thumb|Seigneur reprenant un fief (1315-1325).
Le fief, également appelé tenure noble ou terre de noble tenure est, au Moyen Âge et à l'Époque moderne, un bien ou un revenu immobilier cédé par un seigneur à un vassal en rétribution des services obligatoires dus par le vassal. Contrairement à une tenure paysanne, la tenure noble implique une cérémonie d'hommage du vassal au seigneur suzerain.
En droit médiéval, le fief est opposé à l'alleu, terre dont le propriétaire n'est le vassal d'aucun seigneur, et à la censive, bien roturier détenu héréditairement, notamment par les paysans.
Si le fief est constitué seulement par les revenus d'une terre, le vassal est alors dit « chasé » sur cette terre.
Le système du fief ou système féodal, qui se développe à la fin du haut Moyen Âge à la suite de l'émiettement du pouvoir impérial et royal dans l'Empire carolingien à partir du milieu du , aboutit à l'établissement d'une aristocratie foncière détenant à titre héréditaire non seulement des terres, mais aussi des pouvoirs judiciaires et militaires. Cette aristocratie est hiérarchisée, depuis les ducs et les comtes, jusqu'aux simples seigneurs fonciers.
En France, au début de la dynastie des Capétiens (987-1328), le roi détient directement des terres et pouvoirs (le domaine royal) dans une région restreinte du royaume (de Paris à Orléans). La plus grande partie du royaume est aux mains des grands vassaux (duc de Normandie, comte de Champagne, comte de Toulouse, duc d'Aquitaine, etc.) qui ont eux-mêmes de nombreux vassaux et sont beaucoup plus puissants que le roi. La dynastie des Capétiens va cependant réussir à acquérir plusieurs grands fiefs (Normandie, Anjou, Poitou, Champagne, comté de Toulouse, etc.) et à étendre ainsi le domaine royal.
Étymologie Le mot, sans doute d'origine germanique (néerlandais , allemand Vieh, « bétail », meuble source de richesses), apparait dans le Sud de la France à la fin du sous la forme fevum, qui résulte peut-être d'une confusion avec le mot fiscum (qui, à l'époque carolingienne, désigne les grands domaines royaux), et une filiation avec beneficium, ce qui évoquerait l'origine « publique » du fief méridional (le beneficium désigne la concession d'une terre fiscale par un agent public en échange de services publics). Il s'étend ensuite aux autres formes de concessions vassaliques et se substitue au mot bénéfice.
Le fief dans l'Empire romain tardif (-)
Le système du fief se développe au départ dans le cadre de la clientèle privée, dans le cadre des troubles qui sévissent dans l'Empire romain au . En effet, un maître qui décide de « chaser » (« caser », expression en vieux français) des hommes qu'il emploie pour sa protection reste propriétaire de la terre ou de la rente qu'il concède ; par contre, il aliène, pour un temps, les revenus liés à ce bien, au profit d'un homme, membre de sa clientèleK.F. Werner, Naissance de la noblesse, Fayard, 1998..
Les sociétés germaniques du connaissent aussi les liens d'homme à homme, un homme libre se met au service d'un autre homme libre, plus puissant que lui. Dans un premier temps, la suite ainsi formée accompagne les Potentes, comme les désigne Tacite, dans toutes leurs démarches de prestige, puis les escorte à la guerre à partir du ap. J.-C. (attestée par les sources romaines).
Le fief dans le Bas-Empire
La réforme administrative de Dioclétien, en créant les comes, permet la première étape de l'immixtion de ces liens de nature privée dans la gestion de l'État. En effet, si les comtes, représentants du princeps dans la circonscription territoriale appelée diocèse, restent dépendants du pouvoir impérial, , ils recrutent leurs fonctionnaires dans leur entourage privé.
Or les invasions du ont vu le renforcement des liens de clientèle, qui sont des liens de dépendance entre hommes libres, mais de statut et de condition différente.
Fief et fonction publique : le système du foedus À l'origine de la fusion entre le fief et l'office public, se trouve la pratique du , à partir de la fin du , de confier la défense d'une province romaine à un chef germanique. Dans le cadre d’une convention (foedus) entre le princeps et un chef germanique, ce chef, souvent roi pour son peuple, devient un fonctionnaire romain ayant rang consulaire (il porte souvent la pourpre) et est doté d'un certain nombre de pouvoirs militaires. Pour rémunérer ses troupes, il a la jouissance des revenus d'une partie des terres de l'État romain (ager publicus) et du patrimoine de l'empereur (fiscum), toujours gérées par des fonctionnaires romains. Il dispose de pouvoirs civils seulement en ce qui concerne son peuple et dans le cas d'affaires judiciaires mettant en cause à la fois des Germains et des Romains (c'est-à-dire, depuis 212, tous les hommes libres de l'Empire). Ainsi, les cadres administratifs romains, politiques et ecclésiastiques perdurent et continuent de constituer l'armature de la société.
En outre, la pratique du foedus, qui se généralise au , crée les conditions de la fusion de la clientèle, privée, et de la fonction publique (au sens romain du terme)K. F. Werner, Naissance de la noblesse (pour le reste du paragraphe).. Pour renforcer ce lien, lors du traité, le roi germanique se place dans la dépendance du princeps. C'est ainsi que les rois germaniques deviennent des hommes du princeps (cette fiction est maintenue jusqu'en 751, dans le royaume Franc). La première utilisation technique du terme fief se trouve sur une charte datée de 899.
Le fief durant le haut Moyen Âge
Les Pippinides puis leurs descendants carolingiens bâtissent leur pouvoir sur les fondations esquissées dans la partie précédente. Au départ rente viagère, il devient au fil du , après la prise du pouvoir par Charles Martel, une terre, souvent prise aux possessions de l'Église, confiée à un guerrier, à charge d'entretien de lui et sa suite.
