La révolution mexicaine (1910-1917) a entraîné des prises de positions de la part du grand État voisin du nord, les États-Unis d'Amérique. La frontière américano-mexicaine est ainsi devenue un enjeu stratégique.

La frontière mexicaine et la politique américaine

L’histoire d’un État est toujours en même temps « une partie de l’histoire des États voisins », écrivait en 1897 le géographe allemand fondateur de la géopolitique Friedrich Ratzel. Ceci est d’autant plus vrai pour le Mexique et les États-Unis dont la frontière commune s’étend sur plus de km en continu. Cette frontière représentait en 1910 un passé douloureux pour les Mexicains, celui de la fin de la guerre en 1848 où, par le traité de Guadalupe Hidalgo, le Mexique cède un immense territoire : la totalité des actuels États de la Californie, du Nevada et de l'Utah, les 2/3 nord de l'Arizona et des parties du Nouveau-Mexique, du Wyoming et du Colorado sans compter la perte du Texas quelques années auparavant.

Comme le laissait à penser la déclaration du président Monroe, faite en 1823 à l’encontre des puissances européennes, érigée depuis en doctrine, la doctrine Monroe, les États-Unis considéreront toute attaque contre les jeunes nations indépendantes d’Amérique latine « comme la manifestation d’une disposition inamicale envers les États-Unis ». « Pauvre Mexique » (Carlos Fuentes, La Frontière de verre) qui se trouve au cœur de deux « obsessions » américaines.

Premièrement, « la destinée manifeste » c’est-à-dire l’extension jusqu’aux rives du Pacifique afin d’être bordé à l'Ouest comme à l'Est par un océan protecteur. Cela signifiera pour le Mexique en 1848 la perte de près de la moitié de son territoire si l’on prend en compte le Texas indépendant de facto depuis 1836 mais intégré seulement en 1846 aux États-Unis.

La deuxième « obsession » américaine est le sentiment d’être porté à éclairer et civiliser, à leur modèle, les peuples jugés inférieurs, comme le montre la déclaration du Président Roosevelt en 1904 qui incite fermement les nations latino-américaines à faire « bon usage du droit à l’indépendance » et à « obéir aux lois fondamentales de toute société civilisée ».

Il existe pourtant des relations symbiotiques entre le Mexique et les États-Unis, influence des idéologies de la révolution américaine qui inspira le nom officiel du Mexique à savoir les États-Unis du Mexique. C’est à partir des États du nord du Mexique, du Chihuahua, du Sonora et du CoahuilaL’opposant politique Francisco Madero appartient à une grande famille de propriétaires terriens du Coahuila. que vont débuter les premiers soubresauts à l'encontre du régime de Porfirio Diaz. C’est à partir de la frontière que les États-Unis vont mobiliser leurs troupes pour influer sur le gouvernement mexicain et c’est par cette frontière que les révolutionnaires comme Pancho Villa vont s’approvisionner en armes et en munitions.

Pour résumer, lors de la révolution mexicaine, la frontière a d'abord été le lieu des interventions nord-américaines, de la chute de Diaz à celle de Madero, ainsi que des premières tentatives révolutionnaires ou séparatistes comme celles de Ricardo Flores Magon. La frontière constitua aussi un espace de lutte révolutionnaire entre Villa, Huerta et Carranza incluant le raid sur Columbus ainsi que la politique américaine, des leçons de démocratie de Wilson à l’interventionnisme et l’expédition punitive du général Pershing.

Les enjeux du Nord du Mexique Le Nord du Mexique est un territoire en marge, peu peuplé et où l’autorité fédérale fait défaut. C’est un pays où les haciendas sont nombreuses et étendues sur des milliers d'hectares. Sous le porfiriat (1876-1911), la politique mexicaine fut de peupler le nord pour faire face à son encombrant voisinLe litige sur le Chamizal est l’un des nombreux exemples de sujet de discorde entre les États-Unis et le Mexique. Il s’agit d’une bande de terre située au sud du Río Grande, injustement revendiquée par les États-Unis. d’où des appels répétés à l’immigration européenne et à la construction hâtive de voies ferrées pour désenclaver ce territoire. Un territoire encore en marge de la loi comme l’illustre le cas de ce célèbre héros de la frontière, Juan Nepomucena Cortina qui fut gouverneur de l'État de Tamaulipas.

Il s’agit aussi d’un territoire stratégique en cas de crise politique et non sans quelque ironie, c’est le général Porfirio Díaz qui lance la grande tradition de refuge des rebelles mexicains au nord de l'État, cela dès 1876, lors de son pronunciamiento contre le président Lerdo. Avec un approvisionnement en armes et munitions facilité par la proximité des États-Unis, la présence de postes de douane de Matamoros et de Nuevo Caredo, source d’importants revenus, Diaz, installé à Brownsville entreprend la conquête du Mexique qui aboutira en 1876 à la prise du pouvoir et à la reconnaissance de son gouvernement par les États-Unis en avril 1878.

Dès lors les États du Nord vont être périodiquement secoués par des tentatives révolutionnaires comme celle de Catarino Garza qui en 1893 organise depuis les États-Unis des raids contre les troupes fédérales mexicaines. Révolte d’autant plus facile que les forces de l’ordre, sous Diaz (armée fédérale et rurale) n’excèdent pas les hommes ce qui ne suffit même pas en temps de paix à contrôler les principales villes, les cités frontières (Ciudad Juarez), les voies ferrées et autres points stratégiques (Veracruz).

