Abû Ahmad “al-Muktafî bi-lah” ʿAlî ben Ahmad al-Muʿtamid, surnommé Al-Muktafî, né en 877 ou 878 à Bagdad et mort le dans la même ville. Il a succédé à Al-Mutadid, son père, comme dix-septième calife abbasside de Bagdad en 902. Il est mort en 908. Son frère, Al-Muqtadir, lui a succédé.
Plus libéral et plus sédentaire que son père militariste Al-Mutadid, il poursuit globalement la politique de ce dernier, bien que la conduite effective du gouvernement soit largement laissée à ses vizirs et hauts fonctionnaires. Son règne voit la défaite des Qarmates du désert de Syrie, ainsi que la réintégration de l’Égypte et des parties de la Syrie contrôlées par la dynastie toulounide. La guerre contre l’Empire byzantin sous la dynastie macédonienne se poursuit avec des succès alternés, même si les musulmans remportent une victoire majeure lors du sac de Thessalonique en 904. Sa mort, en 908, ouvre la voie à l’avènement d’un souverain faible, al-Muqtadir, sous l’influence de la bureaucratie palatine, et marque le début du déclin terminal du califat abbasside, qui aboutit en 946 à la réduction des califes au rang de souverains fantoches sous la tutelle de la dynastie bouyide.
Jeunesse Ali ibn Ahmad naît en 877/878. Il est le fils d’Aḥmad ibn Ṭalḥa, futur calife al-Mutadid (892-902), et d’une esclave d’origine turque nommée Čiček (« fleur », en arabe). Il est le premier calife à porter le nom du calife Ali.
Au moment de sa naissance, le califat abbasside demeure profondément affaibli par la guerre civile de dix ans connue sous le nom d’« Anarchie à Samarra », déclenchée par l’assassinat du calife Al-Mutawakkil (847-861) par des soldats mécontents et close avec l’accession de Al-Mutamid (870-892). Le pouvoir réel appartient toutefois au frère de ce dernier, al-Muwaffaq, grand-père paternel d’ʿAlī. Appuyé par l’armée, Al-Muwaffaq s’impose dès 877 comme dirigeant de facto de l’État.
L’autorité califale dans les provinces s’effondre durant l’« Anarchie de Samarra » : dès les années 870, le gouvernement central ne contrôle plus effectivement que la région métropolitaine de l’Irak. À l’ouest, l’Égypte passe sous l’autorité d’Ahmad ibn Tulun, qui dispute également la Syrie à al-Muwaffaq, tandis que le Khorassan et la majeure partie de l’Orient islamique tombent aux mains des Saffarides, qui supplantent les Tahirides, clients fidèles des Abbassides. La plus grande partie de la péninsule Arabique échappe aussi au contrôle central au profit de potentats locaux, tandis qu’au Tabaristan une dynastie zaydite chiite radicale s’impose. En Irak même, la révolte des Zanj menace directement Bagdad ; il faut des années de campagnes acharnées à al-Muwaffaq et à al-Mu'tadid pour la réprimer définitivement en 893.
Après son accession au trône, al-Mu'tadid poursuit la politique de son père et rétablit l’autorité califale en Jazira, en Syrie du Nord et dans certaines parties de l’ouest de l’Iran. Il met en place une administration efficace, mais les campagnes incessantes et la nécessité de satisfaire l’armée orientent presque entièrement l’appareil d’État vers la mobilisation des ressources nécessaires à son entretien. Malgré cela, al-Mu'tadid parvient à accumuler un important excédent financier au cours de son règne de dix ans.
Parallèlement, la bureaucratie gagne en puissance, mais connaît aussi une montée des rivalités internes, avec l’émergence de deux « clans » concurrents : les et les Banu'l-Jarrah. Ces groupes incarnent principalement des factions rivales dans la lutte pour les charges et l’influence, mais des divergences d’orientation apparaissent également : nombre de familles des Banu'l-Jarrah sont issues de convertis nestoriens et emploient des chrétiens dans l’administration, tout en entretenant des liens étroits avec l’armée ; les Banu'l-Furat cherchent au contraire à affirmer un contrôle civil strict sur les forces armées et manifestent, sans l’afficher ouvertement, une certaine sympathie pour le chiisme.
