Le parc Jean-Jacques-Rousseau est un parc à l'anglaise situé à Ermenonville, dans le département de l'Oise.
Il doit son nom au philosophe Jean-Jacques Rousseau, qui y séjourna durant les six dernières semaines de sa vie. Il y mourut en 1778, et fut inhumé dans l'île des Peupliers. Le parc devint alors un lieu de pèlerinage littéraire. Domaine départemental, le parc actuel ne représente qu'une partie du parc initial, qui se partage entre trois propriétaires différents : le secteur ouest, appelé « le Désert », appartient à l'Institut de France, et le secteur nord appartient au domaine de l'hôtel-restaurant établi au château d'Ermenonville. Le Désert et le secteur nord ne sont ouverts au public que de façon restreinte.
Le parc a été classé espace naturel sensible en 2019 par le département de l'Oise..
Histoire du parc d'Ermenonville
Il convient d'élargir cette étude sur l'ensemble du parc d'Ermenonville, tel que créé par le marquis René-Louis de Girardin (1735-1808) et apprécié par Jean-Jacques Rousseau. La dénomination « Parc Jean-Jacques Rousseau » n'a rien d'historique et il serait réducteur de limiter cette création paysagère au seul souvenir de l'écrivain59.
Les origines du parc
C'est l'importante fortune que son grand-père René Hatte, fermier général, lui légua en 1762 qui permit à René de Girardin de racheter les parts des autres héritiers sur le domaine d'Ermenonville et de le réaménager par la suite. Le château n'était alors qu'un édifice assez banal et les fonds de vallée n'étaient que marécages. Officier pour Stanislas Leszczyński, duc de Lorraine, il devait d'abord attendre la fin de la Guerre de Sept Ans, qui intervint en 1763, et de ses obligations envers le duc. Entre-temps, il put cependant se libérer pour effectuer des voyages d'études en Italie, Allemagne et Angleterre. Le marquis fut surtout impressionné par les jardins à l'anglaise, et notamment le parc de de l'écrivain William Shenstone : ce qu'il découvrit fut l'application de principes propres à la peinture et à la poésie au domaine du jardinage. À la suite du décès de Leszczyński, Girardin pouvait se consacrer pleinement à l'élaboration de son projet de création d'un parc à l'anglaise. Dans un premier temps, ce dernier devait occuper une quarantaine d'hectares autour du château d'Ermenonville60-61. Le peintre Hubert Robert officiait comme conseiller artistique.
Réalisation, conception et philosophie vignette|Le marquis René-Louis de Girardin (1735-1808).
Le terrain du domaine de Girardin présentait un inconvénient de taille, le sol marécageux, mais aussi des avantages : le relief légèrement accidenté se prêtait tout naturellement à la création d'un paysage varié, et un cours d'eau pour alimenter les lacs et étangs traversait déjà les lieux. Le marquis fit venir exprès deux cents ouvriers anglais. L'assèchement des marais et le gros œuvre ont pris une dizaine d'années ; M. de Girardin confia la direction de ces travaux au jardinier réputé Jean-Marie Morel. Leur collaboration cessa par la suite en raison de la divergence de leurs points de vue respectifs : Morel s'opposait à la plupart des fabriques et laissait une plus grande partie de la création à la nature, tandis que Girardin soutenait le bien-fondé des fabriques dont le rôle était de ramener l'homme vers la nature. En outre, Girardin voulait dépasser le simple jardinage et s'est fait créateur de paysages à la manière d'un peintre, et selon des règles de composition et des modes de composition picturaux61-62.
Il s'inspirait des idées développées par Jean-Jacques Rousseau dans son roman épistolaire de 1761, Julie ou la Nouvelle Héloïse, sur un jardin redevable uniquement à la nature contrastant avec le jardin régulier. Mais Girardin s'en éloigne en même temps quand il recherche une accentuation du sentiment romantique par certains types de fabriques, comme les grottes et ruines. Ses théories prennent forme grâce à l'étude des œuvres et réalisations de Joseph Addison, Alexander Pope et Shaftesbury62, qui ont tous les trois publié des articles sur le jardinage voire fait aménager des jardins qui étaient à l'origine du développement du jardin anglais.
