L’histoire des techniques est l’étude de toutes les réalisations techniques de l’homme, de leur contexte d’apparition comme de leurs répercussions sur la société. La lecture la plus courante de cette histoire est que les progrès techniques répondent à des nécessités économiques, militaires ou sociales, et sont personnalisés par des intentions et des projets individuels. Leurs histoires au cours des âges sont donc étroitement liées aux évolutions des diverses civilisations humaines.
Jusqu'au , les progrès techniques ont précédé les progrès scientifiques, le a été une période de grandes innovations accompagnant la révolution industrielle, et l'occasion d'un rapprochement entre techniques et sciences. Depuis le milieu du progrès techniques et scientifiques sont intimement liés.
Histoire de la discipline L'histoire des techniques est un sujet d'étude assez récent, qui est apparu, en tant que domaine historique, dans l'entre-deux-guerres, à un moment où conjointement la technique (la rationalisation) et l'économie (la crise de 1929) faisaient débat. Deux grands textes ont marqué cette époque : L'Homme et la technique d'Oswald Spengler, paru en Allemagne en 1931 et Techniques et civilisation de Lewis Mumford, paru aux États-Unis en 1934.
Cet intérêt nouveau pour l'étude de l'impact des techniques sur le développement économique et sur les sociétés s'est traduit en France par la fondation en 1931 par Abel Rey, du Centre d'Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques à la Sorbonne, qui publia la revue Thalès, et le numéro spécial de la revue des Annales d'Histoire Économique et Sociale, paru le 30 novembre 1935, qui débutait par la fameuse phrase : « Technique : un de ces nombreux mots dont l'histoire n'est pas faite », p. 531.
En France, après la Seconde Guerre mondiale, les études les plus importantes sont dues à Maurice Daumas, François Russo et Bertrand Gille qui ont avancé des thèses très différentes sur la manière de faire de l'histoire des techniques et sur les progrès des techniques au cours de l'histoire humaineAhmed Djebbar, Gabriel Gohau et Jean Rosmorduc : Pour l'histoire des sciences et des techniques, Hachette et CNDP éditeurs, 2006, .. En Belgique, Jean-Claude Baudet s'est efforcé d'élucider les liens entre histoire des techniques et histoire des sciences.
Chronologie
Il n'est pas possible de dater avec précision la plupart des inventions et évolutions techniques : mis à part le manque de documents ou d'éléments matériels, tout progrès marquant est le résultat de progrès techniques considérés comme mineurs, souvent avec des périodes de stagnations ou des progrès graduels, et des études détaillées, au cas par cas, montreraient que ces étapes sont indispensables aux réalisations majeures.
Certains auteurs défendent les idées selon lesquelles l'évolution des techniques est cumulative et la vitesse d'évolution augmente de manière exponentielle au cours de l'histoire : on parle de « l'accélération du progrès scientifique et technique ». Ils s'appuient notamment sur la nécessité d'utiliser une échelle de temps logarithmique pour rendre lisible toute frise ou tableau répertoriant les différents progrès techniques depuis les originesBruno Jacomy, Une histoire des techniques, Seuil éditeur, 1990, .
D'autres auteurs défendent cette idée d'accélération en ne se référant qu'à quelques grandes innovations techniques et en considérant la moyenne entre « la constatation des possibilités techniques de la découverte et le début du développement commercial du produit qui en a découlé » dans une période récentePage 78 du livre de Ahmed Djebbar, Gabriel Gohau et Jean Rosmorduc : Pour l'histoire des sciences et des techniques, Hachette et CNDP éditeurs, 2006, . :
Période considérée Délai de réponse à l'innovation1885-191930 ans1920-194416 ans1945-19649 ans
L'économie et le militaire comme principaux commanditaires
Karl Marx a écrit que « le savoir social est devenu une force de production directe » et que « le capital » en définit l'usage. Sans prendre comme un dogme cette idée, l'histoire des techniques montre que les inventions individuelles sont toujours tributaires du contexte social et économique, et que leur devenir l'est encore plus. De brillantes inventions n'ont pas eu de suite pour cause de désintérêt, d'inutilité dans la suite de l'histoire de la société où elles sont nées. Exemples Héron d'Alexandrie, héritier d'une grande tradition de mécaniciens grecs, a développé des mécanismes d'automates à des fins d'amusements publics ou de commandes par des temples religieux voulant faire forte impression sur leur public. Il a réalisé des mécanismes assimilables à la machine à vapeur, des mécanismes hydrauliques, associés à de l'autorégulation, des engrenages d'une grande sophistication, en utilisant les propriétés de la compressibilité de l'air et de l'incompressibilité de l'eau, allant jusqu'à permettre une programmation des mouvements réalisés par ses machineries sur la scène du spectacle. Tout cela ne sera que vaguement gardé en mémoire, comme objets de curiosités. En Occident, à partir de la Renaissance, et surtout du , tout début de l'industrialisation, ses travaux sont utilisés ou ré-inventés, et grandement améliorés. Par contre, les mécanismes de l'art militaire grec, auxquels Héron d'Alexandrie n'apporte aucune innovation réalisable, trouvent immédiatement d'attentifs continuateurs dès la Rome antique. Le développement du moulin, à eau ou à vent, ne se comprend qu'avec son importance économique. L'utilisation en a été longtemps limitée au broyage des grains en Occident, alors qu'en Chine il a été très tôt utilisé comme moyen de transformer l'énergie hydraulique en énergie mécanique pour toutes sortes d'usages (notamment pour activer les soufflets des hauts fourneaux) grâce à la connaissance du système bielle-manivelle dès le de notre ère.
