Les canuts, prononcé , étaient les tisserands de la soie sur les machines à tisser. Les canuts se nomment eux-mêmes . Ils se trouvaient principalement dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon en France au .
Le canut peut également être, selon le contexte dans lequel le terme est employé, le maître artisan tisserand, propriétaire de son outil de travail.
Les canuts, surtout connus pour leurs révoltes, vont influencer les grands mouvements de pensée sociale du , des saint-simoniens à Karl Marx, en passant par Fourier ou ProudhonBruno Benoit, L'Identité politique de Lyon, éd. L'Harmattan, Paris, 1999..
Histoire alt=Brocard de soie tissé à Lyon à la fin du XVIIIe siècle.|vignette|Brocart de soie tissé à Lyon à la fin du . Depuis le , la « fabrique » (c'est-à-dire l'industrie de la soie) a fait de Lyon la première ville ouvrière de France.
, écrira, au , Clair Tisseur dans son dictionnaire Le Littré de la Grand'Côte ; cette âme se constitue au dans ce quartier de la Grand'Côte qu'ils et elles occupaient alors. Leur esprit, leurs valeurs se construisent à partir du référentiel . Ainsi, le métier à tisser est souvent au cœur d'un contrat de mariage. Le cadre urbain, très étroit, en constante mutation, n'offre qu'une variété de nuisances, qu'ils gèrent par rapport au travail créateur : boues et vidanges sont emmenés en dehors de la ville en tonneaux fermés, pour que les gaz n'altèrent pas la soie ; en 1781, par exemple, si une Chartes fait réparer une cloison, alors Anne Bouvier sa voisine, dévideuse de soie, réclame des dommages et intérêts pour la poussière emplissant son travail ; si le passage des poissonniers venus de Bresse envahit l'atmosphère d'une odeur pestilentielle - selon les canuts -, si forte qu'elle risquerait de faire changer les couleurs de la soie, il est exigé qu'ils ferment leurs voitures. La surface des appartements est comptée en nombre de métiers à tisser pouvant y être installés. Ces appartements servent à la fois d'atelier et de logement, mais ce qui est de l'ordre du domestique est autant que possible rejeté à l'extérieur. Dans l'atelier chacun reste concentré à sa tâche. Ce silence, où seuls les gestes sont significatifs, participe à l'élaboration de l’œuvre et, par là, à l'équilibre de la vie familiale. Autour de la soie, les hommes et les femmes construisent leur minimum vital, par la notion de création : c'est la conscience d'une création riche qui les porte dans les moments de disette. Le calme et la concentration imposent un minimum affectif dans le cadre feutré, cérémoniel, de l'atelier. Nombreux sont les apprentis qui n'arrivent pas à devenir compagnon à cause de cette discipline sentimentale difficile. De l'atelier-maison à la rue, tout un ensemble de protocoles se mettent en place, basés sur des passages fermés de portes et de serrures qui régulent les accès. Et dans la rue se déploient toute une existence de partage et de solidarités, la constitution d'une famille élargie, où le voisinage, les sentiments ou la sexualité s'expriment. Si une personne est cherchée par la police elle est vite prévenue, cachée et protégée. C'est cette organisation morale, faite de résignation et d'une profonde fierté de soi par le travail de la soie, qui formera le dynamisme de la fabrique et son énergie révolutionnaire..
Au début du , l'arrivée des métiers à tisser de grande taille (tels que les métiers Jacquard) modifie profondément le travail de la soie, mais également le mode de vie des ouvriers. Ces métiers à tisser sont trop hauts pour pouvoir être utilisés dans les logements des quartiers de Saint-Nizier, Saint-Georges et Saint-Jean.
Les anciens couvents de la Croix-Rousse, aux plafonds très élevés, sont parfaits pour héberger les premières mécaniques, mais très vite il faut de nouveaux immeubles pour y installer les tisseurs (ex. : le clos Dumenge). On construit les bâtiments en fonction de ces imposants métiers, qui ont en moyenne de hauteur, et on les dote de hautes fenêtres, les plafonds étant renforcés par des poutres en chêne.
