vignette|349x349px|Lois pénalisant le blasphème dans le monde :
Le blasphème désigne toute parole, expression, action ou représentation jugée offensante à l’égard d'une divinité, des figures religieuses, des doctrines, des textes, des rites ou des symboles considérés comme sacrés au sein d’une tradition religieuse donnée. Il se caractérise par la transgression consciente ou perçue comme telle de normes religieuses visant à protéger ce qui est tenu pour inviolable ou digne de vénération.
À l'origine, la notion de blasphème désigne le fait de « parler mal de quelqu'un, injurier, calomnier » ; elle prend progressivement un sens plus restreint pour ne plus concerner que l'injure appliquée au fait religieux. Ainsi, le dictionnaire Larousse définit le blasphème comme Larousse en ligne : .. La difficulté de cette notion tient à la multiplicité de ses définitions au cours du temps et suivant la géographie ; le blasphème peut être vu comme une construction historique à variétés multiples.
La France sera le premier État à abolir le délit de blasphème du Code pénal le lors de la Révolution française mais il restera persistant dans divers textes ; le délit de blasphème inscrit dans le code d'Alsace-Moselle ne sera abrogé qu'en 2017.
Selon les époques et les régions du monde, le blasphème dans son acception religieuse a pu être toléré ou réprimé. En 2020, la situation varie fortement d'un pays à l'autre. Ainsi, certains pays n'ont jamais pénalisé le blasphème (exemples : États-Unis, Chine, Japon) ou ont aboli leurs lois sur les propos blasphématoires (exemples : France, Canada, pays scandinaves), tandis que d'autres appliquent encore une législation pénalisant les blasphémateurs, par des sanctions allant de la simple amende (exemples : Italie, Autriche, Brésil) jusqu'à la peine de mort (exemples : Afghanistan, Brunei, Mauritanie, Nigeria, Iran, Pakistan, Somalie, Arabie saoudite), en passant par diverses peines d'emprisonnement (exemples : Maroc, Allemagne, Russie, Inde, Égypte).
Étymologie vignette|redresse|Du blasphème, gravure dont l'original est attribué à Albrecht Dürer, in La Nef des fous de Brant, 1494. Le terme « blasphème » vient du latin , lui-même emprunté au grec , de , « qui prononce des paroles impies, qui blasphème ».. Le second élément de ces deux mots se retrouve dans le substantif , « parole, discours ». Le premier élément peut être rapproché du verbe , « endommager, nuire ». C'est dans le grec de la Septante et du Nouveau Testament que le verbe et le substantif ont reçu le sens religieux de « blasphémer »Cf. P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque : histoire des mots, nouvelle éd., Paris, Klincksieck, 1999, ..
Au fil des siècles, le mot s'applique de plus en plus exclusivement à l'insulte envers la religionEn 1913, la indique à l'entrée que le blasphème ne concerne que le domaine de la religion : ...
Contexte historique et politique
La notion de blasphème dans l'histoire Le caractère blasphématoire et sa gravité peuvent être évalués par rapport à ce que défend une religion dans son dogme, mais aussi par rapport aux critères d'une époque, en fonction des perceptions politiques et religieuses du moment. Selon la place que lui laisse la société, une religion impose ou non ses valeurs au droit qui les traduit.
vignette|gauche|Plaque sur la façade de l'église Santo Stefano de Venise, où « la législation contre le blasphème » interdit de jouer, vendre des marchandises et blasphémer à proximité de cette église, 1633.
Voltaire fait remarquer qu'« on accusa de blasphème les premiers chrétiens (pour monothéisme) ; mais les… Joviens, qui reprochaient le blasphème aux premiers chrétiens, furent enfin condamnés eux-mêmes comme blasphémateurs sous Théodose II »..
Là où il existe des sanctions pour blasphème, c'est le pouvoir politique qui en décide. Dans l'Europe chrétienne, c'était le roi qui punissait le blasphème, et cela jusqu'au .. On peut citer notamment une ordonnance de Charles , datée de 1397 : au premier blasphème, mise au pilori pendant neuf heures puis en prison pendant un mois ; la deuxième fois, condamnation à avoir la lèvre supérieure fendue ; la troisième fois, c’est la lèvre inférieure ; la quatrième fois, on leur entaille les deux joues ; et au cinquième blasphème, on coupe la langue, « pour qu’ils ne puissent plus dire de pareilles choses ». Il s'agit de punir ceux qui tenteraient de rompre l'ordre hiérarchique en offensant Dieu et son représentant sur terre..
vignette|redresse|Le Blasphémateur lapidé, par Gérard Hoet et Abraham de Blois, Figures de la Bible, P. de Hondt éditeur, La Haye, 1728.
En Europe, la tradition des Lumières depuis le a sorti la religion de la sphère politique et juridique et a laissé à la seule religion l'idée de blasphème. Dès le , les philosophes dénient à la religion le droit d'imposer ses croyances à toute la société et donc des éventuelles sanctions en cas d'atteinte à ces croyances considérées comme des blasphèmes ou des critiques. Pierre Bayle, au , affirme que . La Révolution française abolit le délit de blasphème, consacre la notion de liberté d'expression et depuis, l'idée même de blasphème ne concerne que les fidèles d'une religion et les religieux. Avec le temps, la chrétienté abandonne ses prétentions à punir civilement le blasphème. Voir l'histoire du blasphème : Jacques de Saint-Victor, Blasphème. Brève histoire d’un « crime imaginaire », Gallimard, 126 p..
