La littérature engagée renvoie en règle générale à la démarche d'un auteur (poète, romancier, dramaturge...) qui défend une cause éthique, politique, sociale ou religieuse, soit par ses œuvres soit par son intervention directe en tant qu'« intellectuel », dans les affaires publiques. Historiquement, on dit d’une œuvre qu’elle est engagée lorsqu'elle présente un certain statut dans la société de son auteur et qu'est reconnue l'importance de sa fonction ou de son intervention sur un sujet donné. Par le biais de son texte, un écrivain peut critiquer certains aspects de la société, ou proposer telle évolution. Voir : Sylvie Servoise, La Littérature engagée, Paris, PUF, coll. "Que sais-je ? ", 2023https://www.fabula.org/actualites/113160/sylvie-servoise-la-litterature-engagee.html

Différents aspects Nécessité Tout homme est responsable de ce qui se passe en son temps, à plus forte raison en tant qu'écrivain. Se désintéresser de son temps est une façon particulière de s'engager, ou de se dégager : même l'art pour l'art engage l'écrivain (cf. « La littérature vous jette dans la bataille ; écrire, c'est une certaine façon de vouloir la liberté ; si vous avez commencé, de gré ou de force vous êtes engagé », Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?).

Au , les facteurs d'engagement se multiplient : la vie collective exerce une emprise plus forte sur la vie individuelle et accroît la responsabilité de l'Homme (exemple : par le développement des médias, l'information accrue, la blogosphère, les réseaux sociaux...) ; aussi on ne peut plus se constituer un art de vivre personnel, considérer l'art comme un divertissement, une étude désintéressée de l'Homme, une tour d'ivoire ; les écrivains contemporains héritent de cette idée du que l'écrivain a une mission privilégiée, et, plus portés vers la philosophie en raison de leur culture et de leur époque, ils favorisent la réflexion politique et sociale.

Genres, registres, discours, formes, rhétorique, éloquence Parmi les formes des discours et des textes associés coexistent principalement le narratif, le descriptif, l'argumentatif, l'explicatif. Dans sa déclinaison de texte argumentatif, le discours argumentatif apparaît tardivement dans l'enseignement français, supérieur puis secondaire (linguistique textuelle, pragmatique, acte de langage, implicature conversationnelle). Il s'agit de convaincre, démontrer, persuader, à travers des joutes oratoires, lettres ouvertes, manifestes, pamphlets, essais.

On fait alors référence aux registres (ou tonalités, ou visions du monde) : comique, tragique, pathétique, lyrique, élégiaque, épique, fantastique, aux côtés desquels figurent le discours délibératif (ou polémique : exhorter, dissuader), le discours épidictique (ou démonstratif : éloge, louange, blâme), mais aussi publicité, promotion commerciale, promotion des ventes, renforcement, conditionnement (psychologie) le discours judiciaire (accusation, défense, plaidoirie).

Il convient d'élargir ces distinctions remontant à Aristote à d'autres formes ou aspects de la vie sociale : histoire, politique, religion, sciences : Le récit historique relève rarement de la seule méthodologie historique : le travail d'un historien s'apparente longtemps à celui d'un griot ou d'un commentateur sportif, avant et après Thucydide : panégyrique de telle personnalité (ou lignée dirigeante), éloge funèbre, lignage de parenté, mythe de fondation. Le discours politique s'articule, avec ou sans référence à la notion de démocratie ou de démocratie délibérative, en diverses pratiques : rassemblement populaire, éducation citoyenne, militantisme, parti politique, congrès, campagne électorale, plaidoyer, débat parlementaire, politique spectacle, discours de haine, avec possibilités de manifestation, de révolte. Le discours religieux, multiple, relève de l'éloquence sacrée (ou homilétique) : témoignage, révélation, prêche, sermon, hymne religieux, hagiographie (ou exécration), avec possibilités de pèlerinage, voire de croisade. Le discours scientifique et le discours philosophique visent à établir des hypothèses universelles de compréhension du monde, en partie en s'opposant aux conceptions précédentes : procès de Galilée, relation entre science et religion, réfutabilité, essais, poésie philosophique, , poètes métaphysiques (période baroque britannique), Lumières radicales, Lumières (philosophie)...

