Fernando António Nogueira de Seabra PessoaSon nom de famille, qui signifie « une personne » et qui vient du mot latin signifiant « masque de théâtre », était orthographié Pessôa sur son acte de naissance. L'accent circonflexe fut supprimé par lui-même le 4 septembre 1916 après une réforme de l'orthographe portugaise. Cet acte hautement symbolique voulait marquer une renaissance personnelle à la modernité et un engagement pour la modernisation soutenue par la nouvelle république du Portugal. est un écrivain, critique, polémiste et poète portugais trilingue (principalement portugais, mais aussi anglais et, dans une moindre mesure, françaisChansons et traductions de ses propres œuvres, accessoirement correspondance, réflexions personnelles et notes de travail.). Né le à Lisbonne, ville où il meurt des suites de son alcoolisme le , il a vécu une partie de son enfance à Durban en Afrique du Sud.

Théoricien de la littérature engagée dans une époque troublée par la guerre et les dictatures, inventeur inspiré par Cesário VerdeF. Pessoa, Páginas Intimas e de Auto-Interpretação, p. 168-169, Ática, Lisbonne, 1966. du sensationnisme.« Le sensationnisme ne s'appuie sur aucune base (…). Le sensationnisme est ainsi car, pour le sensationniste, chaque idée, chaque sensation à exprimer doit l'être d'une manière différente de celle qui en exprime une autre. » (F. Pessoa, Páginas Intimas e de Auto-Interpretação, p. 159, Ática, Lisbonne, 1966), ses vers mystiques et sa prose poétique ont été les principaux agents du surgissement du modernisme au Portugal.

Biographie

vignette|redresse|Fernando Pessoa invitant à rejoindre sa table au café A Brasileira dans le Chiado. redresse|vignette|Maria Magdalena Pinheiro Nogueira, sa mère.

Fernando Pessoa est porté le sur les fonts baptismaux par le général Chaby sous le patronage de son prétendu aïeul Fernando de Bulhões dont la fête coïncide avec le jour de sa naissance.

Enfance (1888-1898) gauche|vignette|Maison natale, aujourd'hui musée. vignette|redresse|Le petit Fernando en 1894 portant le deuil de son père et de son frère.

L'enfant, qui a grandi en face de l'opéra de Lisbonne, 4 place Saint-Charles dans le quartier du Chiado, perd à l'âge de cinq ans son père, emporté le dans sa quarante-quatrième année par la tuberculose. Ce père, , fils d'un général qui s'était illustré durant la guerre civile portugaise, travaillait comme fonctionnaire du secrétariat à la Justice et publiait régulièrement des critiques musicales dans le Diário de Notícias (il a en outre publié une brochure sur Le Hollandais volant). Le , c'est au tour de son frère né en , Jorge, de mourir. Le garçon, alors que la famille a dû en novembre emménager avec une grand-mère maternelle dans une maison plus modeste 104 rue Saint-Marcel, s'invente un double, le Chevalier de PasAu-delà de la métonymie entre « pas » et « non » (et « nom » puis « personne »...), il s'agit peut-être d'une réminiscence de l'histoire d'un croisé de la famille de Pas., et dédie un premier poème annonciateur de prédilections futures À ma chère maman.

Sa mère, , îlienne de Terceira, femme de culture quadrilingue et versificatrice à ses heures, dont le père, directeur général du ministère de la Reine, fréquentait entre autres personnalités le poète , avait appris l'anglais auprès du précepteur des infants. Elle s'était remariée, par procuration, en avec le consul du Portugal à Durban, le commandant João Miguel Rosa, qui lui avait été présenté à Lisbonne quatorze mois plus tôt, avant la nomination de celui-ci. Elle embarqua avec son fils le pour rejoindre son nouvel époux au Natal, colonie autonome d'Afrique du Sud, où l'éducation de l'enfant se poursuivit en anglais. Celui-ci franchit en deux ans les quatre années de l'enseignement primaire dispensé par les sœurs irlandaises et françaises de l'école catholique Saint-JosephSise à l'angle de West street et de Grey street, renommées depuis 2008 respectivement avenue du Docteur Pixley KaSeme et avenue Yusuf Daddoo. L'église paroissiale a été démolie avec son séminaire et reconstruite dans le quartier excentré de Greyville en 1903, puis, en 1976, reléguée dans le quartier septentrional de Morningside, 212 Florida road..

Adolescence sud-africaine (1899-1904) vignette|gauche|Beau-père et mère. redresse|vignette|Étudiant anglais prometteur. Introverti et modeste dans ses échanges, Fernando Pessoa se montre un frère amuseur en organisant des jeux de rôles ou en faisant le clown devant la galerie, attitude ambivalente qu'il conservera toute sa vie.

Devenu du , inapte au sportC. E. Geerdts, Letter to . Faustino Antunes du 4 octobre 1907 in R. Zenith, Escritos Autobiográficos, Automáticos e de Reflexão Pessoal, pp. 394–398, Assírio & Alvim, Lisbonne, 2003. (il est premier en français en 1900), il est admis en au . C'est l'année où meurt sa seconde demi-sœur, Madalena Henriqueta, âgée de deux ansOutre Madalena Henriqueta, née à Durban le 22 octobre 1898, mourra prématurément une autre demi-sœur, Maria Clara, née en août 1904, morte à deux ans., et où il s'invente le personnage d'Alexander Search dans lequel il se glisse pour écrire des poèmes, en anglais, langue qui restera, sans exclusivitéExemple de poèmes en portugais datant de cette époque, Quand il passe., celle de son écriture jusqu'en 1921. Il y en aura cent dix-sept, le dernier datant de 1909. Ses tentatives d'écrire des nouvelles, parfois sous le pseudonyme de David Merrick ou de Horace James Faber, sont des échecs.