Un exemple d'évolution historique concerne l'habeas corpus en Grande-Bretagne (droit d'être présenté devant un juge, pas d'arrestation arbitraire, notamment pour ses croyances religieuses) : avec la Déclaration des droits de l'homme, la notion disparaît.
L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme garantit la liberté de croyance., et la notion de blasphème comme faute ou délit disparaît peu à peu du droit moderne. La notion a disparu en 2012 des références à l'ONU..
Problématique politique Le blasphème prend son sens à travers ce qu'il reflète du point de vue des religieux et de l'état politique du pays où il est davantage une hérésie ou bien une atteinte à l'ordre public. Dans l'intervention au nom de l'ordre public, l'accusation de blasphème relève de l'interdiction de la liberté d'expression et constitue un instrument du pouvoir politique.
Beaucoup d'idéologies, qu'elles soient religieuses ou non, conduisent à délimiter un domaine sacré exclusif du domaine profane. La protection de ce domaine sacré se caractérise par un système d'interditsMon Dieu, pourquoi tous ces interdits ouvrage collectif, Charles Conte, Éditions panoramiques, 1994 lien externe.. Par rapport à ces interdits, la société, lorsqu'il s'agit d'une société théocratique, peut intervenir pour « protéger Dieu » ou pour « protéger les pratiquants ». Dans une société nationaliste où la nation est au cœur de l'idéologie, c'est par exemple le « drapeau » ou l'hymne national qui sera sacralisé. On diabolisera dans ce cas le « délit d'outrage au drapeau ou à l'hymne national ». Dans les États à religion officielle, lorsque le fait religieux est au centre fondateur de la société, la loi protège la religion. Dans ce contexte, le blasphème peut être un délit, parce qu'il s'attaque au fondement même de l'ordre social. Lorsque l'État ne se fonde pas ou plus sur la religion mais sur un droit non divin, le blasphème peut constituer un préjudice pour les fidèles en tant que citoyens protégés par la loi qui les autorise à posséder leurs propres croyances. Le blasphème peut engager la responsabilité civile de celui qui le profère, lequel peut se trouver condamné s'il contrevient au droit de libre croyance.
Un blasphème n'est tel que de la part d'un membre de la communauté religieuse concernée qui ne se soumet pas aux règles et croyances d'une religion qu'il ne respecte pas. Venant de l'extérieur, les propos irrespectueux ne peuvent atteindre les croyants ni leur foi s'ils émanent de quelqu'un qui ne partage pas cette même foi.
C'est pourquoi, il est impossible pour le droit de définir le blasphème. Ce dernier ne se comprend que de l'intérieur, au sein d'une religion et d'une croyance, et d'une communauté religieuse. En dehors d'elles, l'idée même de blasphème est difficilement perceptible par les non-croyants.
Un blasphème conscient trahirait, aux yeux des institutions religieuses, une volonté d'agression délibérée, un rejet de l'« autre » et de ses valeurs. À ce titre, un État théocratique peut être conduit à lutter contre le blasphème, tandis qu'un État laïc peut le sanctionner, mais indépendamment de toute considération religieuse, afin de préserver la paix sociale si nécessaire.
La prévention du blasphème tend à la mise en place d'une censure dans les États théocratiques ou nationalistes. Selon ses défenseurs, . Ce principe conduit les laïques à considérer que la liberté, de pensée ou d'expression, est absolue ou elle n’est pas.
La réponse politique à apporter face au blasphème doit apporter un arbitrage entre liberté d'expression et droit au respect de la religion ou de symboles nationaux.
En Occident, les hommes blasphèment plus que les femmes, ces dernières choisissant plutôt de maudireAlain Cabantous, « Le blasphème en Occident », émission La Marche de l'Histoire sur France Inter, 26 septembre 2012..
La législation française sur le blasphème La définition du « blasphème » entre dans le droit français au avec la définition donnée par Thomas d'Aquin après de multiples débats avec les moralistes : un péché de langue, une « défaillance dans la profession de foi », donc une atteinte dans sa « pureté », ce qui justifie sa répression qui devient féroce avec le roi Louis IX, préoccupé par sa lutte contre les hérétiques, les juifs et l'islam, et passe par la mutilation de la langue et des lèvres..
vignette|gauche|Le mémorial du chevalier de La Barre à Abbeville. La critique de la législation sur le blasphème remonte au siècle des Lumières. À cette époque, Voltaire prend le cas du chevalier de La Barre, âgé de 20 ans, qui représente le dernier cas, en 1766, de torture et d'exécution pour blasphème en France, comme une démonstration de l'obscurantisme des lois religieuses et de la nécessité de la liberté de pensée.
Les articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 suppriment la notion de blasphème du droit français, tant qu'il n'y a ni abus ni trouble à l'ordre public. La Restauration tente une loi sur le sacrilège (notion voisine du blasphème) ; mais elle est rapidement abrogée sous la monarchie de Juillet, puis définitivement supprimée par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. L'affirmation des libertés d'expression et de pensée par la Révolution française s'inscrit contre ce qu'avait été la position de l'Église catholique dans ce domaine ; elle met fin à son rôle historique de fondement de l'ordre social. La loi sur la liberté de la presse de 1881 intervient dans un contexte de laïcité ; elle n'interdit pas des campagnes de presse extrêmement violentes (de part et d'autre), qui achèvent de briser l'idée d'un lien naturel entre État et religion, et conduisent finalement à la Séparation des Églises et de l'État de la loi de 1905.