vignette|upright 1.5|Lecture de la tragédie de L'Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin par Gabriel Lemonnier (1812).

En France, les salons littéraires sont une forme de société qui réunit mondains et amateurs de beaux-arts et de bel esprit pour le plaisir de la conversation, des lectures publiques, des concerts et de la bonne chère. Si l’historiographie française a retenu les salons tenus par les grandes dames de la capitale appelées au salonnières qui ont su asseoir leur réputation dans le monde, les chroniques du temps montrent que ces espaces de rencontre et de divertissement sont également tenus par des hommes (le baron d’Holbach, La Pouplinière) ou par des couples (Anne-Catherine de Ligniville Helvétius et Claude-Adrien Helvétius) auprès de qui les auteurs trouvent une place de choix. Les dames des Roches tiennent salon à Poitiers dès le , mais l’on tient aussi cercle à la cour de Catherine de Médicis ou chez les derniers Valois. Au , la protection et le soutien des grands contribuent au financement des divertissements et à l’échange des idées du siècle philosophique. L’expression de salon littéraire est l'expression d'un mythe littéraire né aux . Antérieurement, diverses appellations en tiennent lieu : maison, cercle, société, académie, salon, bureau d'esprit, selon l'accent placé par le chroniqueur, l'historien ou le journaliste sur un aspect ou un autre de la rencontre où s'entremêlent gens du monde, beaux esprits et gens de mérite, car le vocabulaire du temps n'est pas fixé de manière stricte au . Il s'agit d'une forme spécifiquement française de convivialité, imitée à divers degrés en Angleterre chez les Bas-bleus (Blue-stocking clubs) ou en Allemagne dans les salons de Berlin (Henriette et Marcus Herz), ce qui n'exclut pas que des formes locales d'assemblée s'épanouissent sous d'autres noms (assembly, society, club, Gesellschaft).

Cercles, bureaux d’esprit, sociétés, clubs sous l’Ancien Régime Derrière l’apparence légère de ces aristocrates, modernes et intellectuelles qui bousculent les conventions sociales de leur époque apparaissent des intellectuelles qui ouvrent aux plus grands esprits de leur temps leurs salons où se mêlent personnalités politiques, lettrés et scientifiques des deux sexes et de toutes conditions. Instruites et, la plupart du temps, écrivaines elles-mêmes, elles entretiennent une abondante correspondance avec tout ce que l’Europe d’alors pouvait compter d’esprits ouverts : la seule correspondance de Marie du Deffand compte, par exemple, . La plus célèbre de ces correspondances est celle de Madame de Sévigné. Ces réunions assez nombreuses d’esprits d’élite ou de personnes tenant à la « société polie », qui existèrent jusqu’au début du , constituèrent autant de centres, de foyers littéraires dont la connaissance est indispensable pour saisir dans ses détails et ses nuances l’histoire de la littérature. Comme ces salons littéraires furent presque toujours présidés par des femmes, l’histoire des premiers ne peut s’envisager indépendamment des secondes. C’est dans le salon de ces femmes distinguées par l’esprit, le goût et le tact que s’est développée l’habitude de la conversation et qu’est né l’art de la causerie caractéristique de la société française. Ces salons où l’on s’entretenait des belles choses en général, et surtout des choses de l’esprit exercèrent une influence considérable sur les mœurs et la littérature.

Parmi les premiers salons littéraires sont souvent cités celui des dames Des Roches, Madeleine et Catherine sa fille, à Poitiers, ou encore celui de Madame de l'Aubespine près du Louvre et au château de Conflans.

Un des premiers salons littéraires parisiens fut aussi celui de l’hôtel de Rambouillet, dont la formation remonte à 1608 et dura jusqu’à la mort de son hôtesse, Catherine de Rambouillet, dite « », en 1665. D’autres réunions moins célèbres, mais néanmoins dignes d’être citées, existèrent au , sans compter les divers lieux, où Précieux et Précieuses s’efforcèrent d’imiter l’hôtel de Rambouillet. , affirme Étienne Dennery.

