Diogène de Sinope (en grec ancien : ), également appelé Diogène le Cynique et Diogène le Chien, né à Sinope vers 413 et mort vers 323 à Corinthe, est un philosophe de la Grèce antique, le plus célèbre représentant de l'école cynique. Il est contemporain de Philippe II de Macédoine et de son fils Alexandre le Grand, qu'il a rencontré.
Une partie de la tradition doxographique (Dioclès de Magnésie et Diogène Laërce) fait de Diogène le disciple d'Antisthène. Parmi les élèves attribués à Diogène figurent Androsthène fils d'Onésicrite, Monime, Onésicrite, Philiscos d'Égine, Phocion et Stilpon. Diogène est, de tous les philosophes cyniques, celui au sujet duquel on accumula le plus d'historiettes et de mots d’esprit, collectés principalement dans l'ouvrage de Diogène Laërce intitulé Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, dont les biographies font une large part aux anecdotes formulées selon le type de la chrieSur l'emploi, chez Diogène Laërce, de la forme d'énoncé (apophtegme présenté comme une réponse ou une réaction) que l'on travaillait dans les écoles de rhétorique antiques, au titre d'exercice préparatoire ( progymnasma), sous le nom de "chrie" (), voir J. F. Kindstrand, « », dans Elenchos, 7 (1986), 217-243, et M.-O. Goulet-Cazé (dir.), Diogène Laërce... (La Pochothèque, 1999), .. Ce matériau foisonnant est difficilement vérifiable. Les portraits de Diogène qui nous ont été transmis divergent parfois, le présentant tantôt comme un philosophe débauché, hédoniste et irréligieux, tantôt comme un ascète sévère, volontaire, voire héroïqueÉmile Bréhier, Histoire de la philosophie, tome 1, livre II, chapitre 1..
La prolifération d'anecdotes concernant Diogène montre que le personnage a profondément marqué ses contemporains. Diogène vivait dehors, dans le dénuement, vêtu d'un mauvais manteau, muni d'un bâton, d'une besace et d'une écuelle. Dénonçant l'artifice des conventions sociales, il préconisait une vie simple, plus proche de la nature, et se contentait, pour dormir, d'une grande jarre couchée sur le flanc. Diogène avait l'art de l'invective et de la parole mordante ; il ne se privait pas de critiquer ouvertement les grands hommes et les autres philosophes de son temps (en particulier Platon).
Les apostrophes les plus connues qu'on lui prête sont : (voulant dire un homme « vrai », bon et sage), phrase qu'il adressait à ses concitoyens en parcourant les rues, avec à la main, en plein jour, sa lanterne allumée ; , réponse faite à Alexandre le Grand, qui était aimablement venu le voir et lui avait demandé ce qu'il désiraitD.L. VI, 39 ; , adressé à Platon après que celui-ci eut défini l’Homme comme un « bipède sans plumes ». Diogène dépluma un coq qu’il apporta à l’Académie en lançant cette phrase pour se moquer de lui. Platon aurait ajouté par la suite à sa définition : «... doté de larges ongles plats »D.L. , 40..
Biographie vignette|Diogène () par John William Waterhouse, 1882, Galerie d'art de Nouvelle-Galles du Sud (Sydney). L'artiste a représenté la lanterne, le pithos et les oignons dont le philosophe se nourrit.
Origine sociale et éducation à Sinope Diogène est le fils d'un nommé HicésiosD.L. , 20., banquier (trapézite) dans la cité paphlagonienne de Sinope. La fonction de trapézite comportait la charge de superviser les changes entre monnaies locales et monnaies étrangères. De sa mère, on ne sait rien. La profession du père étant évidemment lucrative, le jeune Diogène dut recevoir une instruction soignée, incluant la gymnastique, la musique et la littérature. Diogène Laërce lui fait citer souvent des vers d'Homère et une fois un vers d'EuripideHomère : D.L. VI, 52, 53 (deux fois), 55, 57, 66 et 67. Euripide : VI, 55., et il lui prête une bonne connaissance de l'art équestreD.L. VI, 30, lequel était réservé aux classes aisées.
