La Monadologie est une œuvre philosophique traitant de métaphysique écrite par le philosophe, mathématicien et savant polymathe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz en 1714, en français.
La place qu'elle occupe dans la carrière de Leibniz (qui meurt deux ans après sa rédaction), ainsi que la synthèse qu'elle opère des différents thèmes de la métaphysique leibnizienne, en font une œuvre majeure de cet auteur. Comme son titre l’indique, et comme Leibniz l’annonce dès le premier paragraphe, cet ouvrage a pour sujet la monadeGraeme Hunter, « Réflexions sur un étang et une infinité de miroirs », Études françaises, volume 24, numéro 2, automne 1988, (lire en ligne). .
Paul Rateau, Marcel Fichant et André Robinet concourent à voir dans la Correspondance avec Antoine Arnauld la genèse des problèmes du rapport entre composés et substances simples dont la Monadologie s'efforce de se faire la clé.
Histoire du texte Comme beaucoup des textes philosophiques de Leibniz, la Monadologie n'est pas écrite dans le but d'une publication : c'est à Vienne, en 1714, que Leibniz compose la monadologie en vue d'offrir au prince Eugène de Savoie-Carignan un traité qui résumerait sa métaphysique. Ceci explique le fait que le texte original français est longtemps resté inconnu.
En 1720, Heinrich Köhler traduit le texte en allemand et lui donne le titre que nous connaissons aujourd'hui. L'année suivante parait dans les Acta Eruditorum sa version latine sous le titre Principia philosophiaePrincipia philosophiae autore G. G. Leibnitio, Acta Eruditorum, feb. 1721, Supplementum, T. VII, sect. XI, , trad M. G. Hansch. Texte originellement français, c'est donc par des versions latines et allemandes qu'il sera connu jusqu'au , puisque ce n'est qu'en 1840 que le texte original est publié par ErdmannG. G. Leibnitii opera philosophica, quae exstant Latina Gallica Germanica omnia, ed. Johann Erdmann, Berlin, 1840., précédé des Principes de la Nature et de la Grâce, une autre œuvre écrite à la même époque que la Monadologie et confondue quelquefois avec elleLamarra A., Contexte Génétique et Première Réception de la Monadologie, Revue de Synthese, 128 (2007) 311-323. Diverses éditions commentées ont paru par la suiteD. Nolen , E. Boutroux (1881), E. Segond (1883), T. Desdouits (1884), A. Bertrand (1886), C. Piat (1900), etc.
Néanmoins, pour l'article « Leibnitzianisme, ou philosophie de Leibnitz » de lEncyclopedie, Diderot retraduit le texte latin en français, mais dans ce contexte particulier l'œuvre originale ne se distingue guère d'une paraphrase fidèleEncyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1765), tome 9, .
Structure du texte La Monadologie présente une vue d'ensemble du système philosophique de Leibniz, tel qu'il le concevait à la fin de sa vie. Composée de 90 paragraphes, c'est un exposé de ses thèses fondamentales qui peut être divisé en quatre parties : § 1 à 30 : les « monades », (les éléments du monde) ; § 31 à 36 : la spécificité du règne humain : exposition des deux principes de raison: le principe de raison nécessaire et le principe de raison suffisante. § 37 à 48 : Dieu (la cause du monde), et son rapport à sa Création ; § 49 à 90 : le monde créé (le monde lui-même, et son unité).
Le texte
Partie 1: les Monades (§ 1 à 30)
Justification rationnelle de l'hypothèse monadologique. Du simple et du composé. Les premiers paragraphes établissent de manière rationnelle l'existence de la monade selon l'argumentation suivante : §1 : la monade est une substance simple (sans parties) dont sont formés les composés. §2 : or il y a des substances composées. Donc il y a des substances simples. Claire Schwartz, dans Leibniz. La raison de l'être, souligne qu'alors que Leibniz, jusqu'à présent, remontait de la multiplcité perceptive vers l'Un, donnant à tout ce qui n'était pas l'un la réalité d'un phénomène, c'est-à-dire de quelque chose de réel, mais dont l'existence dérive d'une substance réelle qui n'est pas elle.