Sous , on trouve le salon de Marie Bruneau des Loges, que ses admirateurs appelaient la dixième muse, et dont Conrart a dit : Balzac et Malherbe fréquentèrent surtout cette maison et, parmi les grands personnages qui témoignèrent leur estime à Marie Bruneau des Loges, on remarqua le roi de Suède, le duc d’Orléans et le duc de Weimar. Malherbe fréquente aussi le salon de Charlotte des Ursins, rue des Vieux-Augustins à Paris. vignette|Madeleine de Scudéry, salonnière du .

Vers le milieu du , c’est le salon de Madeleine de Scudéry qui prit de l’importance. Les troubles des deux Frondes ayant dispersé en grande partie les habitués de l’hôtel de Rambouillet, cette écrivaine le reforma dans sa maison de la rue de Beauce, dans le Marais. Là vinrent Chapelain, Conrart, Pellisson, Ménage, Sarrasin, Isarn, Godeau, le duc de Montausier, la comtesse de La Suze, la marquise de Sablé, la marquise de Sévigné, madame de Cornuel, etc. Dans les réunions, qui avaient lieu le samedi, on tenait des conversations galantes et raffinées. On y lisait de petites pièces de vers ; on y discutait les mérites et les défauts des ouvrages parus récemment ; on y commentait longuement, et souvent avec une pointe de bel esprit, les choses de moindre valeur et de moindre importance. Durant ces conversations, les dames travaillaient aux ajustements de deux poupées qu’on nommait la grande et la petite Pandore, et qui étaient destinées à servir de modèles à la mode. Chacun des habitués eut un surnom, presque toujours tiré des romans : Conrart s’appelait « Théodamas » ; Pellisson, « Acanthe » ; Sarrasin, « Polyandre » ; Godeau, « le Mage de Sidon » ; Arragonais, « la princesse Philoxène », Madeleine de Scudéry, « Sapho ». Le plus fameux des samedis fut le , qu’on appela la « journée des madrigaux » : Conrart avait offert, ce jour-là, un cachet en cristal avec un madrigal d’envoi à la maîtresse de la maison qui répondit par un autre madrigal, et les personnes présentes, se piquant d’émulation, improvisèrent à leur tour toute une série de madrigaux. C’est à une autre réunion du samedi que fut élaborée la carte de Tendre, transportée ensuite par Madeleine de Scudéry dans le roman de Clélie.

Une autre réunion se tenait chez la marquise de Sablé, quand elle se fut retirée au haut du faubourg Saint-Jacques pour habiter un appartement dépendant du monastère de Port-Royal.

La comtesse de Verrue, ancienne favorite du duc Victor-Amédée II de Savoie, amie des lettres, des sciences et des arts, accueillit également chez elle, à l’hôtel d’Hauterive, une société choisie d’écrivains et de philosophes, notamment Voltaire, l’abbé Terrasson, Rothelin, le garde des sceaux Chauvelin, Jean-François Melon, Jean-Baptiste de Montullé, le marquis de Lassay et son fils Léon de Madaillan de Lesparre, comte de Lassay et bien d’autres qui vinrent se fixer près de chez elle.

