Le ou théâtre nô est un des styles traditionnels du théâtre japonais venant d'une conception religieuse et aristocratique de la vie. Le nô allie des chroniques en vers à des pantomimes dansées. Arborant des costumes somptueux et des masques spécifiques (il y a 138 masques différents), les acteurs jouent essentiellement pour les shoguns et les samouraïs. Le théâtre nô est composé de drames lyriques des , au jeu dépouillé et codifié. Ces acteurs sont accompagnés par un petit orchestre et un chœur. Leur gestuelle est stylisée autant que la parole qui semble chantée.

Constitué à la fin du au Japon, le nô est une forme théâtrale unissant deux traditions : les pantomimes dansées et les chroniques versifiées récitées par des bonzes errants. Le drame, dont le protagoniste est couvert d'un masque, était joué les jours de fête dans les sanctuaires. Ses acteurs, protégés par les daimyos et les shoguns, se transmettent depuis lors de père en fils les secrets de leur art. Le nô a évolué de diverses manières dans l'art populaire et aristocratique. Il formera aussi la base d'autres formes dramatiques comme le kabuki. Après que Zeami a fixé les règles du nô, le répertoire s'est figé vers la fin du et nous demeure encore intact. Le nô est unique dans son charme subtil (yūgen) et son utilisation de masques distinctifs. Lorsqu'ils mettent le masque, les acteurs quittent symboliquement leur personnalité propre pour interpréter les personnages qu'ils vont incarner. Au lieu de narrer une intrigue compliquée, le théâtre nô, hautement stylisé et simplifié, développe donc une simple émotion ou une atmosphère. Fonctionnant sur le même mode que les autocaricatures, la théâtralité permet de passer à une autre interprétation de soi.

Le nô fut une des premières formes d'art dramatique à être inscrite en 2008 (originellement proclamé en 2001) sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO, étant un des types de théâtre du nōgaku, conjointement au kyōgen« Le théâtre Nôgaku », patrimoine culturel immatériel sur le site de l'UNESCO.

Définition et sens du mot nô Le nô. peut être défini comme un « drame lyrique » à condition d'entendre le mot « drame » dans son acception première d’« action », le lyrisme du nō étant principalement poétique et ne demandant à la musique qu'un rythme et des timbres pour le soutenir.

Le mot « nô » vient d'un verbe signifiant « pouvoir, être puissant, capable de » ; d'où, employé comme nom, le sens de « pouvoir, faculté, talent ».

Le terme nô a, très tôt, été employé pour désigner le « talent » des artistes, danseurs ou exécutants, ce dont ils étaient capables. Par glissement de sens (« talent », puis « ce qu'on exécute avec talent », puis « pièce exécutée »), on en est très vite arrivé à désigner la pièce elle-même. C'est ce dernier sens de « pièce » que Zeami Motokiyo donne au mot « nō » dans le Nōsakusho consacré à la façon de composer les nô.

Histoire Origines du nô vignette|alt=Deux danseuses debout en habit traditionnel.|Danse effectuée par des , danseuses attachées à un sanctuaire shinto.

Le théâtre japonais trouve ses origines dans les danses rituelles et la chorégraphie sacrée. L’entrée de ces danses dans le folklore s’effectua par la perte progressive de leur sens religieux au profit de plus d’esthétique et de raffinement, notamment à l’initiative de la cour impériale à partir du , ainsi que leur représentation dans le monde profane pour le divertissement des hommes et non plus seulement des dieux. Ce processus de folklorisation de tout un ensemble hétérogène de danses, farces et pantomimes aboutit à la naissance à partir du d’une forme de théâtre élaboré purement japonais : le nô.

Parmi les origines du nô figurent les rites religieux et les danses paysannes destinées à assurer de bonnes récoltes et à apaiser les mauvais esprits. Dès le , ces danses des champs étaient organisées dans les grands temples des villes et surtout de Kyoto, la capitale impériale ; les citadins les nommaient dengaku. Très populaires lors des fêtes saisonnières shinto, ces rituels à destination magiques devinrent peu à peu spectacles, avec des acteurs qui interprétaient le rôle des repiqueuses ou des propriétaires terriens pour plus de réalisme. Vers 1250, on appelait ces spectacles , pour les séparer des danses agraires primitives et provinciales, et en l’espace d’un siècle, les étaient tenus en dehors des temples, représentations profanes très prisées des citadins et des nobles vers 1350.

