Leo Strauss (Kirchhain, province de Hesse-Nassau, – Annapolis, dans le Maryland, ) est un juif allemand philosophe et historien de la philosophie du , émigré aux États-Unis à partir de 1937.

Spécialiste de philosophie politique, il est surtout connu pour ses thèses sur l'art d'écrire des philosophes et pour avoir étudié la tradition philosophique classique et les idées classiques et modernes du droit naturel, s'opposant ouvertement aux sciences sociales contemporaines. Il a aussi étudié l'histoire de la philosophie juive, en particulier dans sa période médiévale.

Biographie Leo Strauss naît dans une famille de commerçants en grains de Kirchhain, dans la province de Hesse-Nassau. Selon Allan Bloom, il aurait été « élevé comme un juif orthodoxe », mais sa famille ne semble pas en avoir entièrement adopté les pratiques Joachim Lüders et Ariane Wehner, Mittelhessen — eine Heimat für Juden? Das Schicksal der Familie Strauss aus Kirchhain, 1989.. Selon Strauss lui-même, sa famille pratique un judaïsme pieux, mais sans grande cultureLeo Strauss, « A Giving of Accounts », in Saint John's College Review, Annapolis et Santa Fe, 22, 1, avril 1970, republié dans Jewish Philosophy and the Crisis of Modernity., dont il se détache assez tôt.

Dès 1916, Strauss avait adhéré au Jüdischer Wanderbund Blau-Weiß, une association regroupant des lycéens et des étudiants juifs. Ce Wanderbund s'inspirait du mouvement de jeunesse Wandervogel. Dès ses années d'études à Marbourg, et par la suite, Strauss prit part aux débats au sein des cercles d'associations juives et sionistes.

Après avoir suivi les cours de la Volksschule de Kirchhain, puis de la Rektoratsschule protestante, Leo Strauss entre au Gymnasium Philippinum (affilié à l'université de Marbourg) en 1912, et en sort diplômé en 1917. Il y découvre les lettres européennes classiques, en particulier l'œuvre de Friedrich Nietzsche, dont il avoue qu'à cette époque Il loge avec le chantre de Marbourg, Strauss (sans lien de parenté), dont la résidence sert de lieu de rencontre aux disciples du philosophe néo-kantien Hermann Cohen.

Après avoir effectué son service militaire du jusqu'en , au cours duquel il sert d'interprète sur le front belge, il part étudier à Marbourg, puis se rend à Hambourg où il suit l'enseignement de Ernst Cassirer, sous la direction duquel il soutient une thèse sur la Théorie de la Connaissance dans la pensée de Jacobi, sujet qui correspond à la vague de néo-kantisme alors en vogue à Marbourg. Il part enfin à Fribourg-en-Brisgau pour y suivre l'enseignement d'Edmund Husserl et de Martin Heidegger, à côté de qui, dira-t-il, « Weber semblait être un enfant orphelinLeo Strauss, "Une introduction à l'existentialisme de Heidegger", La renaissance du rationalisme politique classique, Paris, "Tel", Gallimard, 2009 .».

Après un travail sur Spinoza et sa critique de la science de la Bible et un emploi à l'Académie du judaïsme (Akademie des Judentums) de Berlin sous la direction de Julius Guttmann, Strauss obtient une bourse d'études Rockefeller pour travailler à Paris sur les philosophies arabes et juives médiévales. Il y rencontre Louis Massignon et renoue avec des émigrés rencontrés antérieurement à Berlin comme Alexandre Kojève ou Alexandre Koyré.

