Les Bienveillantes est un roman de l’écrivain franco-américain« Jonathan Littell est devenu français » Jonathan Littell, écrit en français, paru en . Il s’agit des mémoires d’un personnage fictif, Maximilien Aue, qui a participé aux massacres de masse nazis comme officier SS.

Le récit est divisé en sept parties qui évoquent la musique et les danses du (toccata, allemande et , courante, sarabande, menuet en rondeaux, air, gigue) et suivent la chronologie macabre de la guerre sur le front de l'Est, de la Shoah par balles en 1941 aux camps d'extermination des Juifs en passant par la bataille de Stalingrad pour s'achever à la chute de Berlin en 1945.

Le titre Les Bienveillantes renvoie à l’Orestie, d'Eschyle, dans laquelle les Érinyes, déesses vengeresses qui persécutaient les hommes coupables de parricide, se transforment finalement en Euménides apaisées. Dans cette réécriture du mythe, on retrouve la proximité incestueuse de la sœur, l'ami Thomas/Pylade qui lui sauve plusieurs fois la vie, mais aussi la figure méconnue du père disparu et la rupture avec la mère remariée qui sera mystérieusement assassinée avec son compagnon. Les Érinyes sont également présentes à travers les deux policiers qui poursuivent le fils, soupçonné d’être le meurtrier : ils finiront par disparaître en laissant Max sans remords mais impuissant à effacer le souvenir de ses actes passés.

Le livre a été un des principaux ouvrages de la rentrée littéraire de 2006 en France ; il a obtenu le grand prix du roman de l'Académie française le et le prix Goncourt le . À la fin 2007, le roman avait été vendu à plus de Les 20 événements de 2008 dans Le Figaro du 2 janvier 2008.. Le succès s'est confirmé avec la réédition du roman, revu par l'auteur, dans la collection « Folio » () en , et les éditions en langues étrangères se sont multipliées, parfois avec une grande réussite comme en Allemagne., mais ont rencontré aussi des réticences comme aux États-Unis..

Origine et genèse upright=1.0|vignette|Deux Érinyes ou Furies.

Il s’agit ici d’un « faux premier roman », l’auteur ayant déjà publié Bad voltage – un roman de science-fiction – en 1989.

Le titre Les Bienveillantes renvoie à une tragédie d’Eschyle, Les Euménides. Les Érinyes étaient des divinités vengeresses qui persécutaient les hommes coupables de crimes, en particulier d'homicides contre un membre de sa famille. Oreste, obéissant à l'oracle de Delphes lui demandant de venger son père Agamemnon, tue en effet sa mère Clytemnestre, et se voit poursuivi par les Érinyes ; mais la déesse Athéna plaide en sa faveur et les Érinyes se changent, pour Oreste, en Euménides, c’est-à-dire en Bienveillantes.

Interrogé sur ce qui l’a incité à écrire un roman sur le massacre des Juifs, Littell évoque la photographie saisissante, découverte en 1989, d’une partisane russe, Zoïa Kosmodemianskaïa, pendue par les nazis. Plus tard, la découverte du film Shoah de Claude Lanzmann et la lecture de plusieurs ouvrages, dont La Destruction des Juifs d'Europe de Raul Hilberg et Les Jours de notre mort de David Rousset, l’ont influencé et ont donné une orientation plus précise à son projet.

Le parcours biographique de l’auteur – engagement humanitaire en Bosnie-Herzégovine et en Tchétchénie – se révèle également éclairant.

L’auteurLa bande à Bonnot, France Inter, septembre 2006. reconnaît que la portée de l’œuvre dépasse le seul génocide des Juifs pour revêtir une dimension plus universelle. Il révèle que Il précise :

Jonathan LittellJonathan Littell, « Entretien avec "Le Monde" », Le Monde, 31 août 2006. déclare avoir travaillé cinq ans sur le roman. À des fins de documentation, il s’est rendu, entre autres, en Ukraine, dans le Caucase, à Stalingrad, en Pologne (Lublin, Cracovie), en Poméranie. Il s’est également plongé près de deux ans durant dans les archives écrites, sonores ou filmées de la Seconde Guerre mondiale et du génocide, les actes des procès, les organigrammes administratifs et militaires, les études historiques et interprétatives.