À la cour impériale de Heian, les arts privilégiés étaient le (musique) et le (danse accompagnant le ), importés du continent asiatique aux . Ces arts se voulaient harmonieux, élégants, raffinés, et étaient destinés à un public principalement aristocratique. Presque au même moment arriva également d'Asie le , sorte de , d’essence purement populaire. Dès le , le sangaku chinois était appelé sarugaku (singerie ou musique de singe) puis au Japon, qui s’enrichit au contact du peuple de saynètes comiques ou de mimiques.

L'ultime étape avant la formation du véritable spectacle dramatique qu'est le nô a été l’apparition du dialogue. Ce dernier apparut principalement dans les festivals populaires, les , où s’instaurèrent des échanges parlés entre danseurs. Les troupes de adaptèrent notamment des légendes traditionnelles des cérémonies religieuses du Nouvel An en spectacle à plusieurs personnages qui dialoguent ; à l’époque de Kamakura, les troupes de jouaient ces pièces dans les temples du Japon auprès du peuple.

Fortement populaire, profane et parfois vulgaire, le a eu comme le une importance primordiale sur la naissance du théâtre japonais. En effet, Kan’ami et Zeami, les deux fondateurs du nô, le premier véritable genre du théâtre classique japonais, sont tous deux chefs d’une troupe de . En ce sens, le nô peut être décrit comme l’ ; jusqu'au , le nô est d'ailleurs connu sous le nom de , ou simplement .

Kan'ami et Zeami vignette|alt=Plafond et mur du fond en bois. Au fond, musiciens accroupis, au premier plan, acteur en kimono chatoyant.|Scène de nô.

Vers 1350, le était prisé par les élites pour sa tradition littéraire et poétique, alors que le était perçu comme plus populaire, voire grotesque et vulgaire. À son apogée, les programmes de étaient très soigneusement élaborés (numéros dramatiques, danses, acrobaties, accompagnement musical) et touchaient un public très vaste, depuis les empereurs jusqu’aux badauds des festivals de campagne. Cette situation changea lors d’une représentation de à laquelle assista le shogun Ashikaga Yoshimitsu en 1374. Impressionné par le jeu de l’acteur, il l’invita au palais sous sa protection, malgré les réticences de sa cour. Cet acteur se nommait Kan’ami, et son fils Zeami.

Kan’ami avait gagné une certaine reconnaissance en ayant fait évoluer sa pratique du par l’emprunt d’éléments du pour forger ce que l’on nomma plus tard le nô. Le mettait au-dessus de tout la recherche d’un esthétisme très raffiné que les Japonais appellent yūgen, le « charme discret ». Cette recherche du conduisit rapidement le genre à un maniérisme extrême dénué d’originalité. Kan’ami eut l’idée de combiner pour ses drames lyriques le yūgen avec la mimique dramatique () du , plus rude et plus impétueuse, adaptée à la mise en scène de personnages violents comme des guerriers et des démons. Il fit aussi évoluer la musique et le chant, en s’inspirant de la musique populaire et rythmique . Ces évolutions, poursuivies et théorisées par son fils Zeami, rompaient définitivement avec la tradition en ce qu’elles plaçaient la beauté du spectacle avant les contraintes rituelles et cérémoniales : seul comptait désormais l’art théâtral et l’esthétisme, qui ne devaient pas se plier aux exigences du religieux. Cette manière théâtrale connut un grand succès auprès de la cour shogunale. Kan’ami dirigeait une des sept confréries () d’acteurs nommée Yūzaki : il semble que très vite, les six autres confréries ainsi que les deux confréries de qui existaient à son époque aient soit disparu, soit copié son nô.