En 1932, à Paris, il épouse Mirjam (Marie) Berenson (ou Bernsohn). Le couple quitte Paris pour Londres et Cambridge où Strauss occupera un poste universitaire. Il travaille sur les manuscrits de Thomas Hobbes jusqu'en 1937 (c'est de cette période que sortira l'ouvrage La Philosophie politique de Hobbes) puis gagne seul les États-Unis cette année-là. Mirjam et Leo Strauss n'auront pas d'enfant mais Mirjam a un fils d'un mariage précédent. Ils adopteront la nièce de Strauss, Jenny, orpheline en 1942 de sa mère, Betty Strauss (sœur de Leo Strauss, morte dans les camps d'extermination nazis) et de son père Paul Kraus, un orientalisant spécialiste des sciences arabes, décédé dans des circonstances obscures au Caire pendant la Seconde Guerre mondialeQuelques références aux travaux de Paul Kraus se trouvent dans Philosophie und Gesetz, de Leo Strauss (tr. fr. par Rémi Brague in Maimonide, PUF, 1988. Sur la personnalité de Paul Kraus, voir Charles Kuentz, Bulletin de l'Institut d'Égypte, 27 (1946), 431-441, ainsi que l'article de Joël Kraemer, The Death of an Orientalist: Paul Kraus from Prague to Cairo. in Martin Kraemer (ed.), The Jewish Discovery of Islam: Studies in Honor of Bernard Lewis. Tel Aviv: The Moshe Dayan Center for Middle Eastern and African Studies, 1999..

Il occupe divers postes dans des colleges (dont un poste de conférencier en histoire à l'université Columbia de New York, invité en 1937 par Salo BaronCf. Steven B. Smith (ed.), The Cambridge Companion of Leo Strauss. Cambridge University Press. Page 24.), puis rejoint en 1939 et pour une dizaine d'années la New School for Social Research de New York, où se trouvent déjà de nombreux intellectuels immigrés allemands (comme Hans Jonas et Hannah Arendt), pour y enseigner la science politique et la philosophieVoir dans l'ouvrage de Steven B. Smith, The Cambridge Companion to Leo Strauss, les conditions dans lesquelles Strauss s'installe à la New School for Social Research.. À l'automne de 1949, il est invité à l'université de Chicago par Robert Maynard Hutchins, dont l'intention était de rénover l'enseignement des humanités dans cette université, en proposant son Great Books Program. Le poste de philosophie politique était vacant, depuis le départ de Charles Edward Merriam et il y avait 3 candidats en lice : Alexandre Passerin d'Entrèves, spécialiste du Moyen Âge, Alfred Cobban, spécialiste de la Révolution française et Leo StraussCf. Steven B. Smith, The Cambridge Companion to Leo Strauss. Page 31. Voir aussi la biographie de Robert Hutchins par Edward Shils : Shils, Edward. "Robert Maynard Hutchins". In Remembering the University of Chicago, edited by Edward Shils, pp. 185-96. Chicago: University of Chicago Press, 1991.. Hutchins pensait qu'il ne saurait y avoir d'éducation vraiment libérale sans l'étude des grands livres de la tradition. C'est dans cet esprit qu'il propose donc à Leo Strauss un poste de professeur à la Faculty for Social Science de l'université de Chicago (Strauss n'enseignera jamais à la Faculty of Philosophy). En 1968, atteint par la limite d’âge, Strauss quitte l’université de Chicago et se rend en Californie pour y enseigner durant un an au Claremont College.

Professeur émérite à Chicago, il est invité à la fin de sa vie par son ami Jacob Klein, alors doyen du Saint John's College à Annapolis (banlieue de Washington, D.C.) dans le Maryland. C'est à Annapolis que Strauss finit ses jours le , victime d'une pneumonie. Il est inhumé dans le cimetière juif d'Annapolis.

Travaux La philosophie première examine la doxa L'interprétation straussienne de la philosophie prend appui sur la thèse développée par Platon dans la République : ce qui est premier pour nous, et qui apparaît à la lettre comme phénomène, ce sont les opinions (doxa). Leo Strauss considère que la philosophie première est l'étude des opinions dans la Cité (c'est alors la philosophie politique qui est la philosophie première et non la métaphysique).

