Dans la mythologie grecque, Cerbère (en grec ancien ) est le chien polycéphale (généralement à trois têtes, ou cinquante selon Hésiode, 311 : […] Κέρβερον ὠμηστήν, Ἀΐδεω κύνα χαλκεόφωνον, Πεντηκοντακέφαλον., ou cent chez HoraceHorace, Odes, 2, 13 : Demittit atras belua centiceps / Auris…, Wikisource.) gardant l'entrée des Enfers. Il empêche les morts de s'échapper de l'antre d'Hadès et les vivants de venir récupérer certains morts.
Cerbère apparait notamment dans le mythe de Héraclès, qui parvient à le capturer lors de ses douze travaux.
On retrouve Cerbère dans de nombreuses œuvres de la littérature grecque et romaine antique, ainsi que dans l'art et l'architecture, aussi bien moderne qu'ancienne.
Étymologie L'étymologie est assez incertaine et diffère selon les sources. Dans l'Antiquité, Servius avance que « Cerbère » est un dérivé de « creoberos » qui voudrait dire « dévoreur de chair »Servius sur Virgil, Enéide 6.395 ; Ogden 2013a, p. 190 ; comparé avec Fulgence le Mythographe, Mythologies 1.6 (Whitbread, pp. 51–52) ; le premier mythographe du Vatican, 1.57 (Ogden 2013b, pp. 73–74 ; Pepin, p. 36) ; le deuxième mythographe du Vatican, 13 (Pepin, 106), 173 (Pepin, p. 171) ; le troisième mythographe du Vatican, 13.4 (Pepin, p. 324). Selon Ogden, 2013b, p. 74, « creoboros est un mot grec authentique et signifie en effet "dévorer la chair", mais il n'a aucun rôle à jouer dans l'étymologie authentique du nom de Cerberus, qui reste obscur »., interprétation que rejette la linguistique moderne.
De nombreux philologues de la fin du dix-neuvième siècle établissent un lien avec la mythologie hindoueJoseph van der Gheyn, Cerbère, étude de mythologie comparée, Bruxelles, A. Vromant, 1883 (tiré-à-part de Précis historique, 1883), p. 12-15.. : l'entrée des Enfers y est gardée par deux chiens au poil sombre, fils de la chienne Saramâ ("le vent"). Dans le Rig-Véda, les frères sont tous deux nommés çabalâu ("tachetés"), avec pour noms distinctifs Çyâva ou Çyâma ("le noir, le sombre") et Çabala ou Çavala ("le tacheté, le moucheté"). Ce dernier serait lié étymologiquement au Cerbère de la mythologie grecque. Theodor Benfey établit, dans une étude linguistique détaillée, un lien avec le prâcrit çabbala, dont il restitue la forme çarbala qu'il rapproche du terme çarvarí, rencontré dans le Rig-Véda, d'où résulte une forme restituée çarvaraTheodor Benfey, "Karbara oder Karvara 'gefleckt, scheckig" : Indogermanische Bezeichnung der dem Beherrscher der Todten gehörigen Hunde", dans : Nachrichten von der K. Gesellschaft der Wissenschaften und der Georg-Augusts-Universität aus dem Jahre 1877, p. 11-14... D'autres auteurs de la même époque proposent des hypothèses voisines, tels qu'Albrecht Weber et Max MüllerAlbrecht Müller, Indische Studien, t. 4, p. 342 ; Max Müller, Essays, t. 2, p. 162 ; etc. Voir la liste de ces travaux dans Van den Gheyn, op. cit.. Cette parenté linguistique sera reprise par les auteurs ultérieurs, mais également contestée par le philologue Erwin Rohde, qui la juge "faible"Erwin Rohde, Psyche : Seelencult und Unsterblichkeitsglaube der Griechen, Freiburg i. B. : P. Siebeck, 1894. Trad. fr. par Auguste Reymond, Psyché : le culte de l'âme chez les Grecs et leur croyance à l'immortalité, Paris, Payot, 1928 ; trad. angl. par W.B. Hillis, Psyche, the cult of souls and the belief in immortality among the Greeks, 1925, Routledge, rééd. 2002, n. 6, , p. 244-245...