Kan’ami meurt en 1384, et ce fut son fils Zeami, élevé à la cour du shogun, qui reprit sa suite au palais à la tête de la nouvelle école d’acteurs nô Kanze (Kanze-ryū) et qui eut une importance déterminante dans l’établissement du nô et plus généralement du théâtre classique japonais. Loin de se contenter du répertoire de son père, il réécrivit et arrangea à sa manière ces pièces et piocha également dans le répertoire du . En effet, il accordait dans son théâtre une importance grandissante puis prépondérante à un principe qu’il nomme , la « concordance » entre l’auteur et son époque, entre l’auteur et l’acteur, et entre l’acteur et son public. Ainsi, il réécrivit non seulement toutes les pièces du répertoire à son goût, mais encouragea aussi les acteurs à écrire ou improviser, afin de satisfaire un public désormais divers et exigeant. Historiquement, Zeami est l’auteur le plus prolifique du nô avec une centaine de pièces, soit près de la moitié du répertoire connu et joué de nos jours, et il a également légué ses Traités qui théorisent le nô tel qu’il le pratiquait.

Nô et shoguns vignette|alt=Premier plan à gauche : l'acteur s'avance sur le pont ; à droite, les spectateurs vus de dos. Au fond, musiciens accroupis.|Scène de nô vue de côté, où l'acteur Sakurama Kyusen incarne un guerrier.

Zeami conserva son prestige à la cour sous les shoguns Ashikaga Yoshimitsu, Ashikaga Yoshimochi et Ashikaga Yoshikazu. Mais, alors qu’il se faisait vieux, le shogun Ashikaga Yoshinori renvoya Zeami et son fils et leur interdit l’accès au palais. Parmi les successeurs potentiels de Zeami figuraient en effet son fils, Motosama, très doué d’après son père mais qui mourut jeune en 1432, son élève et gendre Komparu Zenchiku et son neveu On’ami. Ce fut ce dernier, très bon acteur et habile courtisan, qui obtint les faveurs du shogun et le poste de Zeami au palais. Zeami toutefois, après la mort de son fils, choisit pour successeur Komparu Zenchiku, un des maîtres du nô au style complexe et subtil, auteur de plusieurs pièces et traités techniques. Zenchiku était un acteur moins brillant qu’On’ami, mais un auteur érudit versé dans la poésie traditionnelle et la théologie bouddhique. Ce choix, qui ne suivait ni les liens du sang ni la préférence du shogun, provoqua toutefois une rupture entre les écoles Kanze (dirigée par On’ami sur décision du shogun) et Komparu. Zeami fut exilé en 1434 et mourut en 1444, à Kyoto où il put rentrer peu avant la fin de sa vie. Sous la direction de l’école Kanze par On’ami, les représentations de nô restèrent très prisées : son style très vivant était plus en phase avec le goût de l’époque.

Quelques bons auteurs firent vivre le nô, toujours très populaire, aux , mais avec moins de talent que les précurseurs. Les nouvelles pièces du répertoire étaient plus dramatiques, splendides et accessibles, tandis que des troupes amateurs au jeu spontané récoltaient quelques succès. La guerre d'Ōnin (1467-1477) et l'affaiblissement du pouvoir des shoguns qui en découla portèrent un grave coup au nô. Afin de survivre, les descendants d'On'ami et de Zenchiku Komparu tentèrent de s'adresser à un public plus large en introduisant plus d'action et plus de personnages « », 2004..

Le renouveau du nô eut cependant lieu sous les auspices des daimyō Oda Nobunaga (1534−1582) et Toyotomi Hideyoshi (1537−1598), ce dernier étant un grand amateur pratiquant le nô, qui assura la protection des troupes. C'était en accord avec ses préférences esthétiques (celles de la classe des samouraïs) que fut créée l'école (ryū) Kita qui s’ajoutaient aux quatre écoles traditionnelles« », .. Dans le même temps, la culture splendide de l’époque Momoyama marqua le nô, lui transmettant le goût des costumes magnifiques, la forme définitive des masques encore employés aujourd'hui ainsi que la forme de la scène « », 2004..