200px|droite|vignette|Les langues de l'Europe centrale en 1898 : chaque couleur représente la majorité des locuteurs d'une région donnée, nonobstant les religions ou les identités historiques. L'ethnolinguistique décrit et explique des faits et des dynamiques de processus linguistiques englobant l'analyse sémantique et la variabilité linguistique, dans la situation contextuelle et socio-culturelle de l'acte de communication, des locuteurs et des référents. L'ethnolinguistique mobilise tous les paramètres ou indices significatifs et pertinents quelles que soient les disciplines et spécialités dont ceux-ci relèvent. Cette exigence de sens contextualisée fait de l'ethnolinguistique un champ d'études et de connaissances pluridisciplinaire, qui traite des particularités de chaque terrain étudié, qui produit des méthodes, des bonnes pratiques et des outils, bien avant de produire des généralités et des théories.

La pluridisciplinarité de l'ethnolinguistique emprunte à l'ethnologie, à l'anthropologie linguistique, à la sociolinguistique et à la dialectologie, à l'onomastique et au folklore, à l'histoire et à la philologie, à la psychologie. Lorsque l'ethnolinguistique aborde le langage, c'est en tant que « » ou représentation symbolique communautaire d'une vision du monde partagée – bien que, à terme, comme en toute discipline scientifique, des tendances universelles sont recherchées. Depuis l'anthropologie linguistique aux États-Unis, jusqu'à la Russie, les ethnolinguistes se réfèrent peu ou prou aux travaux de Wilhelm von Humboldt bien qu'ils ne reprennent pas la totalité de ses concepts, et bien que chaque école en privilégie certains, en sous-pondère d'autres.

Ni Humboldt, ni Boas, Sapir ou Whorf, n'ont utilisé le terme ethnolinguistique.

. Ses praticiens toutefois partagent de nombreux points communs notamment en termes de paradigmes de recherche, de méthodes et d'outils. L'ethnolinguistique explique des faits de langue à partir de faits culturels ou plus largement, extra-linguistiques. Elle relève donc de la pluridisciplinarité et de l'empirisme. L'ethnolinguistique se distingue ainsi de la sociologie du langage en ceci qu'elle n'étudie pas le langage comme un des éléments culturels, mais se réfère à des éléments culturels pour expliquer des faits de langue, notamment des catégorisations — points de vue de la Weltansicht — ou des phénomènes de variation — traités par la dialectologie.

Par certains aspects, l’ethnolinguistique a tout à voir avec la typologie linguistique — à l'instar du World Atlas of Language Structures — et a même été considérée comme telle jusque dans les années 1970, jusqu’à ce que ce champ prenne une dimension internationale plus neutre, ou du moins, recentrée sur une approche interne de la question des invariants linguistiques, dans une visée structuraliste. On retrouve là la tension implicite entre les deux échelles d’ambition de l’ethnolinguistique : particularisme ancré dans des sociétés humaines (versant ethnographique et variationniste ou dialectologique) d’une part, universalisme et vision globale de la dialectique des invariants et de la variance d’autre part (typologie, diversité et complexité de la Weltansicht aux sens étroit et large).

Histoire

Ethnolinguistique : essai de datation du signifiant Claudius Madrolle utilise le terme ethnolinguistique dès 1917, pour titre de ses cartes de l'Indochine, dont plusieurs extraits sont repris en 1930 par Madeleine Colani et en 1951 par François Martini dans Le Bulletin de l’École Française d'Extrême Orient.

Bronisław Malinowski appelle à la création d'une en 1920, proche d'une théorie ethnographique du langage, ayant pour objet la description de relations entre des faits observés : les invariants du langage observés dans les différentes langues, l'influence du mental, du physiologique, du social et plus généralement de la culture sur le langage, la véritable nature de la signification et de la forme ainsi que des correspondances entre l'une et l'autre.

Une « enquête ethno-linguistique au Canada » est mentionnée dans la revue Le français moderne en 1955, puis le terme ethnolinguistique apparaît chez Jean Séguy en 1956 dans un compte rendu publié aux Annales du Midi, avant de se généraliser, à partir de l'ouvrage de linguistique dirigé par André Martinet en 1969 et des travaux de recherche dirigés par Bernard Pottier en 1970, chez les romanistes parmi lesquels Georges Mounin, Bernard Pottier, Jackie Schön, et Adam Schaff.

En 1967, l'enseignement supérieur comprend un certificat d'ethnolinguistique. Diana Rey-Hulman et Galyna Kabakova signalent l'entrée ethnolinguistique en 1969 dans la linguistique : guide alphabétique, par André Martinet.

Ethnolinguistique : le signifié En 1970, Bernard Pottier s'exprimant pour un collectif de chercheurs dans la revue Langages, définit l'ethnolinguistique comme « l'étude du message linguistique en liaison avec l'ensemble des circonstances de la communication ». Pour Pottier, si les relations entre une langue et son environnement ne supportent pas de position extrême, les relations entre la langue et la culture sont néanmoins largement acceptées et s'expriment sous différentes expressions dans plusieurs disciplines : langues et cultures ; linguistique anthropologique ; anthropologie linguistique ; sociolinguistique, langue, pensée et réalité.

