En économie, l'utilité est une qualité d'un objet par laquelle est possible une mesure relative au bien-être ou de la satisfaction présente par sa consommation, ou le profit trouvable d'un bien ou d'un nombre de services. Elle est liée, mais distincte du besoin d'un consommateur.
Ce concept est utilisé pour la première fois dans les fonctions d'utilité, fonctions d'utilité sociale, optimum au sens de Vilfredo Pareto et boîtes d'Edgeworth. C'est un concept central de l'économie du bien-être. À l'origine, la notion d'utilité est essentiellement liée à la prise de risque. La « Théorie sur la mesure du risque » de Daniel Bernoulli (1700-1782), et dans celle-ci, le Paradoxe de Saint-Pétersbourg ont été les points de départ de futures notions économiques et financières comme l'aversion au risque, la prime de risque.
Du choix d'une fonction d'utilité plutôt qu'une autre peut transparaitere une idée préconçue ou idéologie de ce qui est bon.
Historique Paradoxe de Saint-Pétersbourg
La première publication concernant une théorie d'utilité marginale, de la dernière unité consommée d'un bien ou d'un service, fut écrite par Daniel Bernoulli, dans Specimen theoriae novae de mensura sortisBernoulli, Daniel; “Specimen theoriae novae de mensura sortis” in Commentarii Academiae Scientiarum Imperialis Petropolitanae 5 (1738). Cet article est une réponse au paradoxe de Saint-Pétersbourg exposé par Gabriel Cramer dans un courrier privé à Nicolas Bernoulli (neveu)Garbriel Cramer, lettre du 21 mai 1728 à Nicolas Bernoulli (neveu) (extrait ).. Pourquoi alors que mathématiquement l'espérance de gain est infinie à un jeu les joueurs refusent-ils de jouer tout leur argent ? Pour répondre à ce paradoxe Bernoulli et Cramer introduisent la fonction d'utilité marginale (dérivée de la fonction utilité de la monnaie) et postulent qu'elle est décroissante. Cependant ces deux auteurs divergent sur la fonction d'utilité : logarithme naturel pour Bernoulli et racine carrée pour Cramer. Cette formalisation est restée anecdotique de nombreuses années avant d'être repopularisés par les fondateurs de l'école néo-classique, qui développent cette conception subjective de la valeur.
Paradoxe de l'eau et du diamant
Énoncé en premier par Platon., Adam Smith fera ressurgir ce paradoxe au XVIIIe siècle : il n'y a rien de plus utile sur Terre que de l'eau, mais l'eau ne permet de presque rien acheter, au contraire, le diamant n'a aucune utilité mais se vend très cher.. Adam Smith et les défenseurs de la théorie de la valeur-travail verront là la preuve que l'utilité d'un bien ne fait pas sa valeur intrinsèque. Les partisans de la valeur d'utilité, principalement défendu par Étienne de Condillac, rétorqueront qu'Adam Smith ne prend pas en compte la dimension sociale du diamant, posséder un diamant est signe de pouvoir et de puissance économique, le diamant a donc bel et bien une forte utilité, là où l'eau n'est pas utile puisqu'elle est abondante partout.. Vilfredo Pareto complétera plus tard Condillac en expliquant que la rareté d'un bien est à la source de la formation du prix.
Développement du concept d'utilité Ce n'est que vers le milieu du que le concept d'utilité marginale émerge de nouveau. La révolution marginale est souvent perçue comme l'un des meilleurs exemples de « découverte multiple » dans l'histoire de la science économique. En effet, simultanément mais indépendamment, les trois fondateurs de l'école néoclassique - William Jevons, Carl Menger et Léon Walras - vont développer le concept d'utilité marginale. Cette conjonction est d'autant plus surprenante qu'à cette époque le contexte intellectuel et le développement économique de Cambridge, Vienne et Lausanne sont très différents.
Le développement du marginalisme a engendré un changement de paradigme marquant le passage de l'économie classique à l'économie néoclassique, accompagné par l'abandon presque complet de la théorie objective de la valeur en faveur de la théorie subjective de la valeur. Le concept d'utilité est devenu un élément essentiel des sciences économiques avec le développement de la problématique de l'équilibre général.
L'utilité dans son sens moderne apparaît avec l'utilitarisme, une philosophie morale qui entretient des rapports étroits avec l'économie, à l'origine de l'économie du bien-être. Jeremy Bentham (1748-1832) pose que les hommes sont des êtres qui recherchent le plaisir et que la promotion du plus grand bonheur devrait être le critère moral du bien. John Stuart Mill, dans son livre Utilitarianism (1861), insiste sur le fait que l'utilitarisme est un hédonisme éthique en ce sens qu'une action individuelle est morale si elle prend comme critère le plus grand bonheur du plus grand nombre et non l'intérêt individuel. Vilfredo Pareto qui n'aimait pas le terme d'utilité, parce que chargé de trop de considérations morales, a proposé d'utiliser celui d'ophélimité, étymologiquement équivalent.
Critique du concept d'utilité Si Adam Smith distinguait la valeur d'usage et la valeur d'échange, pour lui ainsi que pour les économistes classiques comme David Ricardo et Karl Marx, la valeur d'usage ne peut expliquer la valeur d'échange, i.e., les prix. Pour les économistes se réclamant de l'école classique la valeur d'échange résulte du travail. Cependant ces économistes ne disent pas que l'utilité n'existe pas dans les échanges entre deux biens, mais que la valeur d'usage est largement secondaire par rapport à la valeur-travail.
