Alexandre Alexandrovitch Bogdanov (en ), de son vrai nom Alexandre Malinovski, né le à Sokółka dans le gouvernement de Grodno (Empire russe, aujourd'hui en Biélorussie) et mort le à Moscou, est un médecin, économiste, écrivain et homme politique russe.
De l’étudiant au révolutionnaire marxiste Le jeune Alexandre Malinovski est issu d’une famille de petits fonctionnaires d’origine biélorusse. Son père est professeur de physique au lycée de Toula. Précoce, il y fréquente très jeune la bibliothèque et les laboratoires de l’établissement avant d’y être intégré comme boursier. À l'école secondaire, il fait preuve d’indéniables dons intellectuels, mais accepte mal l’organisation militaire du lieu. Elle le pousse très tôt, selon lui, à refuser toute autorité et à embrasser sans hésitation le credo révolutionnaire.
Sous l’influence de son frère aîné, Alexandre s’inscrit en 1891 à la faculté des sciences de Moscou, mais son parcours s’interrompt brutalement trois ans plus tard lorsque la police tsariste l’arrête pour sa participation à une société étudiante non autorisée. Il retourne à Toula, date à laquelle, peu intéressé par un populisme , il rejoint les rangs du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, d’inspiration marxiste.
L’année suivante, Malinovski s’inscrit à la faculté de médecine de l'université de Kharkov. Il mène en parallèle de ses études des actions de propagande auprès des ouvriers. Il rédige alors – fruit de ses conférences auprès des classes laborieuses – un Cours d’économie politique, publié en 1897, dont Lénine vantera les mérites, indiquant que ce livre est une « remarquable expression de notre littérature économiquePublié en avril 1898 dans le numéro 4 du magazine Mir Bozhy. ». Au-delà des questions économiques, il s’intéresse aussi, et de plus en plus, à la philosophie. Il publie en 1899 les Éléments fondamentaux d’une conception historique de la nature, ouvrage d’inspiration nietzschéenne qui s’oppose aux idées défendues alors par un POSDR largement influencé par la logique kantienne.
Cette même année, Alexandre Malinovski est diplômé de médecineIl se marie la même année, en 1899, avec Nathalia Korsak (1865-1945) fille d'un propriétaire foncier devenu ensuite officier de santé.. Ce succès s’accompagne d’une nouvelle arrestation plus sévère que la précédente car suivie d’un emprisonnement, d’abord à Moscou, puis à Vologda où il est exilé pour trois ans. Il y assume par périodes les fonctions de médecin à l’hôpital psychiatrique mais il côtoie surtout de nombreux intellectuels qui ont subi le même sort que lui - Nicolas Berdiaev, Vladimir Alexandrovich Bazarov, Anatoli Vassilievitch Lounatcharsky – et qui compteront durablement dans son parcours intellectuel. Durant cette période, Malinovski, qui choisit alors le pseudonyme de Bogdanov, lit intensément, écrit tout autant et approfondit des idées philosophiques, souvent originales et subtiles.
Du théoricien à l’activiste bolchévique Bogdanov rejoint la faction bolchévique en 1903, avant de devenir aussitôt, à sa libération, l’éditeur de la Pravda publiée à Moscou. L’année suivante, il publie (en collaboration avec Lounatcharski et Bazarov) ses Essais d’une conception réaliste du monde. Outre cette prolifique activité d’édition, il joue à partir de cet instant un rôle important au sein du POSDR aux côtés de Lénine qu'il rencontre en Suisse en 1904, ami et rival sur le front des idées philosophiques. Il ose une ambitieuse synthèse des travaux de Mach, d’Ostwald et surtout d’Avenarius, universitaire suisse, inventeur de l’empirio-criticisme alors très à la mode dans les milieux intellectuels marxistes.
