L'église réformée du Bouclier – parfois appelée « temple du Bouclier » – est une église de culte protestant réformé située en plein cœur de Strasbourg. Elle est rattachée à l’Union des Églises protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL).

Histoire

Les prémices De toutes les anciennes paroisses protestantes de Strasbourg antérieures à la Révolution, celle de la rue du Bouclier est la plus récente, parce qu’elle n’a pas succédé directement, lors de l’adoption de la Réforme par cette ville en 1524, à une paroisse du Moyen Âge. Ses premiers fondements datent pourtant de la même année quand Lefèvre d'Étaples et les «Bibliens» de MeauxPierre Imbart de la Tour, « Les débuts de la Réforme française (1521-1525) », in Revue d'histoire de l'Église de France, tome 5, , 1914, , suspectés d’«hérésie luthérienne», bientôt suivis par Guillaume Farel, vinrent se réfugier quelque temps dans ses murs. Dès lors, ils furent suivis par d’autres fugitifs, arrivant par petits groupes ou isolément, principalement du royaume de France, de la Lorraine ducale, de la principauté de Liège et des pays sous domination espagnole (Brabant, Flandre, Hainaut, Ardenne ou encore Franche-Comté). Ils constituèrent ainsi peu à peu une communauté, assez hétérogène, mais parlant le français ou ses formes régionales, ce qui la distinguait des fidèles des sept paroisses luthériennes de langue allemande. De temps à autre, un prédicateur francophone, comme le fit Guillaume Farel, la visitait, mais elle n’avait ni conducteur attitré, ni lieu propre de culte.

Calvin (1538-1541) vignette|gauche|upright|Plaque à la mémoire de Jean Calvin et Pierre Brully Voyant leur nombre s’accroître, ayant pitié de leur abandon spirituel et s’inquiétant de la disparité de leurs convictions – certains avaient adhéré au mouvement anabaptiste – , le principal réformateur de la place, Martin Bucer, s’en émut et pressa ardemment son ami Jean Calvin, alors récemment chassé de Genève et replié à Bâle où il venait de publier la première version de son Institution de la religion chrétienne en latin, de venir à Strasbourg pour s’occuper de ce troupeau sans berger. Calvin était déjà passé brièvement par Strasbourg, fuyant Paris vers Bâle après l’affaire des Placards (1534), avant d’être entraîné à Genève par Guillaume Farel, mais il n’avait pu s’y maintenir et aspirait à une vie calme d’étude et de publication.

Le voilà donc à nouveau à Strasbourg en , bien accueilli et déjà célèbre de par son ouvrage. Bucer le charge d’un cours (en latin) de théologie à la Haute École qui vient d’être fondée sous la direction de Jean Sturm, lui aussi réfugié de Paris. La mission principale de Calvin est de « dresser » l’Église francophone, en s’inspirant des modèles mis en place par Bucer et ses collègues dans les paroisses luthériennes, tout en introduisant des innovations de son cru dans l’ordre du culte. L’une d’elles est le premier psautier en français qu’il publie en 1539 à Strasbourg et fait chanter sans accompagnement d’orgue par toute l’assemblée. Des réunions de prière et d’édification ont lieu en semaine, s'adjoignant au culte dominical. Ces offices sont célébrés successivement à Saint-Nicolas, à Sainte-Madeleine, en l’ancienne église des Dominicains (remplacée après 1870 par le Temple-Neuf) et à Saint-André, édifice démoli depuis. Calvin loge d’abord chez Bucer, rue Salzmann, puis après son mariage, béni par Farel en 1540, avec Idelette de Bure, d'origine liégeoise, réfugiée pour des raisons religieuses à Strasbourg avec son mari pasteur décédé entre-temps, le couple loge vraisemblablement au 2 rue du Bouclier, le presbytère actuel de la paroisse.

Calvin est pourtant enlevé à son poste dès 1541, par Guillaume Farel qui le somme de répondre favorablement à l’appel des Genevois. Il a passé à Strasbourg les plus heureuses années de sa vie. Il y a fondé la plus ancienne paroisse « réformée ». Il n’y reviendra qu’une seule fois, brièvement, mais fera adopter à Genève le modèle strasbourgeois. Ses beaux-fils, Humbert et Lambert de Bure, et, quelque temps, son frère Antoine, restent membres de la communauté strasbourgeoise.