Plus récemment, l'historien Daniel Ogden, formule l'hypothèse d'un lien avec le terme sanskrit sarvarā, "tacheté, moucheté", épithète de l'un des deux chiens de Yama, le dieu de la Mort hindou, découlant selon lui d'un hypothétique proto-indo-européen *k̑érberos, de même significationMallory, J. P. ; Adams, D. Q. (2006). « Chapitre 25.10: La mort et l'autre monde ». Oxford Introduction au Proto-Indo-Européen et au monde Proto-Indo-Européen. Oxford, GBR: Presse de l'université d'Oxford. p. 439.. Cette étymologie est néanmoins discutée. L'historien Bruce Lincoln note, quant à lui, une similitude entre Cerbère et le chien mythologique nordique Garm, reliant les deux noms à une racine proto-indo-européenne *ger- « grogner » (peut-être avec les suffixes -*m/*b et -*r). Cependant, comme l'observe Ogden, cette analyse nécessite en fait que Kerberos et Garmr soient dérivés de deux racines indo-européennes différentes (respectivement *ker- et *gher-), et n'établit donc pas réellement de relation entre les deux noms Bruce Lincoln, Death, War, and Sacrifice: Studies in Ideology and Practice. Chicago: University of Chicago Press, 1991. Daniel Ogden, Dragons, Serpents, and Slayers in the Classical and early Christian Worlds: A sourcebook, Oxford University Press, 2013b..
Description
De nombreuses divergences existent concernant l'exacte description de Cerbère. Selon les auteurs et les époques, le chien des enfers connaît différentes formes. La représentation la plus habituelle est celle du chien à trois têtesOgden 2013a, pp. 105–106, avec n. 183 ; Sophocles, Femmes de Trachis 22–25 (« trois-corps »), 1097–1099 ; Euripides, Heracles 610–611, 1276–1278 ; Virgil, Enéide 6.417–421 (« trois gorges », « trois bouches féroces » 9–451 (« bouche à trois visages », « triple aboiement »), 9.185 (« triple forme »), 10.21–22 (« trois coups »), 10.65–66 (« triple coups »), Heroides 9.93–94 (pp. 114–115) (« trois fois ») ; Seneca, Agamemnon 859–862 (pp. 198–199) (« triple chaines »), Hercules Furieux 60–62 (pp. 52–53) (« triple coups »), 782–784 (pp. 110–111) ; Statius, Silvae 2.1.183–184 ( pp. 90–91) (« triple machoires »), 3.3.27 ( pp. 168–169) (« triple »), Thébaïde, 2.31 ( pp. 396–397), (« triple »), 2.53 ( pp. 398–399) (« trois formes ») ; Properce, Elegies 3.5.44 (pp. 234–237) (« trois gorges »), 3.18.23 (pp. 284–285) (« trois têtes ») ; Apollodorus, 2.5.12 (« trois têtes de chiens »). mais les multiplicités de descriptions arrivent avec Hésiode qui représente Cerbère avec cinquante têtes ou Pindare qui va jusqu'à lui donner cent têtesGantz, p. 22 ; Ogden 2013a, p. 105, avec n. 182 ; Hésiode, Theogonie 311–312; Pindare, d'un poème perdu de Pindare sur Héraclès dans le monde souterrain, en référence à lIliade..
D'autres auteurs vont donner des représentations plus extravagantes. Ainsi, Horace accorde à Cerbère une tête de chien, cent têtes de serpents et une bouche à trois languesWest, David, p. 108 ; Ogden 2013a, p. 107 ; Horace, Odes 3.11.17–20 (West, David, pp. 101–103) (« cent serpents … trois langues »), Odes 2.13.33–36 (« cent têtes »), Odes 2.19.29–32 (« triple langues »).. Pseudo-Apollodore représente le chien infernal avec trois têtes de chiens et des têtes de « tous les types de serpents », peut-être pour concilier les différences entre les auteurs.
D'autres descriptions encore plus atypiques ont été faites par Jean Tzétzès avec un chien à cinquante têtes, dont trois de chiens et le reste « des têtes de bêtes de toutes sortes »Apollodorus, 2.5.12 ; Tzetzes, Chiliades 2.36.389–392 (Greek: Kiessling, pp. 55–56 ; Traduction anglaise : Berkowitz, p. 48) ; Frazer's note 1 d'Apollodorus, 2.5.12.. Euripide nous présente quant à lui un Cerbère à trois têtes et trois corps, et Virgile un chien à multiples dos. Enfin, il existe des représentations de Cerbère bien plus reptiliennes que canines avec Hécatée de Milet qui fait de lui un grand serpent venimeux et Ovide qui lui donne une bouche venimeuse et des serpents sur le corps.
Mythe vignette|redresse|Statue montrant Cerbère aux côtés d'Hadès. Musée archéologique d'Héraklion.