Al-Mu'tadid prépare soigneusement la succession de son fils aîné ʿAlī en le nommant gouverneur provincial : d’abord à Rayy, Qazvin, Qom et Hamadan, après la reprise de ces provinces à la semi-autonome dynastie dulafide vers 894/895, puis en 899 dans la Jazira et les régions frontalières byzantines (Thughur), après la déposition du dernier gouverneur autonome local, . Le futur al-Muktafī établit alors sa résidence à Raqqa. Le savant religieux Ibn Abi al-Dunya, proche d’al-Mu'tadid, est chargé de son éducation.
Califat Lorsque Al-Mutadid meurt le , Al-Muktafi lui succède sans opposition. Le vizir de son père, , fait prêter en son nom le serment d’allégeance et prend la précaution de faire enfermer tous les princes abbassides jusqu’à l’arrivée d’Al-Muktafi à Bagdad depuis Raqqa ().
Personnalité et gouvernement thumb|right|upright=0.8|alt=Photographie en noir et blanc sépia d’un minaret très dégradé|Le minaret de la mosquée palatine d’al-Muktafī (aujourd’hui Mosquée Al-Khulafa), au début du ; le minaret remonte probablement à une reconstruction du , tandis que le reste de la mosquée est détruit lors du sac de Bagdad en 1258
Le nouveau calife a 25 ans lors de son avènement. L’historien al-Ṭabarī, qui vit sous son règne, le décrit comme de « taille moyenne, beau, au teint délicat, avec une chevelure superbe et une barbe fournie ».
Al-Muktafī hérite du goût de son père pour les constructions. Il achève à Bagdad le troisième grand chantier palatial d’al-Mu'tadid, le palais du Tāj (« Couronne »), pour lequel il remploie des briques provenant du palais des souverains sassanides à Ctésiphon. Parmi ses nombreux bâtiments figure une tour semi-circulaire, connue sous le nom de « coupole de l’Âne » (Hubbat al-Ḥimār) : le calife peut en atteindre le sommet monté sur un âne, puis contempler la campagne environnante. Sur l’emplacement des prisons palatines de son père, il ajoute aussi une mosquée du vendredi au palais, le Jāmiʿ al-Qaṣr (« mosquée du Palais »), correspondant à l’actuelle Jāmiʿ al-Khulafāʾ.
Il imite également son père par son avarice et sa parcimonie, ce qui lui permet, malgré un règne bref et presque continuellement en guerre, de laisser un excédent financier considérable. Lorsque al-Muktafī quitte Bagdad en pour l’ancienne capitale de Samarra, dans l’intention d’y transférer son siège, il renonce rapidement devant le coût qu’impliquerait la reconstruction de la ville.
Son tempérament facile contraste avec celui de son père, célèbre pour son extrême sévérité et pour la cruauté de ses châtiments, souvent élaborés. La popularité d’al-Muktafī s’accroît nettement lorsqu’il détruit, peu après son avènement, les prisons souterraines d’al-Mu'tadid et cède le terrain au public, libère des détenus et restitue des terres confisquées par l’État. Il se distingue aussi en assistant personnellement aux séances du dīwān al-maẓālim, où il entend les plaintes et requêtes des gens du commun.
Le rôle du vizir al-Qāsim Al-Muktafī n’a pas la fermeté de son père et se laisse aisément influencer par les dignitaires de cour. La première phase de son califat est dominée par le vizir al-Qāsim ibn ʿUbayd Allāh. Homme très capable mais ambitieux, il a comploté peu avant la mort d’al-Mu'tadid pour le faire assassiner, puis élimine désormais sans ménagement toute concurrence susceptible de réduire son influence sur le nouveau calife.