Alors qu'elle constitue un bon outil de prévision, l'espérance mathématique échoue à décrire le comportement des êtres humains face à un gain futur incertain. Ainsi, un agent averse au risque préfère gagner tout de suite plutôt que de jouer à un jeu où il a une chance sur 100 de gagner , alors que l'espérance des deux est identique. Les économistes systématisent cet argument en termes d'aversion au risque et d'utilité marginale décroissante pour expliquer ce phénomène. Des mathématiciens comme Émile Borel estiment que la plupart des personnes ignorent simplement le calcul des probabilités et en particulier la notion d'espérance mathématiqueÉmile Borel, Probabilité et certitude , 1950, coll. « Que sais-je ? », Presses universitaires de France.. La fonction d'utilité ne serait donc qu'une modélisation de l'ignorance.
Maurice Allais étudie le comportement des agents économiques et en particulier souligne leur comportement irrationnel au travers d'un paradoxe. Il remet en cause l'axiome d'indépendance forte dans la théorie « d'utilité espérée », axiome élaboré par Leonard Savage dans son maître ouvrage The Foundations of statistics à partir de la formalisation de la notion d'utilité par von Neumann et Morgenstern dans leur livre Theory of games and economic behavior. Les implications du paradoxe d'Allais donneront lieu à de multiples développements en théorie de la décision et en économie comportementale. Par ailleurs, des études récentes montrent que le cerveau humain n'est pas performant dans l'estimation des probabilités, il pèche par excès d'optimisme« Le cerveau humain pèche par optimisme », Le Figaro, (lire en ligne)..
Biens substituables et non substituables Léon Walras décrit sa démarche dans son article sur la théorie marginaliste, paru en 1874, quand il écrit (§ V, p. 16)Léon Walras, Principe d’une théorie mathématique de l’échange, Journal des économistes, 1874, t. 34, en ligne à la BnF et sur Wikisource, p. 16. Il semble que je quitte le terrain scientifique pour m’égarer (car) l'utilité de chacune des deux marchandises pour chacun des échangeurs n’est ni avec l’espace ni avec le temps dans un rapport direct et mesurable. Il semble que, pour cette raison, nous devions nous arrêter. Mais non : cette circonstance, qui s’opposerait évidemment à toute application numérique (!), ne s’oppose nullement à une expression mathématique pure et simple (?). En physique on fait entrer dans les calculs des éléments comme les masses, qui ne sont pas non plus directement mesurables. Usons du même procédé. Supposons que l’utilité soit susceptible d’une mesure directe... Je suppose donc qu’il existe un étalon de mesure commun non-seulement aux unités similaires d’une même espèce de la richesse, mais aux unités différentes des espèces diverses de la richesse... Dès lors, soient deux axes de coordonnées...
Il introduit l'utilité dans sa théorie économique comme un physicien introduit la notion de masse dans sa théorie physique, avant de savoir la mesurer ou même d'avoir un étalon, dont il suppose qu'il existe. Et cela lui permet des comparaison entre les utilités des espèces diverses de la richesse pour des personnes, des lieux et des moments différents.
Différentes mesures de l'utilité Au sein de l'école néoclassique, l'une des problématiques d'importance de la théorie du consommateur consiste en la construction d'une fonction de demande qui puisse être le pendant de la fonction d'offre issue de la théorie du producteur.
La construction de la fonction de demande peut avoir recours à l'utilité cardinale, mesurable et comparable entre les biens, ou à lutilité ordinale, dont l'emploi est à l'usage moins contraignant.
Utilité cardinale
Les précurseurs de la révolution marginaliste (Walras, Jevons, Menger, Gossen) conçoivent l'utilité comme étant la sensation de plaisir associée à la consommation d'un bien. Ils défendent l'idée qu'il existe une échelle de mesure cardinale de l'utilité de tout bien ou service. Ils supposent aussi que le consommateur est capable de donner une évaluation de l'utilité que lui procure toute combinaison de biens.
La cardinalité permet les comparaisons et arbitrages : Si la consommation d'une quantité d'un bien A donne une satisfaction de 100 et une quantité d'un bien B donne une satisfaction de 10, est équivalent à 10 fois .
Cette faculté simplifie considérablement l'analyse : Elle est l'exact miroir de la capacité supposée du producteur à prédire la production pour toute combinaison d'intrants donnée.
Alfred Marshall l'utilise également pour des raisons pédagogiques, mais avec quelques réserves.
Utilité ordinale Pour la raison qu'il ne croit pas en l'existence d'une échelle objective de la mesure de l'utilité, Vilfredo Pareto, successeur de Marshall propose une formulation en termes d'utilité ordinale.
Dans ce cadre, il est seulement demandé au consommateur de hiérarchiser raisonnablement les biens ou paniers de biens en fonction de l'utilité apportée et de dire : s'il préfère à , ou à ou s'il est indifférent entre les deux.
En termes mathématiques, il suffit donc de pouvoir décrire un préordre complet sur l'espace des paniers de biens : la relation de préférence doit ainsi être : complète (on peut comparer tout couple de paniers) ; réflexive (un panier est préféré à lui-même) ; transitive (si le panier A est préféré au panier B et le panier B au panier C, alors A est préféré à C).
Outre Vilfredo Pareto, Eugen Slutsky, de la conception ordinale.
Limites du concept Qu'il s'agisse de l'utilité ordinale ou de l'utilité cardinale, le concept d'utilité apparaît somme toute comme la tentative pour donner une formulation simple à des comportements complexes. Les expériences d'économie expérimentale montrent en effet que même sur un ensemble restreint de biens, les agents sont souvent incapables de comparer tous les paniers deux à deux (non-complétude), et proposent rarement un classement qui respecte la transitivité.
Par ailleurs, dans un cas de concurrence pure et parfaite, l'utilité doit normalement être mesurée par les prix pratiqués, s'agissant alors d'utilité révélée.
Toutefois, la puissance de cet outil comme description des comportements est telle qu'il reste très largement utilisé.
Utilité et choix du consommateur