On est loin de L'Art pour l'art (1835) et du rêve d'une poésie pure, façon poésie parnassienne (1866-1876), prônant la retenue et le rejet de tout engagement social et politique. Il convient certes de se dégager de la poésie engagée et du roman à thèse, tout comme du Parnasse satyrique (1622). La rhétorique linguistique diffère de la rhétorique musicale. Pourtant, si cerises et gai rossignol et merle moqueur peuvent sembler hors contexte des formules insignifiantes, la chanson Le Temps des cerises (1866) a été perçue comme de portée révolutionnaire ou du moins protestataire : chant de révolte, liste de chansons révolutionnaires ou de résistance, rap politique.

L'humour, supposé provoquer des émotions positives, souvent ironique et consensuel, se révèle parfois pédagogique et politique.

L'engagement au cours des siècles Depuis la préhistoire, toutes les sociétés humaines ont pu connaître des régulations de la vie sociale, au moins verbales (fonction conative du langage, performativité, fonction perlocutoire, jussif, art oratoire, argumentation, persuasion, raisonnement, sophisme, conflit d'intérêts, résolution de conflit, rhétorique politique), hors texte.

Des textes de l'Antiquité en Europe, particulièrement grecque et romaine, subsistent de très nombreux exemples d'éloquence judiciaire, politique, religieuse, diplomatique : tragiques grecs, rhétorique grecque, éristique, heuristique, maïeutique, sophistes, droit grec ancien, philosophie antique (philosophes grecs antiques), historiens grecs antiques, historiens romains, philosophes romains. Il convient également de considérer tout ou partie des exemples de littérature sapientiale dans le Proche-Orient ancien, de littérature de l'Égypte antique, de littérature rabbinique, et des nombreux textes sacrés.

La diffusion du christianisme primitif puis médiéval, puis l'expansion de l'islam ont fourni de très nombreux exemples de textes engagés (prédication, Pères de l'Église, patrologie, patristique, théologie chrétienne, évangélisation, mission, apologétique chrétienne, éloquence sacrée, philosophie islamique), avec accompagnement éventuel de conversions forcées, croisades, massacres, martyrs et martyrologes.

Du Moyen-Âge chrétien, sans oublier les hagiographies médiévales (dont la Légende dorée (1261-1266) de Jacques de Voragine), il faut considérer aussi la scolastique, qui vise à synthétiser la pensée scientifique grecque (particulièrement l'enseignement d'Aristote et des péripatéticiens) avec la théologie chrétienne : liste de philosophes scolastiques, principalement en latin.

L'Église catholique a développé, en toutes langues, toute une construction intellectuelle, une empreinte culturelle : dogmes, théologie morale catholique, casuistique, disputatio, éthique, courants de pensée catholique, personnalités françaises du catholicisme. La Réforme protestante (et ses précurseurs) motive une grande quantité de textes argumentatifs également très orientés : personnalités françaises du protestantisme, et la création de la pontificale congrégation pour l'évangélisation des peuples (1622-2022).

Période moderne

La Renaissance, en Europe, est le siècle de l'humanisme. Les auteurs humanistes mettent l'homme au centre de leurs préoccupations, n'hésitant pas pour cela à dénoncer l'influence excessive de l'Église dans la mesure où elle peut mettre un frein à la dignité de l'homme. Ainsi, Pic de la Mirandole ou Érasme émettent des réserves quant aux excès des clercs, tandis que Thomas More, dans son Utopie, imagine un monde meilleur, caractérisé par le règne de la raison et de l'empathie. Il ne s'agit pas de nier les valeurs chrétiennes, mais de rendre à l'homme, et non à Dieu, sa place centrale.