La commune de la Croix-Rousse, qui n'est alors pas encore rattachée à la ville de Lyon, offre d'autres avantages : c'est une zone dispensée de l'octroi, à l'abri des inondations, et dont les loyers sont moins élevés que ceux de Lyon.
On assiste ainsi à la naissance d'un quartier manufacturier et surtout d'une catégorie professionnelle spécifique, les « canuts ».
On distingue alors deux catégories de travailleurs de la soie : les maîtres tisseurs (ou chefs d’atelier) et les compagnons, les premiers ne se distinguant que par le fait qu'ils sont propriétaires de leurs métiers à tisser.
En 1834, le nombre de chefs d'atelier connaît une forte augmentation, pour atteindre . Ces nouveaux arrivants radicalisent leur profession en faveur du mutuellisme. Il existait déjà, à l'époque, depuis 1828, le , une organisation d’entraide. Ils développent aussi un rapprochement avec les républicains, par la Société des droits de l'homme, qui se créée à Lyon en 1833.
Toutefois, conscients de leur singularité, les canuts arbitrent à cette époque, non sans quelques crises internes, en faveur du mutuellisme. Ainsi, en 1834, quand les républicains les poussent à la révolte, les canuts choisissent la modération. Ils préfèrent la doctrine de Fourier, le fouriérisme. Alors que les républicains comptaient sur une évolution politique pour changer la société, les fouriéristes recherchaient cette évolution dans un travail diversifié, ce qui correspondait mieux à ce qui se passait dans la fabrique canuse. Le fouriérisme décrivait aux canuts comment, à partir de leur activité, prendre le contrôle de leur salaire, s'émanciper en politique, devenir les acteurs de leur vie. C'est dans cet esprit qu'ils vont s'interroger sur le rôle des femmes et sur les modèles d'association.
En 1835, l'administration compte environ d'atelier à Lyon (dont la moitié à la Croix-Rousse). Il y a près de , cette évaluation comprenant les femmes et enfants des chefs d'atelier, mais pas les apprentis. Parmi les compagnons il y a un peu plus d'hommes que de femmesEn 1834 par exemple , , hommes, femmes. Toutefois, dans l'ensemble des métiers de la fabrique il y a plus de femmes que d'hommes.
Au cours de l'histoire il existe aussi une notion de « canut paysan ». Elle recouvre différents aspects. Beaucoup des canuts de la fin du viennent des campagnes, mais, à partir du début du , une sorte d'élitisme canut se forme, pour lequel le supposé vrai canut est né à La Croix-Rousse. Cela signifie qu'un ouvrier et paysan qui ne vient à Lyon que lorsqu'il y a du travail, ou pire qui a un atelier de tissage installé ailleurs, ne serait pas vraiment du sérail. Tout en reconnaissant le savoir-faire de ces paysans-tisseurs (une autre de leur appellation), les canuts installés à Lyon les accusent d'avoir détourné le travail à leur profit. De fait il existe à partir de la fin du dans le Bas-Dauphiné ou autour de Lyon toute une proto-industrie du tissage. Ces canuts-paysans sont majoritairement des femmes : des ouvrières canuses-paysannes..
La révolte des canuts
alt=Révolte des Canuts de 1834|vignette|Révolte des canuts de 1834. Gravure sur bois coloriée, BNF. Les canuts, étant soumis à de rudes conditions de travail (ils travaillaient dix-huit heures par jour), se révoltent à de nombreuses reprises. Leur première révolte, en , est considérée comme l'une des premières révoltes ouvrières. Ils occupent Lyon aux cris de : . Le roi Louis-Philippe envoie de troupe et pour réprimer l'émeute.
Le , les canuts se révoltent de nouveau, en occupant les hauteurs de Lyon, et ils font face pendant six jours à , en mettant à profit les traboules, passages obscurs qui permettent d'aller d'une rue à l'autre à travers les immeubles.
Une troisième insurrection a lieu en 1848, au moment de la proclamation de la Deuxième République. Elle est menée par la société ouvrière des « Voraces ». La république permet aux sociétés ouvrières de sortir de la clandestinité en autorisant les associations de type mutualiste ou coopératif.