Pour Paul Rateau, reprenant le commentaire de Michel Fichant, cette série (§1-2) enveloppe une ambiguïté quant au sens même des notions de composition et de simplicité. La manière de lire ce modus ponens varie, selon le commentateur, suivant deux branches:
Les substances composées de §2 sont identiques aux composés de §1. Ce raisonnement est contestable si, à la façon de Schwartz, le lecteur considère que l'unité de la monade est ontologique et que la composition des substances est de l'ordre des phénomènes seuls. L'un monadique n'est pas la partie du tout phénoménal, pour Leibniz. L'inférence de l'existence des monades en raison de l'expérience des corps est invalide. Il y a une multiplicité tierce, entre monades métaphysiques et phénomènes multiples: cette multiplicité est celle du concours des monades entre elles. Ce concours de monades consiste est désigné en §1 comme composés; §2 renvoie alors à la seule multiplicité phénoménale dont la suite de la Monadologie établira la raison d'être dans les monades et leur concours.
Les données du problème. Les enjeux théoriques d'une polysémie leibnizienne.
Le composé Il faut souligner, rappelle Paul Rateau, que si l'on considère la division matérielle des composés, alors (cf. infra, §66-70) la division va à l'infini, car chaque portion de matière enveloppe une infinité de matière, sans principe matériel dernier. Si l'on considère le concours des monades entre elles (ou vinculum substantiale, cf. §70), alors la division va aussi à l'infini, mais à une infinité de principe monadique premiers.
Il y a, dans le paradigme leibnizien à l'époque de la controverse avec Arnault (cadre biographique de l'élaboration de la Monadologie), trois acceptions du concept d'agrégat:
Les agrégrats d'être unum per accidens, c'est-à-dire, d'être par agrégat, sans unité réelle. Ces agrégats d'agrégats par accidents n'ont pas d'unité réelle. La division de la matière, allant à l'infini (cf. infra, §66-70) est l'exemple typique d'un tel agrégat. Les agrégrats par accident d'être réels, dotés d'une entéléchie propre. L'armée composée d'êtres humains ou le troupeau de brebis sont de tels agrégats. L'armée n'a pas d'unité réelle, mais constitue un rapport accidentel, quoique réglé en forme de liens de commandement et d'obéissance, entre la troupe et le commandement. De même, chaque brebis a son métabolisme propre lui donnant son principe unitif, mais le troupeau existe accidentellement. Les agrégats qui sont des êtres réels, dotés d'une entéléchie, d'un principe apétitif-perceptif (cf. infra, §3-30), eux-mêmes enveloppant une multitude d'êtres réels en leur sein. Le corps organique est ce genre d'agrégat (cf. infra, §63-70). Ce type d'agrégat participe à la fois de la catégorie de l'être réel (car doté d'une entéléchie dominante, d'une monade commandant aux autres), et de l'agrégat (car il enveloppe, dans sa matière, une multiplicité infinie d'êtres vivants).
Le simple De même, la simplicité peut s'entendre, selon Paul Rateau, de deux façons:
Simplicité élémentaire, où la monade est l'atome dont le composé (matériel ou concours intermonadique) serait la molécule. Le composé matériel et ses propriétés perceptibles seraient l'effet du concours des monades atomiques. Simplicité intégrante, où la monade serait le principe premier, unifiant le composé (soit de monades subalternes concourantes, soit le corps matériel étant l'effet perceptible dudit concours de monades).