Ninon de Lenclos tint également, dans sa vieillesse, un salon lorsque des femmes du monde et de la cour, comme Marguerite Hessein de La Sablière, Marie-Anne Mancini, Marie-Angélique de Coulanges, Anne-Marie Bigot de Cornuel, etc. vinrent se joindre au cercle de ses admirateurs. Françoise de Maintenon, à l’époque où elle était la femme de Scarron tint également un salon qui acquit une grande notoriété. Dans les salons des hôtels d’Albret et de Richelieu enfin, où se donnaient rendez-vous toutes les personnes de distinction, brillaient Madame de Sévigné, Madame de La Fayette et Marie-Angélique de Coulanges. vignette|La duchesse du Maine, salonnière du début du . Dès le commencement du , on trouve le salon de la duchesse du Maine ouvert dans son château de Sceaux où elle accueillait les écrivains et les artistes mais donnait également des fêtes de nuits costumées. Elle en fit, suivant la remarque d’un écrivain, le temple des galanteries délicates et des gracieuses frivolités ; c’était un piquant contraste avec ce château de Versailles où s’éteignaient les années moroses de à son déclin. Malézieu et l’abbé Genest présidaient aux divertissements littéraires que la duchesse offrait à ses habitués dont les plus fidèles composaient « l’ordre de la Mouche à miel », que des courtisans spirituels avaient imaginé en son honneur. Parmi les gens d’esprit que l’on voyait aux fêtes de Sceaux, se distinguaient, au premier rang, Fontenelle, La Motte Houdar et Chaulieu. La femme de chambre de la duchesse, Marguerite de Launay, future baronne de Staal, se fit bientôt remarquer et joua son rôle dans celle aimable société dans laquelle on pouvait également côtoyer Voltaire, Émilie du Châtelet, Marie du Deffand, Montesquieu, D’Alembert, le président Hénault, le futur cardinal de Bernis, Henri François d'Aguesseau, le poète Jean-Baptiste Rousseau, le dramaturge Antoine Houdar de La Motte, Sainte-Aulaire, l’abbé Mably, le cardinal de Polignac, Charles-Auguste de La Fare, l’helléniste André Dacier, l’abbé de Vertot, le comte de Caylus, etc.

Dans le même temps, le salon de la marquise de Lambert Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, plus grave et fréquenté en partie par les mêmes écrivains, s’ouvrit en 1710 et ne se ferma qu’en 1733. La plupart de ses hôtes se réunirent alors dans le fameux salon de de Tencin, qui brilla jusqu’à la mort de cette dernière en 1749. La marquise de Lambert recevait chaque mardi. On y voyait surtout, avec Fontenelle et Houdar de La Motte, l’abbé Mongault, le géomètre Dortous de Mairan, l’abbé de Bragelonne et le président Hénault. C’est aux mardis de la marquise de Lambert que furent discutées, avant d’être livrées au public, les questions relatives à la supériorité des modernes sur les anciens, à l’inutilité des vers pour la poésie, à l’absurdité des personnifications mythologiques, aux entraves que des règles sans autre valeur que leur antiquité apportaient au libre jeu de l’intelligence : questions dont les critiques de l’époque firent le sujet de tant de polémiques.

Le salon de l’hôtel de Sully, qui s’ouvrit également dans la première partie du , n’est pas moins digne d’attention par la manière dont il fut tenu et par les personnages qui s’y réunirent. Les habitués de cet hôtel furent Chaulieu, Fontenelle, Caumartin, le comte d’Argenson, le président Hénault, puis Voltaire, le chevalier Ramsay, la marquise Marie Gigault de Bellefonds, la marquise Anne-Agnès de Flamarens, la duchesse Amélie de Boufflers, etc.

Parmi les nombreux salons littéraires qui furent ouverts à Paris au milieu du et qui eurent une aura en Europe, il faut citer celui de la marquise Marie du Deffand, dont la rare et solide raison qu’elle apportait dans les causeries et discussions auxquelles elle présidait était encouragée par Voltaire en ces termes : . Cette société se rassemblait, à partir de 1749 chez la marquise du Deffand, rue Saint-Dominique, dans l’ancien couvent des Filles de Saint-Joseph. Elle fut diminuée par sa brouille avec sa nièce naturelle, Julie de Lespinasse, qui lui servait de dame de compagnie car celle-ci entraîna avec elle la plupart des écrivains, et surtout les encyclopédistes, D’Alembert en tête, lorsqu’elle ouvrit, en 1764, son propre salon rue de Bellechasse où Madame de Luxembourg lui avait fait meubler un appartement. Trente à quarante personnes se réunissaient le soir chez elle, seulement pour causer, car elle avait un revenu trop modique pour leur donner à souper. Elle dirigeait la conversation, de façon que chacun eût son tour et son rôle.