René-Louis de Girardin développa ses propres conceptions dans un essai au titre aussi long qu'explicite : De la composition des paysages sur le terrain ou des moyens d'embellir la nature près des habitations en y joignant l'agréable à l'utile. Ce bref ouvrage a été publié sous la forme d'un livre en petit format en 1777Les 160 pages, déduction faite de l'introduction, tiennent en fait sur 16 pages du format A4: chaque page compte 17 lignes avec 33 caractères chacune, soit environ caractères au total. Avec un texte en taille dix points, environ caractères tiennent sur une page A4., quand l'aménagement du parc d'Ermenonville toucha à sa fin. La rupture avec la conception classique du jardin français est prononcée d'une façon des plus explicites : « Le fameux Le Nôtre, qui fleurissoit au dernier siècle, acheva de massacrer la Nature en asujettisant tout au compas de l'Architecte ; il ne fallut pas d'autre esprit que celui de tirer des lignes, & d'étendre le long d'une règle, celle des croisées du bâtiment ; aussitôt la plantation suivit le cordeau de la froide simétrie (...), les arbres furent mutilés de toute manière (...), la vue fut emprisonnée par de tristes massifs (...), aussitôt la porte la plus voisine pour sortir de ce triste lieu, fut-elle bientôt le chemin le plus fréquenté» (p. IX-XI).
Le marquis estime que dans un parc, ne doivent paraître ni clôtures ni jardins, car « tout arrangement affecté (...) ne peut jamais produire l'effet pittoresque d'un tableau ou d'une décoration ». Girardin s'intéresse au contraire à l'embellissement et à l'enrichissement de la nature, ce qui exclut tout de même de céder la place au désordre ou au caprice, comme il dit. « Si la nature mutilée et circonscrite, est triste & ennuyeuse, la nature vague & confuse n'offre qu'un pays insipide, & la nature difforme, n'est qu'un monstre ». « Ce n'est donc ni en Architecte, ni en Jardinier, c'est en Poëte & en Peintre, qu'il faut composer les paysages, afin d'intéresser tout à la fois, l'œil & l'esprit». L'effet pittoresque et la nature ne peuvent avoir qu'un même principe : « que tout soit ensemble, et que tout soit bien lié ».
vignette|Le hameau sur la rive ouest de l'étang du Petit Parc. Bien que bâties pour le parc, ses maisons servaient de métairie et le promeneur ne les approchait pas. Au fond l'abbaye de Chaalis.
Concrètement, ce principe se traduit par la création de perspectives de vue comportant une transgression du proche au lointain en plusieurs échelons. Au premier plan, le parc proprement dit avec une fabrique ou des parties du village d'Ermenonville (qui était alors visible depuis le Petit Parc) ; au deuxième plan, des monuments architecturaux du voisinage d'Ermenonville comme notamment l'abbaye de Chaalis et le donjon de Montépilloy ; et au troisième plan, les forêts, villages et fermes éloignés63. Toutefois, un certain nombre de fabriques n'entraient pas dans la composition de perspectives et ne devaient se découvrir qu'au fur et à mesure de la promenade.
L'expérience du promeneur devait se réaliser, selon M. de Girardin, en partant de trois registres de perception : par les yeux pour saisir le pittoresque ; par l'esprit pour s'approprier la poésie des lieux (plusieurs fabriques portant par ailleurs des citations de poésie) ; par l'âme pour ressentir le romantisme en émanant66. Le marquis comptait aussi sur la connaissance des références picturales répandues et des métaphores courantes dans la peinture paysagère italienne et française.
