Ulysse (titre original en anglais) est un roman de James Joyce, sorti dans un premier temps sous forme de feuilleton dans le magazine américain The Little Review entre et , avant d'être publié dans son intégralité le à Paris par la librairie Shakespeare and Company fondée par Sylvia Beach (cela restera l'unique parution de la librairie).
Dès sa parution aux États-Unis, Ulysse a suscité la controverse notamment avec la plainte posée par la New York Society for the Suppression of Vice jugeant le livre obscèneDans Les textes maudits, hors-série Le Point , janvier-février 2009.. Le livre fut interdit aux États-Unis jusqu'en 1934. Il ne cessera par la suite d'être commenté et sera l'objet de très nombreuses études.
Qualifié de « cathédrale de prose »Vincent Brocvielle, François Reynaert, Le Petit Larousse de la culture générale, Larousse, 2018, ., il est considéré comme l'un des romans les plus importants de la littérature moderne, figurant même à la dans la liste des cent meilleurs romans de langue anglaise du établie par la Modern Library en 1998 The Modern Library : 100 Best Novels..
Résumé Le roman relate les pérégrinations de Leopold Bloom (Ulysse) et Stephen Dedalus (Télémaque) à travers la ville de Dublin lors d'une journée ordinaire. L'action commence le à pour se terminer dans la nuit aux alentours de .
Dans la banalité du quotidien de ces deux hommes, Joyce explore le monologue intérieur où les sujets vont de la mort à la vie, en passant par le sexe, l'art, la religion ou encore la situation de l'Irlande. S'affranchissant des normes littéraires, le roman se distingue entre autres par l'utilisation de la technique du courant de conscience, qui consiste à décrire le point de vue des personnages en donnant le strict équivalent de leur processus de pensée. vignette|Portrait de James Joyce.
Genèse du texte Les éditions publiées du vivant de Joyce ne comportaient aucune sorte de divisionJames Joyce. Œuvres. NRF-Gallimard, 1995. Tome II, (avec introduction, chronologie et notes page I-LXXXIV). Page LXXIV. bien que dans sa correspondance il eût donné dix-huit titres à ses divers épisodes. Cependant, pour promouvoir son œuvre et la rendre plus accessible, l'auteur confia à diverses personnes liées au monde littéraire des schémas explicatifs : à John QuinnLe manuscrit acheté par John Quinn en 1920 est connu sous le nom de « manuscrit Rosenbach »., avocat et collectionneur de manuscrits originaux, , écrivain italien, Stuart Gilbert, érudit littéraire anglais, et , écrivain et critique littéraire américain.
Structure La narration du roman est fondée sur dix-huit chapitres, que Joyce lui-même préféra nommer épisodespages LXXIV, contenus dans trois grandes parties. Joyce lui-même a rédigé des schémas d'aide à la lecture envoyés à ses proches, faisant apparaître des clefs de lecture dont les correspondances pour chaque épisode entre personnages ou lieux de son livre avec ceux d'Homère. Les trois versions les plus connues, le schéma Linati, le schéma Gilbert et le schéma Gorman, comportent quelques différences de détails mais se rejoignent pour l'essentiel.
Le premier a été rédigé plusieurs années avant l'achèvement du livre, en 1920. Les deux autres, très proches l'un de l'autre, sont plus sommaires, le schéma Gorman partageant avec le schéma Linati la particularité de reprendre un découpage du livre en trois grandes parties. Elles ont pour titres respectifs des noms empruntés à l'Odyssée, à savoir la Télémachie, lOdyssée et le Nostospages LXXXI-LXXXIV pour le schéma Gorman, et une métaphore de la journée, soit Aurore, Matinée et Minuit pour le schéma Linatipages LXXVI-LXXX : La première partie contient les trois premiers épisodes. L'action est focalisée autour de Stephen Dedalus, personnage du roman qui représente les domaines spirituels et intellectuels ainsi que l'immatériel. Il est en ce sens l'opposé de Léopold Bloom. Il s'agit, comme Télémaque quittant Ithaque au début de l'Odyssée, du départ de Stephen de chez lui. Les douze épisodes qui suivent représentent la part la plus importante de l'œuvre. On y découvre le personnage de Léopold Bloom qui représente le domaine du matériel et du sensoriel. Puis va venir le moment où les deux « opposés » vont se rencontrer. La dernière partie, constituée des trois derniers épisodes, concerne, tel Ulysse revenant à Ithaque, le retour « à la maison » de Léopold Bloom accompagné de Stephen Dedalus ; .