Le fief Pippinides Les Pippinides, ancêtres des carolingiens, famille noble austrasienne possessionnée entre Meuse et Rhin, commencent par se constituer une suite armée, puis s'emparent des biens d'église, qu'ils tiennent ensuite en fiefs.
À partir de Charles Martel, ces biens sont concédés en « précaire » à un soldat carolingien, le vassal devant son service, non plus à l'abbaye ou au registre cathédrale, mais au maire du palais carolingien. Ce système est alors justifié par les besoins de défense de la Chrétienté après la conquête arabe de l'Espagne.
Le fief carolingien
Le fief comme rétribution d'un office public Pépin et plus encore Charlemagne font du fief un moyen de rétribution des fonctionnaires publics. En effet, le comte reçoit en échange du symbole de sa charge un bénéfice, souvent une bourse. Dans sa circonscription, le comté, il exploite pour son entretien personnel et celui de ses adjoints, une partie des amendes. En échange de cette rémunération, il perçoit les impôts, met en application les capitulaires carolingiens, surveille la mise en valeur des terres publiques, défend le peuple contre les abus, les infidèles et les rebelles au roi… Il est le représentant du roi dans sa circonscription et doit lui reverser une part des amendes et revenus.
Évolution de l'institution du fief Rapidement, durant le règne de Charlemagne, la charge publique dans un missicatus est attachée à un fief, source de revenus pour le propriétaire. Tant que le royaume, puis l'Empire franc, connaissent la croissance territoriale, la superficie totale des terres publiques augmente, et donc les capacités royales à chaser les fonctionnaires royaux aussi. Mais, à partir du règne de Louis le Pieux, la croissance territoriale s'arrête, le stock de terres et de revenus à distribuer reste fixe, les grands commandements dont dispose le roi pour rémunérer ses fidèles s'amenuisent du fait des distributions des charges et des revenus affiliés. Dans les guerres civiles des années 830-840, un premier pas est franchi : les offices publics servent à acheter - ou raffermir - des fidélités, ce qui entraîne une surenchère permanente entre les prétendants carolingiensThieis, Nouvelle Histoire de la France médiévale, tome 2, L'Héritage des Charles (814-987).
Le fief dans les royaumes issus du traité de Verdun (843)
En 843, le traité de Verdun signifie la fin provisoire des rivalités entre les fils de Louis le Pieux. Il signifie surtout la première étape vers la mise en place de structures politiques plus en lien avec l'horizon du temps que ne l'était l'Empire à l'époque de Louis le Pieux. Les potentes se placent dans la fidélité d'un des trois enfants de Louis, des lignages sont déracinés ; de nouvelles configurations mouvantes se dessinent. C'est alors la première étape vers l'adéquation entre les horizons des Potentes et leurs moyens réels. Les rois se positionnent rapidement dans la pyramide des honores, modifiée en 843, chacun des rois s'affirmant dans son royaume comme le dépositaire des charges publiques. Rapidement, le roi devient un arbitre dans l'attribution des biens publics et des grands fiefs, mais, contrairement à la fiction du princeps, le roi n'a la jouissance des honneurs que parce que les grands le permettent : sans leur accord, il ne peut rien faire, comme le démontre la tentative de Charles le Simple de contrôler plus directement l'abbaye Saint-Martin de Tours, en la confiant à l'un de ses proches de basse extractionThieis, Nouvelle Histoire de la France médiévale, l'Héritage des Charles.
S'ils ne peuvent pas disposer à leur guise des fiefs issus des charges publiques, ils peuvent cependant, pendant encore déplacer un représentant, rendre la justice dans une large portion de territoire, défendre efficacement le peuple chrétien.
L'hérédité des charges publiques
Dans le royaume occidental, celui de Charles le Chauve, dès le retour de Verdun, est adopté le capitulaire de Coulaines, base du contrat du roi et de son aristocratie : le roi ne peut plus priver un homme de son bénéfice sans lui avoir donné l'occasion de se défendre devant son tribunal ; en outre, il ne peut plus disposer à sa guise des grands bénéfices, et doit respecter un équilibre des pouvoirs entre grands lignages. Durant son règne, l'actif Charles le Chauve déplace fréquemment des comtes, des abbés et des évêques, voire, s’il s'avère qu'ils ne rendent pas le service dû, les destitue. Cependant, au fil des années, il se cantonne de plus en plus dans un rôle d'arbitre entre les différentes factions nobiliaires.
En 877, avant de repartir pour l'Italie, Charles le Chauve, empereur auguste, réunit sa noblesse à Quierzy et, dans un capitulaire, garantit à ceux qui le suivent le maintien de leurs charges et des bénéfices qui leur sont liés. En outre, sans l'expliciter clairement, il assure aux descendants des fonctionnaires la jouissance des charges de leurs parents.
La création de grands commandements
Durant le règne de Charles le Chauve, le roi met en place de grandes structures territoriales, les marquisats et les duchés, qui patronnent plusieurs comtés. Ce faisant, il crée un échelon supplémentaire entre ses fonctionnaires et lui. À la fin de son règne, il est encore en mesure de muter ses marquis et ducs d'une circonscription territoriale à l'autre, mais il ne peut les relever de leur fonction. La création de ces grands commandements sont liées à la volonté de Charles le Chauve de défendre son royaume de manière plus efficace face aux raids de pillards normands. Ainsi, est confié à Robert le Fort un marquisat sur la Seine, par exemple. Mais, alors que Charles le Chauve les contrôle encore étroitement, ses fils et successeurs ne sont plus en mesure de les contraindre au service dû au roi.