenProvencher, p. 83. :

gauche|vignette|Le manège militaire de Québec.