Ainsi, al-Qāsim ordonne l’exécution du souverain saffaride emprisonné, Amr ibn al-Layth, alors même qu’al-Muktafī, dès son arrivée à Bagdad, s’enquiert de son état et laisse entendre qu’il souhaite le traiter avec égards. Peu après, le vizir parvient à discréditer le commandant en chef fidèle d’al-Mu'tadid, Badr al-Mu'tadidi : contraint de fuir Bagdad, Badr se rend après avoir reçu la promesse d’un pardon par des agents du vizir, mais il est exécuté le . Quelques jours plus tard, al-Qāsim fait arrêter un oncle du calife, ʿAbd al-Wāḥid, fils d’al-Muwaffaq, dont on ne reçoit plus jamais de nouvelles. En , al-Ḥusayn ibn ʿAmr al-Naṣrānī, secrétaire chrétien que le calife a d’abord favorisé et qui s’oppose à al-Qāsim, est dénoncé et exilé ; ses fonctions sont attribuées aux fils d’al-Qāsim, al-Ḥusayn et Muḥammad. Le vizir obtient même, en , les fiançailles de sa très jeune fille avec le fils encore nourrisson d’al-Muktafī, Abū Aḥmad Muḥammad ; sa position éminente est en outre soulignée par l’octroi—pour la première fois dans le monde islamique—d’un titre honorifique spécifique, .
Dans les luttes bureaucratiques de l’époque, al-Qāsim ibn ʿUbayd Allāh favorise les Banu'l-Jarrah et s’oppose aux tendances pro-chiites des . Le principal représentant de ces derniers, Abu'l-Hasan Ali ibn al-Furat, n’échappe à la mort qu’en raison du décès du vizir, survenu en 904. Avant de mourir, al-Qāsim a désigné comme successeurs possibles al-Abbas ibn al-Hasan al-Jarjara'i ou Ali ibn Isa al-Jarrah, mais ce dernier refuse la charge ; Ali ibn al-Furat gagne alors rapidement les bonnes grâces d’al-ʿAbbās al-Jarjarāʾī et du calife.
Campagnes Le bref règne d’al-Muktafī est dominé par la guerre, mais il ne ressemble pas à son père, « calife ghazi (combattant) » par excellence. Al-Mu'tadid participe activement aux campagnes, donne l’exemple et tisse des liens de loyauté, renforcés par le patronage, entre le souverain et les soldats. Al-Muktafī, au contraire, ne suscite guère, « par son caractère et son comportement […], en figure sédentaire, de loyauté, à plus forte raison d’inspiration, chez les soldats », selon l’historien Michael Bonner.
Relations avec les seigneurs de guerre de l’Est Al-Mutadid entretient des relations tumultueuses avec les Saffarides, maîtres de l’essentiel de la Perse : Bagdad reconnaît leur autorité sur les régions orientales du monde islamique, mais le calife et les Saffarides se disputent l’ouest de l’Iran, notamment les provinces du Fars et du Kerman. En 901, les Saffarides s’emparent du Fars et repoussent les tentatives de Badr al-Mu'tadidi pour le reprendre. Au moment de l’avènement d’al-Muktafī, ils s’emparent de Rayy. La riposte militaire est retardée par l’affaire Badr al-Mutadidi ; ce n’est que le qu’un corps expéditionnaire est envoyé, sans que son résultat soit connu. On sait toutefois que les Samanides s’emparent de Rayy la même année. Comme son père, al-Muktafī privilégie un modus vivendi avec les Saffarides et confirme l’année suivante leur contrôle sur le Fars.
Les relations de Bagdad avec le dirigeant quasi indépendant de l’Azerbaïdjan, Yusuf ibn Abi'l-Saj, jamais véritablement stabilisées, se tendent davantage sous al-Muktafī. En 908, une armée commandée par Ḥakam al-Mufliḥī est envoyée contre lui ; mais après la mort du calife, un accord est conclu : Ibn Abī l-Sāj reconnaît la suzeraineté califale et est nommé gouverneur de l’Armīniya et de l’Ādharbayjān.
Soulèvements qarmates