Naissance Cerbère était le fils d'Échidna, au corps de serpent et au visage de femme, et de Typhon. le serpent à plusieurs têtes. Son frère est Orthos, chien bicéphale chargé de la garde du bétail et du château de Géryon. Il serait également le frère de l'Hydre de Lerne, du lion de Némée et de la Chimère. Dans la plupart des œuvres, il est représenté avec trois têtes.
Selon certains mythes les trois têtes voient et représentent respectivement le passé, le présent et le futur ; d'autres sources suggèrent qu'elles représentent plutôt la naissance, la jeunesse et la vieillesse Maurice Bloomfield - Cerberus the Dog of Hades, Kessinger Publishing, 2003, .. Chacune des têtes n'aurait d'appétit que pour la viande vivante et autorise donc les esprits des morts à entrer dans le monde souterrain, mais les empêche d'en sortir Pamela Allardice - Myths, Gods & Fantasy, ABC-CLIO, 1991, .. Cerbère fut toujours utilisé comme le fidèle gardien d'Hadès, gardant les portes donnant sur le monde souterrain Helene Guerber - Myths of Greece and Rome, Kessinger Publishing, ..
Il était enchaîné à l'entrée des Enfers et terrorisait les morts eux-mêmes qui devaient l'apaiser en lui apportant un gâteau de miel qu'on avait placé dans leur tombe en même temps que l'obole pour Charon déposée dans la bouche. Mais Cerbère était aussi terrible pour les vivants qui essayaient de forcer la porte des Enfers. comme Pirithoos et Thésée, qui cherchaient à enlever Perséphone. Psyché qui était venue chercher la boîte à cosmétique de Perséphone sur l'ordre d'Aphrodite l'endormit avec un gâteau trempé dans du vin drogué. Énée fit de même avec un gâteau soporifique préparé par la Sibylle (, 5, 12), (v. 311, 769), (, 417)..
Plusieurs héros parviennent à déjouer sa vigilance, voire à le vaincre. Orphée, décidé à sortir des Enfers sa femme Eurydice, morte d’une morsure de vipère, parvient à le charmer en chantant et en jouant de sa lyre.
Les douze travaux d'Héraclès
Eurysthée, roi de l'Argolide, donne comme dernière tâche à Héraclès la capture de Cerbère vivant. Hercule se rend alors à Éleusis, afin d'être initié aux mystères d'Éleusis, pour pouvoir entrer et sortir du monde souterrain vivant, et s'absoudre au passage pour avoir tué des centaures. Il trouve l'entrée du monde souterrain à Taenarum, et est aidé par Athéna puis Hermès pour traverser respectivement dans un sens et dans l'autre. Il passe Charon avec l'aide de Hestia.
En passant dans le monde souterrain, Hercule libère Thésée, mais la terre tremble lorsqu'il essaye de libérer Pirithoos et il doit donc le laisser sur place. Ils avaient été emprisonnés par Hadès, liés magiquement à un banc pour avoir essayé d'enlever Perséphone : la magie était si forte que lorsque Hercule libéra Thésée, des morceaux de ses cuisses restèrent sur le banc, ce qui explique pourquoi ses descendants ont les cuisses maigres.
vignette|Hercule et Cerbère. Huile sur toile, par Peter Paul Rubens (1636), musée du Prado. Héraclès rencontre enfin Hadès et lui demande la permission d'emmener Cerbère à la surface, ce à quoi Hadès consent si Hercule parvient à maîtriser la bête sans arme, ce qu'il réussit ; . Il l’amène à Eurysthée, qui en est si effrayé qu'il demande à Hercule de le remmener au monde souterrain. .
Iconographie De nombreuses références à Cerbère se trouvent dans l'art antique grec et romain Edward Hegeler - The Monist, Hegeler Institute, 1904. : dans des sites archéologiques, on trouve des statues et des morceaux de l'architecture inspirés par la mythologie de cette créature. Le thème de Cerbère était assez populaire pendant la période antique, notamment avec la capture du chien par Héraclès.
La représentation de Cerbère dans l'art est divergente. Il est parfois représenté avec deux têtes, trois têtes ou bien une seule. Il est extrêmement rare voire impossible de trouver une représentation artistique de Cerbère avec plus de trois têtes. L'une des premières représentations tricéphales est présente sur une coupe qui nous vient de Laconie vers 560 av. J.-C.. On trouve des coupes et des vases le représentant aussi avec des serpents sur la queue et sur le corps. La coupe de Corinthe, qui est l'une des premières représentations datant d'environ 590-580 av. J.-C. le montre avec une seule tête et des serpents lui recouvrant le corps.