Après Calvin Son continuateur Pierre Brully quitte assez vite Strasbourg pour Tournai, où il meurt en martyr en 1544. Valérand Poullain le remplace en 1544-1545 mais il y rencontre l’opposition de réformateurs protestants locaux. Cinq candidats postulent pour le poste, chacun devant prêcher devant un comité comprenant, entre autres, Jean Sturm, Emmanuel Tremellius, Valérand Poullain et Pierre Martyr, soutenu par Martin Bucer. Ses successeurs, Pierre Alexandre (1545), Jean Garnier (1545-1549)., ne sont pas de la même trempe et affichent des convictions contestées jusqu'en plein culte par certains « anciens » ou conseillers presbytéraux. De nouveaux réfugiés arrivent, au gré des vagues de persécutions et des accalmies, comme les Champenois après le massacre de Wassy (1562), et parfois repartent. Ils accroissent l’hétérogénéité de la communauté francophone, souvent agitée et donc mal vue des autorités civiles locales (le Magistrat), qui soupçonnent ces welches d'être des espions du roi Henri II, venu assiéger la ville en 1552, et des autorités religieuses (le Convent ecclésiastique) qui supportent mal l'indiscipline et le refus des pasteurs de souscrire à l’orthodoxie luthérienne, symbolisée par la Concorde de Wittemberg.

Fermeture de la paroisse Finalement, en 1563, le Magistrat ordonne la suppression de la paroisse et le renvoi du pasteur. Ceux des fidèles qui ne se rattachent pas à une paroisse luthérienne – tous, assez vite, ont appris l’allemand – se réunissent en « assemblées d’édification » dans les maisons, mais ces séances sont à leur tour interdites. Elles se maintiennent cependant plus ou moins clandestinement jusqu’en 1585 : ainsi, cette année-là, Thomas Odino, de Saint-Mihiel, les accueille chez lui au 127 Grand-rue (l'actuelle rue Gutenberg). Bien qu’un colloque des Églises réformées de l’Est rhénan se tienne à Strasbourg en 1595, les réformés « opiniâtres » sont obligés de s’exiler ou de fréquenter épisodiquement la plus proche paroisse réformée, à Bischwiller. La plupart d'entre eux cependant, devenus bourgeois de la cité, s’adaptent et se résignent à se rattacher à l’une de ses paroisses luthériennes, d’autant plus que le Magistrat défend, le , d’aller pratiquer hors ville.

Une solution durable : Wolfisheim (1655-1788) À la fin de la guerre de Trente Ans, en 1648, l’Alsace vaincue et devenue française en grande partie, se trouve couverte de ruines et fortement dépeuplée. Les principaux seigneurs territoriaux incitent notamment des Suisses à venir combler les espaces désertés. L'un d’eux, le comte de Hanau-Lichtenberg, «recrute» dans les cantons germaniques protestants réformés, surtout de Berne et de Zurich. En contrepartie de leur venue, il les autorise à ouvrir un lieu de culte réformé dans son village de Wolfisheim, à 6 km de Strasbourg. On y prêche pour la première fois le . Ce temple accueille désormais aussi les Suisses qui s’établissent dans les murs de Strasbourg et dans ses territoires ruraux, tant les paysans que les marchands en vue et les artisans. Le Magistrat de Strasbourg, entièrement luthérien, cherche pourtant à en contrecarrer la fréquentation, en interdisant aux cochers de travailler le dimanche.

La paroisse se reconstitue peu à peu, dirigée par un pasteur d’origine suisse lui aussi et par son adjoint, chargé de la desserte de la diaspora, en particulier de Daubensand, colonie suisse fondée par les sires de Landsberg sur les rives du Rhin. Jusqu’au début du , il arrive de nouveaux immigrés helvétiques qui renforcent les effectifs. À noter que des cultes en français sont organisés à nouveau.