À cette époque, Bogdanov est au premier plan des responsabilités politiques. Membre du Comité Central créé à Londres en , il assure un rôle stratégique lors de la révolution qui éclate aussitôt en Russie. Premier bolchévique à l’intérieur de l’empire, il dirige cette faction dans un parti alors brièvement contrôlé par les menchéviques. Arrêté une nouvelle fois en , Bogdanov peut cependant échapper à l’emprisonnement en choisissant l’exil. Il rejoint Lénine à Kuokkala, en Finlande (en Carélie, aujourd'hui, Repino, cité russe près de Saint-Pétersbourg). Habitant dans la même maison, Lénine au rez-de-chaussée, lui-même à l’étage, les deux hommes collaborent à diverses publications et veillent au positionnement politique des doumas successives élues après la Révolution de 1905.
En 1907, le désaccord stratégique entre les deux leaders est consommé. Bogdanov, soutenu par la majorité du Parti, prône le boycott des institutions légales (la Douma) dans le journal Vperiod, qu’il dirige (fraction ), avec ses amis Gorki et de Lounatcharski. Il est alors, durant une brève période, le chef de file du mouvement bolchévique, mais ce succès exercé au détriment de Lénine, est de courte durée. Attachés à saper le terrain sur lequel il construit son autorité, ses adversaires, au sein du POSDR, mènent d’abord le combat contre ses idées philosophiques. Ainsi, la même année, en 1908, deux ouvrages majeurs attaquent efficacement les idées de Bogdanov. Le premier, le Matérialisme militant, du menchevik Georgui Plekhanov rencontre les motivations de Matérialisme et empirio-criticisme de Lénine publié la même annéeLénine en 1908 exprime ses critiques dans Matérialisme et Empiriocriticisme (chapitre IV) : « On aurait tort, du reste, de considérer la philosophie de Bogdanov comme un système immuable et achevé. En neuf ans [de 1899 à 1908] les fluctuations philosophiques de Bogdanov ont passé par quatre phases. Il fut d'abord matérialiste « scientifique » (c’est-à-dire à demi inconscient et instinctivement fidèle à l'esprit des sciences de la nature). Ses Éléments fondamentaux de la conception historique de la nature portent des traces évidentes de cette phase. La deuxième phase fut celle de l'« énergétique » d'Ostwald, en vogue vers 1895 1900, c’est-à-dire de l'agnosticisme confus, s'égarant çà et là dans l'idéalisme. Bogdanov passe d'Ostwald à Mach, en adoptant les principes fondamentaux d'un idéalisme subjectif, inconséquent et confus comme toute la philosophie de Mach (la couverture du Cours de philosophie naturelle d'Ostwald porte ces mots : « Dédié à E. Mach »). Quatrième phase : tentatives pour se défaire de certaines contradictions de la doctrine de Mach, créer un semblant d'idéalisme objectif. La « théorie de la substitution générale » montre que Bogdanov a décrit depuis son point de départ un arc de cercle de 180° environ. Cette phase de sa philosophie est elle plus éloignée du matérialisme dialectique que les précédentes, ou s'en trouve-t-elle plus rapprochée ? Si Bogdanov piétine, il va de soi qu'il s'est éloigné du matérialisme. S'il persiste à suivre la courbe qu'il a suivie pendant neuf ans, il s'en est rapproché : il n'a plus qu'un pas sérieux à faire pour revenir au matérialisme. ».
Dans son journal, Bogdanov insiste sur la fonction organisatrice de la culture qui doit être l'expression de la " solidarité des camarades ", d'une société prolétarienne créant une " civilisation prolétarienne "Annales, 1967, p 1361.
En deux ans, jusqu’à son éviction du Comité Central en 1911, Bogdanov est peu à peu mis à l’écart. Il se réfugie, avec le soutien de Gorki et de Lounatcharski, en Italie puis en France, animant avec ses amis diverses séances de « l’École de Capri » puis « de Bologne », non sans subir des critiques acerbes de ses anciens camarades bolchéviksVoir la note 1 de l'article Vladimir Alexandrovich Bazarov.. De 1909 à 1912, il codirige la tendance et son journal.