Au Moyen Âge, les universités sont dirigées par des ordres religieux, ont un rôle très idéologique et sont presque complètement détachées des progrès techniques réalisées hors de leurs murs par la bourgeoisie marchande puis pré-industrielle.
L'État : organisateur et bénéficiaire thumb|upright=1|L'aqueduc romain du Pont du Gard.De nombreuses observations de civilisations semblent indiquer que leur État a joué un rôle moteur dans l'épanouissement des techniques. En Égypte antique, en Mésopotamie et dans la Rome antique, par exemple, les canaux d'irrigation pour l'agriculture, les aqueducs pour l'approvisionnement des villes, les routes ont été édifiés par ces États. De manière plus générale, si toute activité technique (et scientifique) dérive d'une pratique sociale, les rapports entre les pouvoirs centraux forts et les progrès techniques sont complexes et leur analyse est considérée comme difficile. Exemples L'Empire romain disposait, par ses conquêtes, d'accès aux meilleures compétences dans un domaine donné (les forgerons celtes, entre autres), d'un grand nombre de gisements de minerais divers, de moyens de combustion, et a édifié de nombreuses voies qui ont facilité les déplacements de matériaux, et l'administration romaine a permis de gérer au mieux ces différents avantages.
De nombreux souverains, des califes aux princes d'Europe ou d'Asie, ont financé la construction et la gestion d'observatoires astronomiques, favorisant ainsi certaines orientations dans les préoccupations techniques et scientifiques : les visées étaient en général religieuses, et agricoles (établissement de calendriers), mais concernaient aussi l'orientation des voyageurs à partir de l'observation du ciel étoilé et donc une meilleure gestion de l'espace géographique.
L'État français a développé les chemins de fer et amélioré la qualité des routes, au , ce qui a favorisé les échanges extra-régionaux, et l'unification linguistique du pays (toutefois, il semble que l'école républicaine et la démocratisation des institutions, à la fin du , aient été au moins aussi déterminantes).
Dans l'Europe pré-industrielle, l'invention de la propriété intellectuelle, par le biais du brevet, est une manière de favoriser les progrès techniques et leur rentabilité.
Les objets et techniques évoluent suivant des lignées
Les créations ex nihilo existent mais sont rarissimes. Un objet, outil ou machine est le fruit d'une maturation plus ou moins lente et de recherches parallèles sur la base d'une culture existante où les innovations sont successives, progressives et cumulatives autour d'objets de même type ayant les mêmes fonctions et le même type de fonctionnement. Exemples L'évolution de la taille de la pierre, du galet taillé il y a deux à trois millions d'années jusqu'au débitage Levallois il y a 300 000 ans, montre une maîtrise lente et progressive des méthodes du débitage qui s'appuie toujours sur les acquis antérieurs.
La métallurgie est née, vers le millénaire avant notre ère, au sein de civilisations ayant au préalable développé la poterie, donc ayant déjà une bonne pratique des fours, et les premiers métaux ont été d'abord utilisés pour faire des bijoux. L'amélioration des fours, la pratique de la fabrication de ces bijoux ont permis de mieux maîtriser ces matériaux et d'envisager leur utilisation à d'autres fins.
La révolution industrielle est le fruit d'une lente évolution. Elle a commencé au avec la mécanisation croissante des moulins hydrauliques, l'invention et le perfectionnement des métiers à tisser et à filer, au départ à partir des exemples des automates. Parallèlement, depuis le , la recherche d'une source importante d'énergie pour pouvoir drainer les eaux s'infiltrant dans les mines de charbon a accentué l'intérêt pour les premières machines à vapeur (efficaces à partir du début du ) qui permettront, tout à la fin du , d'affranchir les installations mécanisées des contraintes de l'énergie hydrauliqueHistoires de machines, ouvrage collectif, éditions Belin, 1980 (première édition : chez Belin en 1978, pour l'édition américaine en 1963). .
L'ordinateur, dont l'évolution n'est pas achevée, a émergé très lentement, puis à vitesse croissante, depuis l'abax des grecs, passant par la pascaline jusqu'à l'utilisation des microprocesseurs, Voir : Histoire des ordinateurs.
Mutations ou révolutions ? thumb|Fabrication de papier en ChineLe principal point de divergence entre Maurice Daumas et Bertrand Gille se situe dans l'analyse des transitions techniques observées au sein de diverses civilisations.
Maurice Daumas affirma que « si on considère l'histoire des techniques à l'échelle de l'histoire de l'homme, et pas seulement de certaines civilisations, on ne décèle jamais une évolution régressive des techniques » et que « depuis l'origine de l'humanité, le progrès des techniques s'est poursuivi de façon régulière, à peu près sans faille » ; il voyait les changements importants dans une civilisation comme des « mutations ».
Bertrand Gille, se focalisant sur les études des techniques à une époque donnée, dans une civilisation donnée, y associait un « système technique » qui inclut les techniques et leurs liens avec le système économique et social. Avec cette grille d'analyse, il affirma que l'histoire des techniques est une succession de grands systèmes techniques, que certains systèmes sont restés « bloqués », et que la transition d'un système à l'autre est une « révolution technique ». Il semble que cette analyse a actuellement la faveur des spécialistes.
Exemples