Littell n'est pas le premier qui a écrit de cette façon sur la Shoah. Le critique littéraire Gregor Dotzauer a établi que Primo Levi, dans ses récits sur Auschwitz et dans ses essais, avait déjà dépeint les horreurs du national-socialisme du point de vue des criminels. De même, dans le roman Le Nazi et le Barbier, paru en 1971 aux États-Unis et en 1977 en Allemagne, l'écrivain juif allemand, Edgar Hilsenrath, en se servant du mode grotesque, a décrit la Shoah vue par les yeux des criminels. Le rapprochement avec La mort est mon métier de Robert Merle ou Le Roi des Aulnes de Michel Tournier a été également souvent effectué, comme par Dominique ViartDominique Viart, « Les prix, sismographes de la vie littéraire », Libération, 9 novembre 2006..

Résumé

Cet imposant roman de près de neuf cents pages (et mille quatre cents dans l'édition de poche) est constitué par le récit rétrospectif à la première personne de Maximilian Aue qui, des décennies plus tard, se penche sur une période cruciale de sa vie : sa participation aux massacres de masse en tant qu’officier SS, alors qu'il était âgé de vingt-cinq à trente ans. Il assume, au-delà du bien et du mal, son engagement nazi pour le peuple allemand conduit par le Führer, en ayant d’ailleurs le plus souvent une position d’observateur – il écrit des rapports aux autorités supérieures de la SS – plutôt que d’exécuteur, même s’il lui arrive de tuer.

Le narrateur raconte – tout en effectuant de fréquents retours en arrière sur son enfance et sa jeunesse – ses années de criminel de guerre, sans désarroi moral, même s’il semble somatiser, accumulant vomissements et diarrhées.

Le récit des horreurs de la guerre nazie suit la chronologie des massacres sur le front de l’Est. Suivant le rythme des œuvres au clavecin de Jean-Philippe Rameau, compositeur apprécié du narrateur, l’auteur a divisé le roman en sept parties : après une toccata introductive, se succèdent six danses du (allemande et , courante, sarabande, menuet en rondeaux, air, gigue) qui s’enchaînent en une danse macabre cynique, un Crépuscule des dieux que colorent le rouge des meurtres de masse et le noir de l’uniforme SS.

vignette|upright=1.0|Une « action » des Einsatzgruppen contre les Juifs en Ukraine en 1942. vignette|upright=1.0|Ligne de front de la bataille de Stalingrad.