Pour Jean-Claude Dinguirard, l'ethnolinguistique est une discipline à part, presque isolée tant elle est méconnue ou peu considérée par les autres sciences à l'exception de la dialectologie dont les enquêtes foisonnent de faits ethnographiques. Il précise ainsi la définition de Pottier « l'ethnolinguistique étudie le message dialectal en liaison avec le référent et avec le protagoniste de l'acte de communication ». Pour lui, l'ethnolinguistique trouve son champ d'action dans les marges que délaisse la « pure linguistique », traite plus de la parole que de la langue, étudie la réalisation phonétique majoritaire plus que le phonème, la stylistique plus que la théorie de la communication, et traite aussi bien la fonction de communication que la fonction de démarcation du dialecte.

Geneviève Calame-Griaule précise que « L'ethnolinguistique serait concernée […] par la relation de la société à la parole, au sens d'actualisation de la langue dans la communication », une discipline à part entière donc, répondant à la « nécessité d'étudier pour elles-mêmes les relations entre langue, culture et société ».

Pour Diana Rey-Hulman, l'ethnolinguistique est bien une discipline à part, à la croisée de l'analyse des rapports sociaux et de l'acte de communication, fût-il réduit au minimum - en référence à la théorie de la communication et plus particulièrement au schéma de Jakobson et au modèle speaking de Hymes.

Jeanine Fribourg citant Eugen Coseriu, interroge la définition de l'ethnolinguistique en ces termes : s'agit-il d'abord d'étudier le langage tel qu'il est déterminé par le « savoir » et les « choses », ce qui relève de l'ethnolinguistique proprement dite, ou bien d'étudier d'abord la culture telle que l'exprime le langage, et ce éventuellement jusqu'à la « cosmovision », ce qui relève d'une ethnographie linguistique ? S'agit-il d'étudier les interactions, combinaisons et interdépendances entre ethnolinguistique et ethnologie ? Geneviève Calame-Griaule pour l'E.R.A. 246 du CNRS précise que dans le premier cas, l'ethnolinguistique est une attitude d'ethnologue ou de linguiste qui utilise en les adaptant tous les outils d'analyse du fait culturel, dont la linguistique, pour aboutir à la compréhension la plus complète et la plus juste possible des réalités culturelles en elles-mêmes. Dans le second cas, l'ethnolinguistique est une pratique, une discipline originale à part entière qui développe ses propres méthodes et outils d'analyse des rapports, interrelations, convergences entre langue, langage, discours et fait culturel afin d'en déterminer la typologie.

Dans les deux cas, Geneviève Calame-Griaule note une communauté d'intérêt pour une approche des faits culturels qui permet d'en rendre compte à la fois de façon globale et depuis l'intérieur tel que vécu par le groupe humain qui les vit, en mobilisant des techniques d'analyse à la fois plurielles et concertantes.

Pour Marie-Paule Ferry l'ethnolinguistique est une discipline à vocation sémantique, bien distincte de la linguistique comme de la sociolinguistique. En quête du sens, fût-il caché au profane ou au linguiste et qu'il s'agit de révéler, l'ethnolinguistique se pratique avant de se théoriser, sur un terrain, sur une réalité langagière bien précis.

Pour Georges Mounin, une description linguistique qui va au bout de la sémantique aura obligatoirement recours aux instruments ethnolinguistiques.

Emilio Bonvini propose un ensemble de conditions grâce auxquelles l'ethnolinguistique peut devenir une discipline autonome :

élargir la recherche à toute réalité langagière d'un groupe donné, au-delà donc de la seule linguistique ; envisager chaque forme langagière comme une totalité en interdépendance avec les autres formes langagières ; envisager chaque forme langagière comme un outil au service de la survie et de la vie du groupe.

Écoles d'ethnolinguistique Wilhelm von Humboldt Wilhelm von Humboldt n'utilisait pas le terme ethnolinguistique mais ses travaux ont inspiré des générations d'ethnolinguistes jusqu'à ce jour..

Il formalise plusieurs concepts relatifs à la langue comme réalisation particulière de la compétence humaine au langage :

, l'organisme des langues : les langues évoluent, se transforment et s'exécutent pour produire la pensée. Ce faisant, les individus, la langue et la nation évoluent de concert ; : la langue est l'empreinte de l'esprit et de la vision du monde des locuteurs. Cette vision du monde vit, évolue, se transforme ; : la forme de la langue, qui est l'inspiration spirituelle à l'origine de la langue et qui induit la forme interne de chaque langue, sa structure.

L’étude des différentes langues lui permet donc de comprendre l’homme. Humboldt ne retient pas la qualité d'étalon pour le latin ou pour les langues indo-européennes. Il étudie chaque langue dans sa spécificité comme un indice de plus vers la compréhension de l'unité de forme au sens de forces à l'origine de toutes les langues et en fait, à l'origine de l'humain. L’étude analytique des structures linguistiques ou formes internes — grammaire, lexique — est pour Humboldt un moyen au service d'une étude de la langue et de la vision du monde, elle-même au service de cette quête d'unité.

Pour Humboldt, « » — la langue est l'organe créateur de la pensée. « » : les langues ne sont pas seulement des moyens pour représenter des vérités déjà connues, mais bien au-delà, pour découvrir ce qui n'était pas encore connu. Par extension, à inventer le monde et à nous inventer nous-mêmes, en tant que sujets du langage et en tant que communautés linguistiques.

« ». L'homme n'est homme qu'à travers le langage ; mais pour inventer le langage, il faudrait qu'il soit déjà humain.

Les écoles françaises d'ethnolinguistique Le premier atlas de cartes linguistiques est le Sprach-Atlas von Nord - und Mitteldeutschland, établi à partir de correspondances et édité par Georg Wenker en 1881.