Cependant, à la rentrée scolaire, il est avec sa famille sur le paquebot qui conduit via Alexandrie le corps de sa sœur jusqu'à une sépulture lisboète. En , le voyage familial se prolonge aux Açores où habite la famille maternelle. Sa belle-famille, rentrant sans lui, le laisse visiter de son côté sa famille paternelle à Tavira en Algarve. C'est seul qu'il regagne Durban en septembre. Préparant seul son entrée à l'université, il suit parallèlement des cours du soir au Lycée de Commerce de Durban. En , il est lauréat d'anglais, sur huit cent quatre-vingt-dix-neuf candidats, à l'examen d'admission à l'Université du Cap de Bonne Espérance.

C'est toutefois de nouveau au lycée de Durban qu'il suit l'équivalent d'une khâgne. Ébloui par Shakespeare, il compose alors, en anglais, Le Marin, première et seule pièce achevée des cinq œuvres dramatiques qu'il produiraT. Rita, texte de présentation dans Le privilège des chemins, José Corti, Paris, 1990 .. Il est publié pour la première fois en par pour un poème« Hillier did first usurp the realms of rhyme… ». Quatre autres, sous le même pseudonyme, suivront de février à , Joseph Chamberlain, To England I, To England II et Liberty. signé Charles Robert Anon, comme anonyme. Le journal du lycée de révèle par un article intitulé Macaulay ses talents de critique. Il achève ses études « undergraduate » en en obtenant précocement le diplôme « Intermediate Examination in Arts ».

Immigré à Lisbonne, exilé à soi-même (1905-1911) vignette|gauche|La dictature ne favorise pas la jeunesse. Les plus riches s'exilent à Paris. Fernando Pessoa rêve alors de s'éditer lui-même. C'est un échec.

En 1905, à l'âge de dix-sept ans, il part pour Lisbonne, laissant sa mère à Durban, pour étudier la diplomatie au Cours Supérieur de Lettres, qui, en 1911, deviendra . Il vit auprès de deux tantes et de sa grand-mère paternelle, atteinte de démence à éclipses, Dionísia Rosa Estrela de Seabra. Une santé fragile qu'il tente de soigner par la psychothérapie et la gymnastique suédoise lui fait perdre une année universitaire et, l'année suivante, son cursus est compromis par une grève des étudiants, contre la dictature du premier ministre João Franco.

vignette|redresse|Fernando Pessoa à vingt ans en 1908. Devenu indépendant l'année suivante, tout en poursuivant en autodidacte des études littéraires et philosophiques, il entre alors dans la vie active et simultanément en écriture.

À la mort de sa grand-mère en , il se fait engager par l'agence américaine d'information commerciale Dun & Bradstreet. En septembre, il utilise l'héritage que sa grand-mère lui a laissé, pour ouvrir, 38 rue de la Conception de Gloire, un atelier de typographie et d'édition intitulé IbisL'ibis est l'oiseau de Thot, dieu des scribes. L'espèce hagedash était aussi un souvenir de l'enfance au Natal. et écrit sa première nouvelle aboutie, A Very Original Dinner, récit d'humour noir et de cannibalisme. En quelques mois, l'affaire tourne au désastre financier et en 1908, il se fait embaucher au journal Comércio comme « correspondant étranger. »

Il trouve également à travailler comme rédacteur de courrier commercial et traducteur indépendant pour différents transitaires du port. C'est de la traduction commerciale qu'il tirera jusqu’à la fin de sa vie son revenu de subsistance, revenu précaire qui l'aura fait passer par vingt maisons différentes, parfois deux ou trois simultanément.

C'est encore en 1908 qu'il inaugure une recherche intérieure, « une longue marche vers soi, vers la connaissance » d'un soi qui se révèle multiple, sous la forme d'un journal intime transcrivant dans ce qui devait devenir un drame en cinq actes, Tragédie subjectiveP. Kéchichian, Le Monde, Paris, 4 mai 1990., le monologue de Faust, monologue qui ne s’arrêtera qu'avec la mort de l'écrivain et dont seuls des fragments ont été publiés. Cette quête intérieure répond à une errance physique, de chambre louée en chambre louée, de quartier en quartier, qui ne cessera qu'en 1921 et se ponctuera de crises cénestopathiquesUne de mes complications mentales (...) est la peur de la folie, laquelle, en soi, est déjà de la folie. (...) Des impulsions, tantôt criminelles, tantôt démentes, qui arrivent, au milieu de ma souffrance crucifiante, à une tendance horrible à l'action, une terrible muscularité, je veux dire ressentie dans les muscles, – ce sont des choses fréquentes en moi, et leur horreur et leur intensité – maintenant plus grandes que jamais en nombre comme en intensité─ sont indescriptibles (1908, ref. citée).