La compréhension des messages que Girardin voulait adresser aux promeneurs n'est pas aisée. Les styles architecturaux des fabriques manquent d'unicité et les textes poétiques dispersés au parc avec l'aide de ces dernières sont empruntés de tous les époques de création, du Moyen Âge jusqu'au . En effet, le parc exprime les pensées de son créateur et tiennent de ses références culturelles, qu'il faudrait pouvoir tenir en compte. Mais dans son propre essai sur le jardinage mentionné ci-dessus, Girardin ne livre que peu de clés à l'interprétation car il cherche à éviter de mettre en avant ses goûts personnels66-67.
Cependant, René de Girardin ne parle pas uniquement de la création de parcs paysagers, mais développe, dans le dernier chapitre de son essai, un modèle spatial de l'organisation d'un village rural, un modèle économique et sociologique d'une réforme agraire, ainsi que des idées pour la réforme du commerce. Son but ici n'est point d'ordre métaphysique ; il vise à réduire les déséquilibres entre riches et pauvres et à mettre fin à la misère dans les campagnes. Sur le fond de ses observations sur la réforme agraire anglaise au début du , le marquis voulait en faire une démonstration au parc d'Ermenonville. Les petites parcelles devaient être réunies en redistribuant les propriétés, pour rendre l'exploitation plus rentable, et une pâture commune devait se trouver au centre du village ; ceci afin de remédier au confinement des maisons (engendrant des maladies) et afin de pouvoir renoncer au gardiennage des animaux (une pâture commune peut être clôturée). Girardin y imaginait également un espace de jeux et de vie sociale. Dans le secteur est du Petit Parc (ou parc nord), le marquis a donc fait construire quelques maisons disposées de la sorte, qui furent réellement habitées par des cultivateurs74-77. On voit aisément à quel point les ambitions du marquis de Girardin sont éloignées des préoccupations d'une Marie-Antoinette qui, avec son hameau du Trianon, ne pensait qu'au divertissement.
Le séjour de Jean-Jacques Rousseau vignette|Jean-Jacques Rousseau en 1766. vignette|La « cabane du philosophe », fabrique du Désert (partie nord-ouest du parc), où Jean-Jacques Rousseau passait de longues heures lors de son séjour en 1778. Vers 1860.
Rousseau et Girardin s'étaient connus pendant les années 1770 à Paris, quand le philosophe demeurait rue Plâtrière et que le marquis lui commandait des copies de partitions italiennes.. Au printemps 1778, sa compagne Thérèse Levasseur avait la santé défaillante, et le médecin consulté avait conseillé de s'installer à la campagne avant les chaleurs de l'été. Le couple était alors à la recherche d'un nouveau domicile.
Sur l'invitation pressante du marquis, un de ses plus fervents admirateurs, Rousseau et son médecin, le docteur Le Bègue de Presle, arrivent à Ermenonville le 28 mai 1778 (Thérèse Levasseur suivant plus tard)16. Il y retrouve avec un enthousiasme extraordinaire la nature et des « arbres frais ». « Ah, monsieur ! s'écrie-t-il en se jetant à mon cou, il y a longtemps que mon cœur me faisait désirer de venir ici et mes yeux me font désirer d'y rester toujours », rapporta René de Girardin. S'adressant par la suite à l'épouse de Girardin : « Vous voyez mes larmes, ce sont les seules de joie que j'ai versées depuis bien longtemps, et je sens qu'elles me rappellent à la vie ». Si Rousseau avait décidé de s'installer provisoirement à Ermenonville, ce fut aussi pour son état de santé devenu préoccupant. Le nouvel environnement lui faisait du bien, l'écrivain semblait oublier la noire tristesse qui l'avait accablé pendant les précédentes années. Pour témoigner de sa gratitude envers la famille de Girardin, il donna des leçons de chant et de botanique aux enfants.. Rousseau herborisait aussi comme de son habitude, et passait parfois des journées entières dans une cabane située au sud-est de l'étang du Désert, dans la partie du parc qui portait le même nom.