Les mêmes Voraces mènent une quatrième insurrection en 1849, en écho au soulèvement des républicains parisiens. Circonscrite sur le faubourg de la Croix-Rousse, elle est violemment réprimée.
Après les révoltes Après les révoltes, certains soyeux cherchent à produire ailleurs qu'en ville. L'émigration des métiers vers les campagnes s'accentue. En milieu rural, le métier à domicile est un complément aux revenus de la terre. Les ouvriers étant disséminés, les donneurs d'ordre évitent le risque de rébellion.
thumb|upright=2|Intérieur d'un atelier de canut, au moment de la crise de 1877.
À partir de 1850, les métiers mécaniques (inventés par Edmund Cartwright) remplacent progressivement les métiers à bras. Cette nouvelle technique, combinée à l'introduction de la machine à vapeur, entraîne le regroupement des métiers en usines.
En 1886, le conseil municipal de Lyon crée une marque aux armes de la ville permettant aux acheteurs de reconnaître une étoffe tissée à Lyon.
En 1894, dans Le Littré de la Grand'Côte, Nizier du Puitspelu écrit :
En 1901, à la Croix-Rousse, a lieu l'inauguration de la statue de Jacquard, . On dénombre alors mécaniques.
L'invention de la viscose, également appelée « soie artificielle », donne le coup de grâce à cette industrie.
Aujourd'hui, seuls quelques métiers à bras subsistent, sauvegardés par des musées nationaux ou des associations d'anciens tisseurs.
Dans la seconde moitié du , de vieux chefs ou cheffes d'atelier parlent de leurs souvenirs : l'importance de la vie régulière, presque monotone et humble, du canut :
Mais la fin du monde des canuts fait ressortir, une dernière fois, des tensions. Les chefs d'atelier s'interrogent sur les compagnons, ces employés plus ou moins fiables, qui concentrent les souvenirs bons et mauvais des temps anciens. Ils permettaient de gagner plus d'argent et de faire plus de bénéfices, mais les derniers ou les dernières cheffes d'atelier les décrivent comme des personnes très versatiles. Selon eux, ces compagnons n'auraient pas une cellule familiale, base de la fabrique, aussi ils ne seraient pas de vrais canuts. Pour autant, les chefs d'atelier louent les qualités techniques de leurs compagnons, souvent avec enthousiasme. Cette mémoire difficile témoigne des inquiétudes accompagnant la fin de l'époque canuse car, si les compagnons ne peuvent plus vivre de leur art, à la fin du , les chefs d'ateliers ne le peuvent plus non plus. Les inégalités du système de la fabrique ressortent : lorsque le marchandage des prix à façon aboutissait à une baisse, c'était souvent le compagnon la victime ; il pouvait terminer à la rue, dans l'indifférence. La cohésion des ateliers et des compagnons, autre base de la fabrique, souvent réussie au parce que les chefs se voyaient plus comme des ouvriers que comme des patrons, souffre avec les derniers canuts et les dernières canuses..
L'atelier de canut L'atelier de travail étant familial, l'appartement de canuts est organisé en fonction de la cohabitation travail-famille. La famille fait tout ce qu'elle peut faire dans l'atelier, et ce qu'elle ne peut pas faire est confié à des compagnons, pour les hommes, ou compagnones, pour les femmes. Il est habituel que compagnons et compagnones soient logés et nourris dans l'atelier, le chef d'atelier retenant sur leur salaire les coûts de l'hébergement. Côté fenêtre se trouvent les métiers, alors que dans le coin le plus sombre, une soupente (mezzanine) est aménagée : la partie haute héberge la chambre, la partie basse sert de cuisine.
Au plafond, de larges poutres de chêne permettent de fixer solidement l'imposant métier. De hautes fenêtres laissent rentrer la lumière.
Dans un coin, on trouve souvent un oiseau en cage. Sa bonne santé garantit l'absence de gaz toxiques.
Étymologie thumb|Canette et navette de métier Jacquard.