Louis XIV, à partir seulement des années 1670 et surtout 1680, marque sa souveraineté « absolue », notamment en matière religieuse. Les protestants sont mal vus. Bien qu’il ne puisse pas ouvertement violer les engagements pris envers l'Alsace au traité de Westphalie (1648), il prend une série de mesures qui les briment et limitent leurs droits, jusqu'à procéder à des conversions forcées, comme en Alsace Bossue et autour de Fort-Louis. Il annexe Strasbourg et ses territoires ruraux de la rive gauche du Rhin en 1681, y rétablit l’évêque et le culte catholique, persécute l’ancien ammeistre Dominique Dietrich, etc. Les réformés s’inquiètent à juste titre de se voir bientôt traités comme leurs coreligionnaires du royaume, à leur passage en cachette pour fuir à l’étranger les persécutions. En 1685, lors de la révocation de l’édit de Nantes, Louvois fait mine de s’étonner de leur inquiétude et leur répond en les autorisant à continuer de pratiquer leur culte. Il a soin de ménager ceux de leurs notables qui fabriquent de la toile à voile pour la marine royale. En revanche, il supprime les cultes en français en 1686, pour empêcher les soldats de la « Religion prétendue réformée » (RPR) de s’y rendre et les amener ainsi à abjurer. Il interdit même aux pasteurs de la paroisse de parler la langue du roi. Désormais, les comptes paroissiaux ne font plus état de secours aux religionnaires fugitifs, la condamnation aux galères en est la sanction, tant pour ces derniers que pour leurs protecteurs.

En conséquence, il est impossible à la paroisse de se procurer des pasteurs alsaciens ou romands qui pourraient être bilingues. Force lui est faite de les chercher en Suisse alémanique, ce qui sera en vigueur jusqu'à la Révolution. Ils ont cependant le droit d’habiter en ville où cependant la paroisse ne possède pas de presbytère. À la desserte de Daubensand s’ajoutent celle des ouvriers réformés de Klingenthal et celle du hameau de Rosenwiller lès Dettwiller, dont le seigneur, le comte de Rosen, a autorisé les colons suisses d’y construire leur temple en 1685, quand dans le royaume, tous les temples sont démolis. Les pasteurs touchaient des frais de déplacement, qu’ils fussent à pied, à cheval ou en calèche.

La paroisse réformée de Strasbourg-Wolfisheim comptait vers 1700-1710 400 foyers, soit environ . On venait s’y marier de 30 km à la ronde, les fidèles étant souvent disséminés dans un environnement à majorité luthérienne. Les immigrés suisses en formaient alors les deux tiers. A Strasbourg même, une minorité appartenait à la classe aisée des négociants, banquiers, fabricants, métiers d’art : les réformés devaient payer trois fois plus cher l’achat du droit de bourgeoisie que les catholiques et les luthériens, mais ils se rendaient utiles, voire indispensables, à la prospérité économique de la ville et aux intérêts du roi. Il semble bien cependant qu’ils n’étaient pas éligibles aux divers conseils du Magistrat.

La fréquentation du culte a varié : de 100 personnes environ un dimanche ordinaire, on passait à , même à , les jours de fête et surtout de sainte cène, quatre fois par an comme ailleurs, selon les comptes paroissiaux. La censure des mœurs, préalable à la participation à la communion, instituée dès le , fut supprimée en 1733 à l’occasion d’un changement de pasteur. Comme il était strictement interdit par Louis XIV d’y accueillir un non réformé, surtout catholique, il est vraisemblable que les gens de passage et les nouveaux venus devaient présenter un certificat de baptême « de la confession helvétique », selon le terme en usage, ou un méreau.

Les cultes en français purent être rétablis en 1752. Le temple de Wolfisheim fut pourvu d’un orgue, car malgré les réticences de Calvin, il était désormais jugé indispensable. L’afflux des Suisses s’étant apaisé après 1730, le nombre des paroissiens diminuait peu à peu, lorsqu’en 1787 l’édit de tolérance promulgué bon gré, mal gré par Louis XVI, accorda enfin aux réformés de France la reconnaissance de leur état civil et ne s’opposa plus officiellement à la pratique du culte.