Porfirio Diaz face aux pressions américaines (1910-1911)

C’est avec un ordre public calme mais précaire que Porfirio Diaz aborde sereinement sa septième réélection malgré la promesse de mise à la retraite faite lors de l’entrevue de Greelman en 1908. La même année, une grave crise monétaire puis financière frappe les banques mexicaines (dont la banque du Chihuahua) et l’industrie minière, troisième activité pourvoyeuse de main d’œuvre après l’agriculture et la contrebande. Dès 1908, apparaît dans l’État du Sinaloa un foyer révolutionnaire sous la direction d'Orozco.

C’est dans la perspective d’une réélection annoncée que Francisco Madero écrit un ouvrage contestataire intitulé La Succession présidentielle. Mis en prison avant les élections, Madero s’évade et se réfugie aux États-Unis, proclamant le le Plan de Saint-Louis dans lequel il déclare la nullité des élections et le principe de non réélection. Après le « massacre de Puebla » (), le nord du Mexique se révolte et une multitude de petits chefs apparaissent dont Villa au Chihuahua et Maztorerra au Sonora. Cependant ces révoltes n’aboutissent pas à des résultats politiques (Madero décide même de licencier ses partisans en leur donnant 20 dollars par tête) jusqu’à ce que le gouvernement américain fasse pression sur Diaz. Suivant la doctrine Monroe (protection de leur territoire et de leurs intérêts) les États-Unis étaient intervenus en 1900 à la baie de Magdalena pour empêcher toute implantation japonaise sur le golfe de Californie. Après cet incident les États-Unis établirent une base militaire temporaire et en 1910, Diaz refusa de renouveler la concession. En réponse, le Président Taft (1909-1913) mobilisa une « division de manœuvre » forte de hommes (soit autant que l’armée mexicaine dans son ensemble) près de la frontière pour officiellement assurer la sécurité des ressortissants américains. C’est près de la frontière, à Ciudad Juárez que les militaires de Diaz négocient avec les rebelles. Redoutant une intervention des AméricainsDiaz ayant appris par son ministre Limantour que le Président Taft menaçait de mobiliser hommes supplémentaires sur la frontière. En avril, quatre croiseurs américains patrouillent près de côtes du Tampico, zone pétrolière du Mexique., Diaz s’exila en France en mai 1911.

La présidence Madero (1911-1913)

Les accords de Ciudad Juarez prévoyaient un gouvernement intérimaire contrôlé par le Parlement et de nouvelles élections. Madero rentré à Mexico le est élu à la présidence et cela jusqu’au coup d'État de Huerta de février 1913.

Dès le début de sa présidence, Madero doit faire face à la reprise de la rébellion dans le Chihuahua par Orozco et Villa et dans l'État du Morelos, près de Mexico, par Zapata. Il est important de préciser que les motifs de ces révoltes contrastent.

Dans le Nord, il s’agit surtout d’une lutte contre la centralisation et contre le renforcement du contrôle fédéral, menée par Francisco « Pancho » Villa, ancien bandit reconverti en général révolutionnaire.

Dans le Sud, il s’agit d’une lutte sociale menée par Zapata pour la répartition des terres d’où la reprise du slogan de Ricardo Flores Magon « terra y libertad ». Ricardo Flores Magon est une figure emblématique de la révolution mexicaine : dès 1903, il est contraint à l’exil aux États-Unis (San Antonio au Texas, puis Saint-Louis dans le Missouri) et y publie un journal clandestin Regeneracion. En 1905, les libéraux « magonistes » préconisent la création de groupes clandestins armés au Mexique en collaboration avec les IWW (Industrial Workers of the World). La publication du programme de Saint-Louis en 1906 aura une influence idéologique considérable sur tous les révolutionnaires et même « la Constitution de 1917 porte l’empreinte de ce document »J. Silva Herzog, el Pensiamiento economica, social y politico de Mexico.

En 1910, Magon dénonce la trahison de la révolution par Madero car ce dernier conserve aux postes clés d’anciens porfiristes comme le ministre de la Guerre Carranza et fonde l’éphémère République anarchiste de Basse-Californie en 1911 avec le concours des IWW, qui comptaient dans leur rang le journaliste Jack London. Réfugié aux États-Unis après l’échec de la République anarchiste, Magon, qui s’était proclamé communiste anarchiste, avait été le seul révolutionnaire à tenter une union des deux prolétariats, les paysans, 63 % de la population active en 1910 et les ouvriers, moins de 10 % de la population. La tentation de soustraire la Basse-Californie à l’autorité de Mexico n’est pas nouvelle, depuis 1848, les attaques de flibustiers nord-américains étaient monnaie courante. C’est l’utilisation de ces flibustiers commandés par le Boer Pryce lors de la tentative de Magon qui contribua à l’échec du mouvement. La prédominance des étrangers dans cette expédition a inquiété le patriotisme de certains magonistes dont le guérillero Rudolfo Gallegos qui lutta contre le mouvementMario Gill, Turner, Flores Magon y los Filibusteros in Historia Mexicana, 1955.

Le nord du Mexique reste en ébullition pendant toute la présidence de Madero, la défaite d'Orozco face à l’armée fédérale commandée par Huerta ne modifie en rien la situation puisque Villa se soulève à son tour, l’inconnue majeure restant la réaction des États-Unis.

Huerta contre la politique morale Wilson (1913-1914)

La politique américaine au Mexique suit les avis de l’ambassadeur des États-Unis Henry Lane Wilson qui n’a pu obtenir satisfaction du gouvernement de Madero dans l’affaire du Tlahualilo et celle du pétrole du Tampico (taxe de quelques centimes sur chaque baril extrait par des compagnies américaines). Dès lors le gouvernement américain impose un embargo sur les armes à destination du Mexique. Puis de son propre chef, Henry Lane Wilson conclut avec les adversaires politiques de Madero, principalement Huerta, le pacte de l’ambassade « de la Ciudadela » le . Le , le président Madero est assassiné et Huerta est nommé président à titre provisoire.