Les trois vagues de la modernité Strauss diagnostique trois vagues constitutives de la modernitéCf. l'article "The Three Waves of Modernity", dans le recueil de Hilail Gildin Introduction to Political Philosophy: Ten Essays, Detroit, Wayne State University, 1989, 81 sqq., traduit en français en 2005 par M. Nafi (Le Philosophoire n°25) et en 2008 par O. Sedeyn dans La philosophie politique et l'histoire. Voir aussi Droit naturel et histoire (1953) et le premier chapitre de Qu'est-ce que la philosophie politique ? (1957)..

La première vague, fondatrice des représentations « libérales » de la vie politique, est la crise anti-théologique articulée dans l'œuvre de Nicolas Machiavel puis portée par les Lumières, qui relèguent la Foi au rang de superstition et qui se donnent pour but explicite de « populariser » la Science.

La deuxième vague porte en elle un élément critique majeur qui accompagne son déploiement : la philosophie de Jean-Jacques Rousseau. Elle donne naissance à la philosophie idéaliste allemande ainsi qu'au sens historique, et est à l'origine du communisme.

La troisième vague, associée à la philosophie de Frédéric Nietzsche, porte en son sein le nihilisme européen, tel qu'il s'est déployé avant et après la Première Guerre mondiale avec le militarisme allemand et une de ses conséquences, l'accès d'Hitler au pouvoirSur la question du nihilisme et du militarisme allemand, lire la traduction française de la conférence du 26 février 1941, dans Leo Strauss, Nihilisme et politique, Rivages, 2001, 31 sqq..

Le libéralisme en question Strauss s'interroge sur la « crise de notre temps » en réfléchissant sur les libéralismes antique et moderne et en apportant des réponses qui mettent en accusation le relativisme des valeurs. Il prône un retour réflexif sur les problématiques élaborées par les classiques, notamment Aristote et Platon, mais surtout cherche à penser les raisons pour lesquelles le libéralisme antique a été abandonné. Cette question ouvre l'entreprise proprement « archéologique » de Leo Strauss, qui consiste à relire et réinterpréter la tradition philosophique européenne et à la confronter aux traditions littéraires des trois monothéismes, d'une part en réactualisant la querelle des Anciens et des Modernes et, d'autre part, en questionnant la thématique théologico-politique.

La crise de la modernité Grand nombre et petit nombre La mise en cause des opinions les mieux répandues dans les régimes démocratiques semble légitimer un certain élitisme, présent chez Platon, bien que la question du « meilleur régime » (et, partant, du « meilleur législateur ») ne soit pas en propre celle de Strauss. L'élitisme supposé de Leo Strauss repose sur une pensée d'Aristote : le « plaisir » ne saurait être confondu avec le « Bien »Cette thématique est développée par Aristote dans l'Éthique à Nicomaque.. Or, le plus grand nombre opère cette identification. La foule (oi polloi, « le grand nombre », « la plupart », « la foule », « le vulgaire ») recherche les plaisirs du corps plus que le bien : elle recherche le bonheur matériel plus qu'elle n'est à la recherche zététique de la vérité. Cette distinction entre « l'élite » et « la foule » — courante dans l'Antiquité — est soulignée par Strauss, qui insiste sur la difficulté d'adhérer aux enjeux de la vie selon la philosophieCe point est un véritable topos de la philosophie antique, qui appelle à la vie philosophique tout en en soulignant son caractère ascétique, voire ses exigences de renoncement (voir le Protreptique d'Aristote et les ouvrages d'exhortation des philosophes stoïciens..

La question d'une distinction entre le grand nombre et le petit nombre ne concerne pas seulement la recherche de la vérité philosophique mais constitue aussi et surtout une articulation majeure dans la discussion antique sur le meilleur régime politique. C'est le petit nombre qui possède les moyens de s'adonner à la charge des affaires politiques. Or, toute la difficulté des régimes politiques, comme le fait remarquer Aristote dans son livre sur la Constitution d'Athènes, consiste à faire vivre ensemble le « petit nombre » (les riches, les possédants, les puissants, les savants, les experts, etc.) et le « grand nombre », sans mépriser celui-ci.

L'ésotérisme philosophique