La première partie est intitulée « Toccata » : elle constitue une sorte de prologue faustien et expose le projet du narrateur, ex-officier des Einsatzgruppen, et en tant que tel, responsable de crime contre l’humanité, de raconter son histoire. Dénué de mauvaise conscience, il ne cherche pas à se justifier ou à rendre des comptes. Il insiste sur l’aspect ordinaire des bourreaux et soutient que ce destin peut être celui de tous ceux qu’il appelle, avec François Villon, ses « frères humains ». Le lecteur apprend qu’il est, dans les années soixante-dix, un industriel spécialisé dans la production de dentelles quelque part dans le Nord de la France, peut-être à Calais. Il a une vie rangée, est marié, a des jumeaux vis-à-vis desquels il n'exprime aucune affection. Dans la seconde partie, « Allemande et » (), le lecteur suit Max Aue (le narrateur descripteur), membre des Einsatzgruppen, sur le front de l’Est en Ukraine, en Crimée et en dernier lieu dans le Caucase. Il décrit les massacres (dont le massacre de Babi Yar) à ciel ouvert, des Juifs (La Shoah par balles) et des bolcheviques à l’arrière du front. Le chapitre s’achève par son affectation à Stalingrad. C'est une sanction de ses supérieurs (à la suite d'une divergence d'opinions concernant l'appartenance ou non d'une tribu des montagnes caucasiennes au peuple juif) qui équivaut à une condamnation à mort (la ville était assiégée par les Russes et sur le point de tomber). La troisième partie, « Courante », est consacrée au siège et à la bataille de Stalingrad, dont Aue réchappe miraculeusement, bien qu’une balle lui ait traversé la tête. Dans la quatrième partie, « Sarabande », Max Aue effectue sa convalescence sur l’île de Usedom, à Berlin et en France. La mère et le beau-père du héros sont assassinés lors de son séjour chez eux à Antibes. Le « Menuet en rondeaux » () est le chapitre le plus long du roman. Max Aue, affecté au ministère de l'Intérieur du Reich dirigé par Heinrich Himmler (de 1943 à 1945), joue un rôle actif dans la gestion illusoire de la « capacité productive » du « réservoir humain » que constituent les prisonniers juifs. On entrevoit les rouages de la Solution finale avec sa bureaucratie (Himmler, Eichmann, Rudolf Höß…) et ses massacres de masse (camps d’Auschwitz, de Bełżec, etc.). La grande différence avec Eichmann est qu'aligné sur les idées et les projets de Speer, Max désire naïvement faire travailler les prisonniers de guerre, ce qui exige que des rations alimentaires plus élevées leur soient attribuées, ce qui contraste avec l’attitude prédominante des SS, qui les massacrent ou les laissent périr. Jamais le narrateur ne semble souffrir moralement de la mort des prisonniers ; pour lui, il s’agit d’une faute, voire d'une erreur mais non d’un crime. Par ailleurs, deux vrais policiers, Clemens et Weser, chargés d’enquêter sur le meurtre de la mère du narrateur et de son compagnon, le soupçonnent très vite et ne cesseront de le poursuivre. Le chapitre « Air » () met en scène le séjour de Max Aue dans la propriété de sa sœur et de son beau-frère, en Poméranie, dans une orgie solitaire « bataillienne » de nourriture, d’alcool et d’onanisme. C’est le chapitre le plus onirique du roman, où se dévoilent, de plus, les obsessions sexuelles de Max Aue. Le dernier chapitre, « Gigue » (), relate la fuite devant l’avancée des Soviétiques et le séjour dans Berlin capitale assiégée. La fin du roman complète le début : Aue, muni des papiers d’un Français du Service du travail obligatoire (STO), pourra quitter Berlin pour la France, son bilinguisme le protégeant du soupçon.

Personnages Maximilian Aue, le narrateur

vignette|gauche|upright=0.8|Insignes de col d'un SS-HauptsturmführerÉquivalent de capitaine en France..

En allemand Aue signifie terre le long d'un cours d'eau.

Le magazine allemand Der Spiegel rapproche le nom Aue de celui de Maximilian Aub Mohrenwitz (1903 – 1972)Romain Leick, « », Der Spiegel, 13 novembre 2006. Jonathan Littell s'est exprimé en lors de son invitation à l'École normale supérieure de ParisConférence exceptionnelle du 24 avril 2007, De l'abjection à la banalité de mal, ENS, http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=conf&idconf=1727 : « Pourquoi ce nom de Max Aue pour mon personnage principal ? Je n’ai pas de réponse. J’aime bien l’idée d’un nom sans consonne. Comme tout romancier, je dresse des listes, je collectionne des noms. Mais j’ignorais qu’il y en avait eu un qui fut critique d’art autrefois [Aub]. Je viens de recevoir une lettre d’une famille m’avisant que leur père s’appelle Maximilien Aue et qu’il est prof en Amérique, la lecture de mon livre les rend bizarres… »

Sur le plan idéologique, le narrateur du roman est un nazi convaincu. Ce n'est pas un antisémite paranoïaque.

Pour ce qui est de sa vie privée, on sait que son père a disparu en 1921. Toutes les recherches pour le retrouver ont été vaines et sa mère s’est remariée avec un Français, Aristide Moreau. Max a une sœur jumelle pour laquelle il éprouve des sentiments incestueux. Le narrateur est présenté comme un personnage cultivé, parlant plusieurs langues – allemand évidemment mais aussi français, grec et latin. Détail très important pour l’époque, Aue est homosexuel.

Après une scolarité en France, il retourne en Allemagne faire des études de droit à Kiel, et quitte sa mère et son beau-père avec lesquels il est en conflit.

Les personnalités historiques