Expérience de l'exil et arrivée à Athènes Selon une version qui remonte à Dioclès de Magnésie et nous a été transmise par Diogène Laërce, Hicésios, ayant été accusé de falsifier la monnaie., fut jeté en prison et son fils Diogène contraint de fuir à Athènes. Selon une autre source (Eubulide) citée par Diogène Laërce , ils auraient été bannis tous les deux. Cet épisode de l'exil du père et/ou du fils a été considéré rétrospectivement comme le début de la vocation de philosophe cynique, ayant confronté le jeune Diogène à l'expérience du déracinement et du dénuement qui va façonner sa vision de la vie et de la possession matérielle.
Diogène Laërce rapporte que Diogène, une fois à Athènes, alla trouver Antisthène et parvint, au prix d'une grande insistance, à se faire admettre comme disciple par ce penseur solitaire « qui ne laissait personne l'approcher »D.L. VI, 21. Dion de Pruse explique dans son Discours que Diogène, en arrivant à Athènes, fréquenta Antisthène non par sympathie personnelle, mais en raison de sa doctrine, qui lui paraissait vraie et la seule à pouvoir aider les hommesDion de Pruse, Discours VIII (« Diogène ou De la vertu »), 1.. Diogène serait ainsi le disciple le plus célèbre d'Antisthène, fondateur de l'école cynique. Toutefois, la question reste disputée de savoir si Diogène a réellement été l'élève d'AntisthèneLa chaîne de succession () Socrate-Antisthène-Diogène-Cratès-Zénon de Kition est posée par Dioclès de Magnésie suivi par Diogène Laërce, VI, 21, mais se heurte à des difficultés chronologiques. Voir sur ce point M.-O. Goulet-Cazé, Le livre VI de Diogène Laërce... (1992), et I. Gugliermina (2006), , qui conclut à l'assez grande improbabilité d'une relation de maître à disciple entre Antisthène et Diogène, même s'il ne fait aucun doute que c'est à Athènes qu'il prend l'accoutrement des Cyniques et adopte leur mode de vie.. Il survit à Antisthène et ne voit pas d'utilité à se trouver un autre maîtreDion de Pruse, Discours VIII (« Diogène ou De la vertu »), 5 : « Antisthène étant décédé, Diogène jugea qu'il ne valait pas la peine de s'associer à personne d'autre. Il se retira donc à Corinthe pour y mener sa vie »..
Parcours de vie Le portrait-type de Diogène, qui fut indéfiniment répété par les Anciens et les Modernes, tient en quatre mots (tribôn, besace, bâton, « tonneau »), et se trouve fixé en quelques lignes chez Diogène Laërce (VI, 22-23), dont la documentation remonte sans doutes aux origines : cet équipage, qui était déjà celui d'Antisthène d'après DioclèsD.L., VI, 13., constituera pratiquement l'uniforme des Cyniques de tous les temps et lieux. Il se retrouve notamment dans les références à Diogène faites par SénèqueSénèque, Lettres à Lucilius, 90, 4 (besace et jarre pour dormir). et JuvénalJuvénal, Satires, 14, 308-309 (« la jarre du Cynique nu ne craint pas l'incendie ») ; ibid., 311-313 (« Alexandre comprit, quand de ce vase d'argile il vit le grand occupant, à quel point celui qui ne désirait rien était plus heureux que celui qui brûlait de posséder le monde entier ») chez les Latins, et du côté grec par ÉpictèteÉpictète, Entretiens, III, 22 : être cynique, c'est « porter un manteau grossier, dormir sur la dure, avoir une besace et un bâton, se promener en interrogeant et en insultant tous ceux qu'on rencontre...». Barbu et chevelu, le philosophe n'avait d'autre vêtement qu'un mauvais manteau appelé tribôn, portait une besace (), s'appuyait sur un bâton (qui, à l'occasion, lui servait d'arme), allait nus pieds et dormait dans un pithos (une jarre de grande taille) ; ce « tonneau » (comme l'appellent improprement les Modernes) se trouvait, d'après Diogène Laërce (VI, 23), dans le Métrôon d'Athènes, autrement dit le temple de la Mère des Dieux, Cybèle, lequel était situé à l'ouest de l'Agora. Diogène ne subsistait que grâce aux dons de ses amis, auditeurs ou mécènes. Il se piquait de réclamer (apaitein) et non de mendier (aitein), auprès de ses amisD.L. VI, 46. Les refus auxquels il s'exposait faisaient, à ses yeux, partie de son ascèse. C'est ainsi qu'on le vit un jour demander l'aumône à une statue, après quoi il répondit à ceux qui l'interrogeaient : « Je m'exerce à essuyer des échecs »D.L. VI, 49. Son but n'était autre que de devenir le plus libre et auto-suffisant () possible en s'affranchissant du superflu et en restreignant toujours plus sa dépendance des biens matériels. L'anecdote la plus significative à cet égard est peut-être celle qui le montre se débarrassant de son écuelle après avoir vu un enfant boire à la fontaine dans ses mains. Diogène alors avoue qu'il a trouvé son maître : « Un jeune enfant m'a battu sur le chapitre de la frugalité »D.L. VI, 37.