En France, la question prend une urgence toute particulière au , en raison des guerres de religion qui déchirent le pays après la Réforme. Ronsard, dans son Discours sur les misères de ce temps, s'en prend à la violence dont il rend les protestants responsables, tandis que Théodore Agrippa d'Aubigné, dans son long poème épique Les Tragiques, dénonce la lutte fratricide que les catholiques livrent aux protestants, ainsi que les turpitudes des rois et les misères dans lesquelles ils plongent le pays.

Tous les pays d'Europe (et leurs dépendances) sont traversés par des débats, libelles, prêches, bulles, concernant les contours de la religion chrétienne, et parfois ravagés par les révoltes et autres guerres de religion. Certains auteurs expriment une forme de résistance intellectuelle, dont en francophonie Michel de Montaigne, Étienne de La Boétie (Discours de la servitude volontaire).

Le , du moins en littérature en France, se caractérise par une dénonciation souvent orientée vers la Cour, dont l'hypocrisie ambiante paraît insupportable sur le plan moral (et religieux), et éminemment nuisible sur le plan politique et social.

Le fabuliste Jean de La Fontaine, dans ses Fables, égratigne régulièrement les pratiques des courtisans, mais également les abus de pouvoir des puissants, par exemple dans "La cour du lion" et "Les obsèques de la lionne", mise en scène des jeux de dupes en vigueur à la Cour, mais également dans "Le loup et l'agneau" et "Les Animaux malades de la peste", dans lesquelles la violence des rapports entre prédateurs et proies permet de blâmer les injustices de l'Ancien Régime.

Molière, de même, s'en prend au règne de l'hypocrisie, en particulier dans Tartuffe, pièce longtemps censurée en raison de l'anathème jeté sur les "faux dévots" et sur les mensonges d'hommes d'Église peu fidèles aux principes moraux du christianisme.

Les ouvrages des moralistes, François de La Rochefoucauld et Jean de La Bruyère, sont en partie engagés.

Sur des thématiques religieuses chrétiennes, les Provinciales (1656-1657) de Blaise Pascal, avec Écrits des curés de Paris et les Pensées (1670), sont un des classiques de la littérature française.

Le , en Europe, surnommé siècle des Lumières, est marqué par un grand nombre d'œuvres engagées, dans lesquelles auteurs et philosophes réfléchissent (entre autres) aux mœurs courantes. La critique porte, d'abord, du moins en France, sur le régime politique de la monarchie absolue : dans De l'esprit des lois (1748), Montesquieu propose la distinction et la séparation des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Les inégalités politiques et sociales sont également pointées du doigt : le théâtre de Marivaux et surtout de Beaumarchais invite à renverser les rôles entre maître et valet, rappelant que la naissance noble ou populaire est uniquement une contingence, qui ne devrait pas ouvrir de droits particuliers : ce serait l'idée centrale pour L'Île des esclaves (1725) ou Le Mariage de Figaro (1778). L'esclavagisme est également dénoncé avec virulence dans le texte de Montesquieu "De l'esclavage des nègres", texte ironique tournant en ridicule les arguments en faveur de l'esclavage, ou encore dans le Supplément au Voyage de Bougainville (1772, publié en 1796) de Diderot.

Enfin, l'intolérance religieuse et ses abus font l'objet de nombreuses attaques. Diderot, par exemple, se livre à une critique de l'obscurantisme dans sa Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749). Surtout, Voltaire est parmi les premiers philosophes à prendre position lors d'une affaire contemporaine : il prend la défense du protestant Jean Calas, accusé à tort d'avoir tué son fils qui désirait se convertir au catholicisme. Le Traité sur la tolérance (1763) reprend les leçons de "l'affaire Calas". Voltaire a pourtant quelque réticence à publier l'intégralité du Testament de l'abbé Jean Meslier.