La monade hérite de cette double signification: elle fonde les phénomènes (simplicité élémentaire) tout en leur donnant leur structure, leur sens, et, dans le cas de l'organisme, leur fonction. De là, Paul Rateau insiste sur deux points:
La simplicité n'existe, chez Leibniz, que par abstraction de la monade vis-à-vis des phénomènes composés à laquelle elle est liée. Les monades "sont des monades, et non des moniales" [sic.], elles ne sont jamais, dans la Nature, détachée de leurs phénomènes, et sont toujours crées par Dieu de façon interdépendantes (cf. infra, §49-52). Elles ne sont détachées de tout cela que pour les besoins de l'analyse métaphysique. L'antérioté logique du simple sur le composé est à distinguer de leur synchronicité et interdépendance du point de vue de lexistence. La parition entre monades primaires et monade seconde (fondamentale pour la théorie de l'organisme, cf. infra, §66-70) peut s'étayer sur ce double sens de la simplicité monadique: la monade dominante intègre l'organisme (y compris les portions animées par des monades secondaires, intégrées) en un principe de vie commun; les monades dominées fondent le corps animé par la monade dominante, et intègres elles-mêmes les monades ternaires qu'elles dominent, etc.
Nature de la monade Les paragraphes suivants s'attèlent à la définition positive de la monade : §3 : La monade est inétendue : elle n'est pas matérielle mais spirituelle. Leibniz reproduit ici un schéma classique du rationalisme et du dualisme hérité de Descartes qui consiste à poser à la base de la réalité un principe immatériel. La simplicité absolue que représente la monade ne peut pas être trouvée dans la matière ou dans l'étendue, car celle-ci est toujours divisible. Ainsi, relève Paul Rateau, non seulement Leibniz s'oppose à Descartes car il n'attribue pas la faculté de penser aux seuls êtres humains (cf. infra, §30), mais en plus, la division entre âme et corps se trouve décalquée sur celle entre un et multiple, ou entre simplicité absolue de la monade et composition multiple du corps. Cependant, le composé n'est pas composé des monades elles-mêmes (car la matière se compose de matière, restant au niveau des phénomènes), mais composé des effets du concours des monades entre elles. Cependant, l'ambiguïté du rapport même, selon ce commentateur, demeure. Cette considération débouche sur les conséquences suivantes : la monade ne peut périr (§4), pas plus qu'elle ne peut naître au sens d'un commencement absolu (§5). La simplicité fonde l'indestructibilité de la monade qui demeure par-delà la composition ou la décomposition. C'est pourquoi "les Monades ne sauraient commencer, ni finir, que tout d'un coup, c'est-à-dire, elles ne sauraient commencer que par création et finir par annihilation" (§6). Autrement dit, seul Dieu a le pouvoir de créer ou de supprimer une monade. Autre conséquence : puisque la monade est absolument simple, il n'y a pas d'influence d'une monade sur une autre (§7) : c'est le sens de la célèbre métaphore qui affirme que "les monades n'ont point de fenêtre, par lesquels quelque chose y puisse entrer ou sortir". Les accidents de la substance ne sont pas compris par Leibniz comme quelque chose d'externe à celle-ci, mais au contraire comme des prédicats inclus dans le sujet qu'elle représente. C'est pourquoi malgré sa simplicité, la monade est douée de qualités qui fondent son individualité (§8). Leibniz radicalise même cette considération en faisant de chaque monade un être simple et absolument différent de toutes les autres monades selon la logique de son principe des indiscernables : on ne trouve jamais deux être absolument identiques, donc la monade est une individualité définie par l'ensemble de ses qualités intrinsèques (§9). Daniel Colson affirme que le §7, affirmant l'étanchéité de la monade vis-à-vis de l'extérieur, et laissant à Dieu le problème de l'harmonie universelle (cf. §60), a participé au ridicule que son œuvre a pu subir, notamment de la part de Voltaire. Le changement ne consiste donc pas en une influence réciproque des monades mais dans un principe interne à chaque monade (§10-11) : la simplicité de la Monade ne signifie pas son invariance mais l'inclusion en elle du principe du changement ; c'est pourquoi on doit expliquer "une multitude dans l'unité ou dans le simple"(§13). On peut encore citer : "il faut que dans la substance simple il y ait une pluralité d'affections et de rapports, quoiqu'il n'y en ait point de parties"(Idem).
La Perception de la monade