Tout au long du roman, les voyages d'Ulysse sont figurés et parodiés par les déplacements de Léopold dans la ville. Chacun des épisodes, nommés eux aussi postérieurement dans les schémas proposés par Joyce, fait référence de façon plus ou moins explicite aux aventures d'Ulysse, mais aussi à un organe du corps humain, à une couleur, à un art et à un symbolepages LXXIV-LXXXIV.
Les trois épisodes de la Télémachie ne font pas référence à un organe, Stephen Dedalus représentant le spirituel, figure également James Joyce lui-même, ainsi qu'une prolongation de l'auto-biographe de Portrait de l'artiste en jeune homme (1916)pages 1049 et 1053Jacques Lacan. Séminaire « Le Sinthome, 13/01/1976. Ornicar, n°7, p. 14. Stephen Dedalus est « Joyce en tant qu'il déchiffre sa propre énigme ».
La construction et les différentes techniques d'écriture utilisées, qui changent à chaque épisode, obtinrent un large écho lors de sa parution. Joyce réinvente le roman plusieurs fois, par les changements de style, en s'affranchissant des barrières du langage, et en déplaçant l'objet du roman : de la narration des événements à la narration elle-même et aux pensées intérieures des personnages. On y suit les pensées telles qu'elles apparaissent, se transforment. Le roman s'achève par le monologue intérieur de la femme de Léopold, long de 69 pagesDans l'édition folio , épisode et découpé en seulement huit paragraphes.
Analyse détaillée
Partie I : La Télémachie ou l'Aurore Épisode I : Télémaque
Scène : La tour Martello Heure : 8 heures Organe : (Ni Chair, ni sang) Couleur : Or / Blanc Science, Art : Théologie Personnages : Télémaque - Antinoos - Mentor - Pallas - Pénélope - La suite Correspondance : Stephen - Télémaque - Hamlet Buck Mulligan - Antinoos Laitière - Mentor Technique : Dialogue - Soliloque - Narration - Narratif (jeune) Symbole : Hamlet - Irlande - Stephen - Héritier Sens : Le fils dépossédé en pleine lutte
Résumé Il est huit heures le lorsque , un étudiant en médecine grossier et blasphémateur, commence à se raser en haut de la Tour Martello à Sandycove. Alors qu'il étale la mousse, il commence à discuter avec Stephen Dedalus, un jeune écrivain qui occupe le poste d'enseignant afin de se faire de l'argent. Tous deux contemplent la baie de Dublin devant eux. Malgré les remarques agressives de Mulligan, Stephen lui demande quand Haines, un Anglais venant d'Oxford (il ne fait l'objet d'aucune description), va quitter la tour. Ce dernier avait vociféré toute la nuit dans son sommeil, ce qui avait terrifié Stephen. Mulligan répond vaguement. Il lui reproche alors de ne pas s'être agenouillé devant sa propre mère le jour de sa mort, alors que c'était sa dernière volonté. Stephen tente de se justifier et s'en sort en disant qu'il lui en veut d'avoir parlé de lui comme celui « dont la mère est crevée comme une bête. »
La conversation se rompt rapidement et ils descendent rejoindre Haines pour le petit déjeuner. Alors qu'ils sont à table, la laitière frappe à la porte. Il s'ensuit un débat sur l'Irlande. Haines, qui parle l'irlandais, estime que chaque Irlandais devrait le parler aussi. Ils reviennent à table. Stephen explique qu'il doit passer à l'école pour se faire payer, Haines dit qu'il doit passer à la bibliothèque nationale et Mulligan veut aller prendre son bain de mer mensuel.
Plus tard, ils sortent de la tour et descendent le chemin vers la mer. Mulligan explique à Haines que Stephen a démontré « par l'algèbre que le petit-fils d'Hamlet est le grand-père de Shakespeare et qu'il est lui-même le fantôme de son propre père. » Ce dernier ne souhaite pas répondre. Alors Mulligan s'éloigne en chantant. Il s'ensuit une discussion sur la religion entre Haines et Stephen.