Conformément à l'enseignement de son maître AntisthèneD.L. VI, 19., le Sinopéen désirait vivre comme un chien (en grec kuôn, génitif kunos) et passer pour tel : d'où son surnom courant de « Diogène le Chien », qu'il assumait pleinementD.L. VI, 33 ; 55 ; 60 ; 61..
En bon émule du chien, Diogène affichait une absence totale de pudeur corporelle. Un jour qu'il se masturbait sur la place publique, il dit : . Cet « apophtegme » est répété plus loin par le doxographe D.L. VI, 69, qui caractérise alors la masturbation en public comme une pratique très fréquente voire continuelle () chez Diogène. Une telle indécence, évoquée non sans complaisance par le rhéteur Dion de PruseDion de Pruse, Discours VI (« Diogène ou La Tyrannie »), 17., fit école chez les plus provocants des Cyniques, par exemple Cratès de Thèbes, qui copulait en public avec sa femme HipparchiaD.L. VI, 97, ou, cinq siècles plus tard, Pérégrinos Protée, dont Lucien de Samosate dit qu'il n'avait pas honte de s'exciter les parties génitales au milieu d'une assemblée nombreuse et de qualifier cet acte d' « indifférent » (), concept fondamental dans la morale stoïcienne)Lucien de Samosate, Sur la mort de Pérégrinus, 17. Dans ses Vies à Vendre, 11, Lucien prête à Diogène le conseil suivant : « Fais hardiment, sous les yeux de tous, ce que nul ne ferait même quand il est seul »..
L'activité principale du Diogène que met en scène son biographe homonyme paraît avoir été le harcèlement éthique de ses contemporains, pratiqué sur la place publique et dans les lieux fréquentés. On l'aurait ainsi vu parcourir les rues d'Athènes en plein jour, une lanterne à la main ; aux passants qui, surpris, lui demandaient ce qu'il faisait, il répondait : . L'interprétation traditionnelle de cette réponse est que le philosophe entendait signifier à quel point il était difficile de trouver un homme digne de ce nom, un homme vertueuxCf. dans la même veine, DL, VI, 32 : « Un jour il s'écria : "Holà, des hommes !" (" !"). Tandis que des gens s'attroupaient, Diogène les frappa de son bâton en disant : "Ce sont des hommes que j'ai appelés, pas des ordures ! () ». Citons encore DL, VI, 60 : « Il revenait des Jeux Olympiques. À qui lui demandait s'il y avait une grande foule, il répondit "Oui, grande était la foule, mais peu nombreux les hommes" () ».. On a soutenuJ.-P. Dumont, "Des paradoxes à la philosophie", dans L'Âne, 37 (1989), . À quoi l'on objectera que Diogène, s'il avait eu cette intention, aurait fait précéder le substantif de l'article défini : « je cherche l'homme ». que Diogène, en nominaliste avant la lettre, aurait voulu prouver par-là que l'Idée d'homme, telle que l'Académie de Platon tentait de la définir, n'existait pas dans la réalité (). Diogène Laërce rapporte encore (VI, 40) que, comme Platon avait défini l'homme comme un « bipède sans plumes », Diogène pluma un coq et l'apporta à l'école de Platon en disant : .
Capture par les pirates, expérience de la servitude, préceptorat