Après ces épisodes, Bogdanov prend du champ et s’éloigne définitivement de l’action politique directe. Il ne participe plus qu’à quelques publications, notamment celles que dirige avec beaucoup d’énergie son ami et beau-frère Lounatcharski. En 1913, le tricentenaire de la dynastie des Romanov est l’occasion d’une amnistie générale pour tous les auteurs de délits de presse. Bogdanov, comme son ami Gorki, profitent aussitôt de cette possibilité de retour en Russie.
Du savant au médecin visionnaire La guerre de 1914 le surprend dans cette position de repli. Mobilisé comme médecin militaire, il accomplit diverses missions tout en écrivant des articles de propagande qui n’ont, pour autant, plus de lien avec son activisme passé. Restant à l’écart du mouvement jusqu’en 1917, tout en étant proche du nouveau pouvoir, il refuse toutes les offres qui lui sont faites de jouer un rôle dans des instances dirigeantes qu’il n’hésite pas à critiquer pour leur aspect despotique. Il se consacre aux écrits philosophiques, construisant un traité, probablement la plus originale de ses œuvres, sur la tectologie, science universelle de l’organisation qui anticipe une cybernétique qui connaîtra un grand succès un demi-siècle plus tard.
En 1918, il devient professeur d’économie à l’université de Moscou et directeur de la nouvelle académie des sciences sociales. Outre ses travaux scientifiques - il traduit aussi les œuvres des Marx et d’Engels et devient membre du directoire du Sovnarkhoze (conseil de l’économie nationale) - il soutient à cette époque le mouvement Proletkoult qu’il a contribué à développer à l’époque de l’école de Capri et qui prône la destruction totale de la « vieille culture bourgeoise » en faveur d’une « pure culture prolétarienne ». D’abord soutenu par le parti, ce mouvement est ensuite combattu vigoureusement, notamment dans les colonnes de la Pravda. En 1922, il est envoyé comme conseiller à l’ambassade de Russie à Londres. Il en profite pour visiter les établissements hospitaliers et acquérir des instruments médicaux modernes.
À l’été 1923, Bogdanov est arrêté par la Guépéou (GPU), police d’État qui succède alors à la Tchéka. Il est enfermé durant cinq semaines à la Loubianka pour sa supposée participation à un groupe de dissidents bolchéviques dit « vérité des travailleurs » apparu à l’occasion de l’établissement de la NEP en 1921 mais qui surtout s’élevait contre les pratiques autoritaires du nouveau pouvoir. Ce dernier, très soucieux de tuer dans l’œuf les résistances, qualifia rapidement ces opposants de « menchéviques » avant de les liquider définitivement. Libéré, peut-être avec le soutien de Staline, Bogdanov se tourne alors définitivement vers la médecine et se spécialise dans la recherche sanguine qu’il avait abordée lors de son séjour en Grande-Bretagne.
Sur le plan scientifique, les motivations de Bogdanov dans ce domaine restent controversées. Certaines sources indiquent que ses explorations visent de curieuses possibilités de régénération physique alors même que l’apport de ses travaux, dans une Union soviétique encore déstabilisée par la révolution et la Guerre Civile, apparaît inférieur à celui des recherches occidentales à la même époque. En 1923, plus de vingt ans après les découvertes de Landsteiner sur le système ABO, Bogdanov explore les transfusions sanguines. Il se soumet lui-même, à intervalles réguliers, à ces protocoles de recherche recevant un grand nombre de transfusions dont il remarque les effets positifs sur son organisme, l’amélioration de sa vue, le ralentissement de sa calvitie. Son vieil ami Leonid Krassine indique même, dans une lettre à son épouse, que le médecin, après ces opérations, paraît rajeuni d'une dizaine d’années. Pour autant, en dépit de ces approximations contestables, Bogdanov reçoit, sans doute au titre de l’innovation à la forte symbolique révolutionnaire, le soutien des autorités, notamment celui de l’académie de médecine de Moscou. Il lance ainsi en 1925 l’idée d’un institut spécialisé dans la transfusion sanguine. Créé en , innovation mondiale à cette époque, il prendra légitimement, après sa mort, le nom de son fondateur.