Édouard Montpetit, né le à Montmagny et mort le à Outremont, est un avocat, économiste et universitaire canadien. Il joue un rôle majeur dans le développement de la science économique au Québec au début du . Intellectuel proche de la mouvance nationaliste, il est notamment préoccupé par la question de l'infériorité économique des francophones au Canada. Il est étroitement associé à la mise sur pied d'une université moderne au Québec.
Biographie
Les premières années Né le à Montmagny, fils d'André-Napoléon Montpetit (1840-1898), avocat, journaliste et écrivain, et d’Adèle Labelle (1847-1911), fille de J.-B. Labelle, professeur, il est le dernier de sept enfants qui parvinrent à l’âge adulte. Il perdit son père très jeune, alors qu’il étudiait en Belles-Lettres au Collège de Montréal. De son propre aveu, « cette mort fut un événement qui marqua sa vie pour toujours ».
Peu après sa naissance, la famille s’installa à Montréal. Comme le rappelle l'économiste François-Albert Angers, « Montpetit appartenait à la petite bourgeoisie de Montréal et à son cycle de formation du jardin de l'Enfance des Sœurs de la Providence suivi du cours classique. » Il commença celui-ci au Collège Sainte-Marie, qu’il quitta cependant après peu de temps. Ses parents l’inscriront ensuite au Collège de Montréal, où il fit ses études de 1890 à 1899. Il obtient le baccalauréat ès-arts en 1901.
Angers précise que, dans ses jeunes années, il était « pétri d'intellectualisme et avait au surplus un tempérament d'artiste ». Dans ce milieu familial aisé et cultivé, Montpetit développa un goût pour les réalités intellectuelles et éprouva une « attirance précoce (…) pour la littérature, entendue ici dans son sens le plus large. Il s'abreuve essentiellement à des sources de langue française, laissant de côté les courants d'idées anglo-saxons (…) ».
Il poursuivit par la suite ses études à l’Université Laval de Montréal en vue d’obtenir une licence en droit, qu’il décroche en 1904. Le , il épousa Hortense Varin, fille d'Ernest Varin, avec qui il aura deux enfants, Guy et André. Protégé de l'avocat et premier ministre Lomer Gouin, il fut admis dans son étude comme second clerc. Il devint, cette même année, membre du barreau, et commença à exercer la profession d’avocat, en s’associant à l’un de ses amis, Arthur Vallée. Mais « comme son père, il ne savait pas réclamer ses honoraires et le démon de la parole et de l’écriture le tenait. » Un changement d’orientation allait intervenir dans sa vie professionnelle.
Débuts de carrière universitaire Selon Rodolphe Joubert, qui a compilé minutieusement les publications et témoignages sur la vie de l'économiste, c'est la lecture d’une conférence sur l’économie politique prononcée en 1885 par Charles Savary qui aurait déterminé le choix, de la part de Montpetit, d'une nouvelle orientation professionnelle. Après avoir lui-même prononcé une conférence sur le sujet, il reçut une proposition afin de devenir chargé de cours en économie politique à la faculté de droit de l’Université Laval de Montréal, proposition qu’il accepta.
Voulant se donner une formation intellectuelle plus étoffée, il décida de poursuivre ses études en Europe. Grâce à l’appui du premier ministre Gouin, il devint, en 1907, le premier boursier universitaire officiellement délégué par la province de Québec à Paris. Pendant son séjour dans cette ville (il devait y rester deux ans, mais ce sont trois qu’il y passa), il étudia et les sciences politiques et les sciences sociales à l'École libre des sciences politiques et au Collège des sciences sociales, obtenant des diplômes dans ces deux champs d'étude.
En , il commença à enseigner à l’École des hautes études commerciales de Montréal (HEC Montréal), inaugurée en 1907, ce qu’il fit jusqu’en 1939. Toujours en 1910, il recommença à donner ses cours à la faculté de Droit, un enseignement qu’il poursuivit jusqu’au terme de sa vie. Durant sa carrière, Montpetit donna également des cours à l'École polytechnique de Montréal, à la Sorbonne et à l'Université de Bruxelles.
À l’Université de Montréal vignette|gauche|Statue d’Édouard Montpetit (1967), par Sylvia Daoust, sur le campus de l’Université de Montréal. Le , Montpetit est nommé secrétaire général de l’Université de Montréal, qui a obtenu son indépendance de l’Université Laval de Québec. Entre cette année 1920 et 1952, il occupa plusieurs fonctions dans cette institution, notamment celles de directeur des relations extérieures (1931-1952), de doyen de la faculté des Sciences sociales, de membre du sénat académique et de membre de la commission d’administration.
En plus de ces responsabilités institutionnelles, « il se voit confier la tâche de ‘’délégué universitaire’’ et, dans le cadre de colloques, il visite diverses universités, tant aux États-Unis qu'en Europe. » Par exemple, en 1921, rappelle le sociologue Marcel Fournier, Montpetit fit partie de la délégation qui se rendit à Rome pour faire valoir les revendications de l'Université de Montréal; la même année, il fut délégué de l’université au congrès des universités de l'Empire à Oxford. « Porte-parole des milieux universitaires québécois francophones, Édouard Montpetit s'identifie étroitement au renouveau de l'institution universitaire. »
En 1920, il fonda, en s’inspirant de modèles catholiques français et belges, l’École des sciences sociales, économiques et politiques, dont il assuma la direction jusqu'en 1950. Cette institution avait pour but de « former une élite qui pourra indiquer des directions dans le triple domaine de la politique, de l’action sociale et du journalisme ». L’école vise moins à former des spécialistes qu’à donner une formation générale aux futurs membres de l’élite canadienne-française. Pour Angers, elle ne sera, jusqu’en 1945, qu’« une école du soir », et non une véritable faculté universitaire.