Mulligan arrive à l'eau et rencontre des connaissances. Il parle d'un certain Bannon et d'une fille qui se révèlera être Milly Bloom, la fille de Leopold Bloom. Stephen se décide à partir pour l'école. Mulligan lui demande les clefs de la tour et de l'argent. Stephen s'exécute, se retourne et s'en va, faisant fi des appels de l'étudiant en médecine. En lui-même, il le traite d'« usurpateur. »
Style Le style est conventionnel, dans la continuité de son roman précédent. Pour cet épisode, Joyce parlait d'un « style initialLettre à Harriet Shaw Weaver ». Il reflète la personnalité de Stephen selon Stuart Gilbert : « un jeune esthète sérieux et narcissique ». Cependant, on découvre très rapidement les prémices du monologue intérieur de Dedalus.
Analyse Le premier épisode s'ouvre sur un lever du jour ou plutôt une naissance. C'est la naissance d'un jour nouveau, d'une Odyssée nouvelle. Les couleurs du lever sont le blanc du ciel et l'or du Soleil. Stephen Dedalus, le héros du premier roman de Joyce : Portrait de l'artiste en jeune homme, nous est présenté. Il est âgé de 22 ans et rentre de ses études à Paris. Il a vécu la vie d'un étudiant sans le sou et est aujourd'hui professeur dans une école de garçons. Cet épisode ainsi que les deux suivants sont un pont entre le premier roman de Joyce et Ulysse. Les allusions à l'Odyssée sont immédiates. Stephen est symboliquement Télémaque. Il habite une tour Martello qui est son Ithaque. Chez lui logent Mulligan, correspondant à Antinoos, l'un des prétendants de Pénélope, et Haines, un autre prétendant. Tout comme Antinoos parlait à Télémaque des décisions de sa mère (notamment sur un second mariage), Mulligan parle à Stephen des dernières volontés de la sienne, lui expliquant qu'il aurait dû l'écouter. Les deux « prétendants » ne semblent pas les bienvenus, surtout Haines. Ils taxent les ressources de Stephen : Mulligan attend son salaire pour aller au pub. On sent qu'ils poussent Stephen dehors et qu'ils s'approprient le lieu (Mulligan demande les clefs). Stephen, tel Télémaque, décide alors de partir de la tour. C'est le départ d'Ithaque, le départ de sa quête.
Il est à la recherche de son « père » (métaphorique) tel Télémaque ou Hamlet, ce qui fait de lui l'héritier : un lien entre le passé et le futur. Il cherche une complétude. C'est en ce sens que Joyce ne donne pas de référence à un organe puisque Stephen n'a pas de corps, il n'est pas « entier. »
De plus, Stephen fait partie avec Mulligan et Haines d'une « trinité. » Haines est le père (l'Anglais, colonisateur de l'Irlande, donc le maître), Mulligan le fils (l'Irlandais, le colonisé, donc le servant) et Stephen est le « Saint-Esprit » (il est extérieur à cette dualité) donc « non incarné. » Mulligan est d'ailleurs traité d'usurpateur par Stephen. Il est le traître qui fait affaire avec les Anglais. Les allusions au catholicisme sont nombreuses. On peut citer la parodie de messe que donne Mulligan dès les premières lignes de l'épisode. La rivalité entre les Saxons et les Irlandais est assimilable à la rivalité entre Troie et Athènes dont la guerre est la cause du voyage d'Ulysse.
Le passage avec la laitière peut être interprété de deux manières. Sur le plan mythologique, elle est l'incarnation de Mentor, le précepteur de Télémaque. Elle peut être aussi Athéna (Athéna aux yeux de chouette) qui est venue voir le fils d'Ulysse pour l'encourager à aller chercher son père. Joyce insiste sur la perception qu'a Stephen du regard de la laitière. Dans la mythologie, les dieux avaient pour habitude de prendre l'apparence de vieillards. Leur regard était le seul moyen de percevoir leur caractère divin. Sur le plan politique, la laitière est l'Irlande exploitée par Haines/Empire britannique et Mulligan/traître. Stephen est dégoûté par cette soumission.