Montpetit sera également, pendant plusieurs années, secrétaire, puis vice-président de l’Institut scientifique franco-canadien, fondé en 1926 par Louis-Janvier Dalbis, professeur de biologie à l’Université de Montréal, dans le but d’inviter au Québec des conférenciers français dans les domaines des sciences, de la médecine, des sciences humaines et de la littérature..
Au service des gouvernements Marcel Fournier souligne que Montpetit projetait l’image de « l’académicien au-dessus de la mêlée », une image faite de neutralité et d’équilibre. L'historien Martin Petitclerc rappelle toutefois qu’il fut « profondément redevable au gouvernement québécois, et évidemment au Parti libéral au pouvoir depuis 1897, pour cette carrière prestigieuse ». Son père, rappelons-le, avait été un partisan de Wilfrid Laurier. On a évoqué plus haut ses liens avec Lomer Gouin. Mentionnons qu’il fut également très proche d’Athanase David, un autre politicien libéral de premier plan.
Il fut sans doute bien servi par cette image de neutralité lorsqu’il fut nommé, par le gouvernement libéral provincial de Louis-Alexandre Taschereau, à la présidence de la Commission des assurances sociales du Québec (mieux connue sous le nom de « Commission Montpetit »). Dans les sept rapports qu'elle publia entre 1930 et 1932, cette commission d’enquête fit des recommandations afin que le gouvernement québécois mette sur pied une politique québécoise d'aide sociale.
De 1929 à 1937, Montpetit dirigea l'émission L'Heure provinciale à la radio de CKAC. Cette émission, commanditée par le gouvernement du Québec, présenta à chaque semaine des conférenciers professionnels ainsi que des concerts en direct. En 1941, Montpetit est nommé directeur général de l'Enseignement technique de la province de Québec, un poste qu'il occupa quelques années en dépit de problèmes de santé sérieux.
Il a aussi représenté les gouvernements québécois et canadien dans le cadre de diverses manifestations internationales. En , le premier ministre fédéral Bennett le nomme délégué à la Société des Nations, à Genève. Il représente le Canada, en compagnie de James H. Woods et Winnifred Kydd, aux assises de septembre.
Dernières années vignette|216x216px|Montpetit - Souvenirs, tome II, 1949. À partir des années 1930, Montpetit est miné par des ennuis de santé sérieux. Il subit une première intervention chirurgicale majeure en 1936. Il sera à nouveau opéré en 1943, alors que son médecin ne lui donnait que six mois à vivre. À sa sortie de l'hôpital, début 1944, il reprend ses fonctions de secrétaire général de l'Université de Montréal, qu'il occupera jusqu'en 1950. C'est également l'époque où il entame la rédaction de ses souvenirs. Il décède le , à son domicile d'Outremont, après une brève maladie. Ses obsèques eurent lieu le suivant, en l'église Saint-Germain d'Outremont, en présence de nombreuses personnalités. Il repose au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal.
La pensée d'Édouard Montpetit
Économie Pour l’économiste François-Albert Angers, Montpetit est le « premier économiste professionnel » du Canada français. Selon l’historien Pierre Savard, il « s'inscrit dans la lignée clairsemée des pionniers des sciences sociales depuis Étienne Parent en passant par Edmond de Nevers, Errol Bouchette et Léon Gérin ».
On ne saurait cependant présenter Montpetit comme un économiste dans l’acception contemporaine de ce terme. D’abord parce que sa vision de l’économie reste indéniablement conditionnée par la doctrine catholique et par le nationalisme dont il faisait siens les principes. Par ailleurs, il fut sans doute davantage un éducateur populaire, un vulgarisateur, qui aspirait à « éveiller le peuple québécois au sens de l'économiqueFrançois-Albert Angers, LA CONQUÊTE ÉCONOMIQUE et autres essais d'Édouard Montpetit, dans Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, 1980. », qu’un scientifique ou un chercheur. Son importance doit cependant être soulignée dans le développement de l'enseignement universitaire des sciences économiques au Québec.
Le tempérament littéraire de Montpetit paraît souvent en concurrence avec l'exigence de rigueur de l'homme de savoir. « Chez Montpetit, qui est autant essayiste que scientifique, tout a tendance à s’entremêler : le patriotisme avec le souci d’objectivité, une glorification parfois excessive du passé avec des vues sur l’avenir. » Un de ses contemporains, l’historien Lionel Groulx, s'interroge même sur la scientificité de sa démarche : « Montpetit, si académicien, avec de si larges parties de poète, avait-il les aptitudes d'un véritable économiste et d'un sociologue ? »
Angers a bien cerné en quelques lignes sa vision de l’économie : « Comment concevait-il la science économique ? Très nettement comme une science vraiment expérimentale, en opposition aux tendances abstraites qui ont caractérisé les théories pures des classiques et qui ont été remises à la mode, en ces dernières années, par le keynésianisme et les modèles mathématiques. Fidèle à l'éclectisme de ses maîtres français, mais plus affirmatif que la plupart d'entre eux, Montpetit tient que l'économie politique est une science de la vie, qui doit partir des faits vivants, et non pas de postulats, d'abstractions ou de symboles. » Pour Christian Belhumeur-Gross, « la méthode de Montpetit (…) est peu théorique et essentiellement basée sur l’observation des faits. En ce sens, elle est similaire à celles de [W. A.] Mackintosh et [Harold A.] Innis et on remarque une proximité avec l’institutionnalisme américain. »