thumb|350px|L’Empire romain vers 271 avec l’Empire des Gaules (vert) et celui de Palmyre (jaune).

La crise du de l’Empire romain couvre la période de 235 à 284 et se caractérise par une série de crises qui ébranle les fondements mêmes de l'empire. Anciennement appelée « Anarchie militaire »Voir van Sickle, « Particularism in the Roman Empire during the Military Anarchy », American Journal of Philology, 1930, 51 (4): , ., cette période débute alors que s’éteint la dynastie des Sévères, laquelle, après les troubles de l’année des cinq empereurs (193), avait réussi à donner une certaine stabilité à l’empire. Elle s’étend de la mort de l’empereur Sévère Alexandre (), assassiné par les troupes de (), à la mort de Carin () et prend fin avec l’avènement de Dioclétien ().

Gouverné par les « empereurs-soldats », l’empire doit faire face sur le plan intérieur à une série de crises politiques, économiques, sociales et religieuses. Sur le plan extérieur, de nombreuses tribus germaniques menacent l’Imperium Romanum, pendant que, remplaçant les Parthes, le nouvel empire perse des Sassanides cherche à s’étendre aux dépens de l’Empire romain. Ces invasions en Asie mineure et en Europe d’une dimension inconnue au mettent à rude épreuve les capacités de l’armée à protéger les frontières. De plus, de nombreux coups d’État, la sécession temporaire de certains territoires (l’« empire des Gaules » de 260 à 274 et l'empire de Palmyre de 260 à 273), la paralysie des moyens de transport, la pression fiscale et la crise de la production affectant les provinces amènent l’empire au bord du gouffre. La crise atteint son paroxysme en 260.

Grâce à des réformes en profondeur de l’armée et de l’économie d’une part, au relâchement de la pression des barbares sur les frontières d’autre part, l’État romain se stabilise et l’empire survit.

L’interprétation des sources pour cette période se révèle difficile entre autres parce qu’il n’existe pas de description générale des événements qui ait été, dans le monde latin, écrite par un contemporain. L’historiographie grecque de la même période, plus riche en historiens contemporains de cette période, est en grande partie perdue.

Le jugement porté sur cette période a également varié au cours des siècles. Après Louis-Sébastien Le Nain de Tillemont, Edward Gibbon fut l’un des premiers à traiter de cette période dans son ouvrage Le déclin et la chute de l’Empire romain. Par la suite, les biographies des empereurs de l’époque écrites à la fin du et au début du portèrent sur eux des jugements largement négatifs. La recherche contemporaine se fait plus nuancée et a tendance à reconsidérer plusieurs points acceptés dans le passé sans discussion, en montrant entre autres que si ces crises affectèrent l’ensemble de l’empire, ce ne fut pas dans toutes les régions, au même moment ni avec la même intensité.

Contexte historique Les signes avant-coureurs : Marc Aurèle () thumb|left|L'Empire romain aux et , face aux peuples germaniques.

Dans son livre Rome, grandeur et chute de l’Empire, Marcel Le Glay intitule le chapitre consacré à Marc Aurèle « L’apogée de l’Empire ou le commencement de la fin ? ». Roger Rémondon pour sa part avait déjà écrit : « Sous les règnes de Marc Aurèle et de Commode se détruit l’ensemble d’équilibres qui donnait à la paix romaine son harmonieuse stabilité ». Les quatre principaux éléments de la crise du deviennent évidents sous le règne de cet empereur : les invasions barbares, la crise de l’État, les problèmes économiques et fiscaux, ainsi que le drame religieux.

Le successeur du paisible Antonin le Pieux dont on disait à l’époque « qu’il n’avait fait verser ni une goutte de sang romain ni une goutte de sang étranger », passa onze de ses dix-neuf ans de règne en campagne. Peu après son avènement, Marc Aurèle doit faire face aux Parthes en Arménie et en Syrie. Son coempereur, Lucius Aurelius Verus (), en vient à bout ; il rapporte d’Orient la peste qui ravage Rome et l’empire pendant une quinzaine d’années.

Une nouvelle menace apparaît sur l’axe Rhin-Danube. En Asie, les Huns chassent devant eux les Goths, les Vandales, les Francs et les Alamans. De 167 à 175 Marc Aurèle lutte sur le Danube contre les Quades, Marcomans, Sarmates et Iazyges qui, après avoir franchi le Danube, menacent le nord de l’Italie . Pour ce faire, il augmente les effectifs de son armée qui pèse de plus en plus sur le Trésor public. C’est du reste au cours d’une de ces campagnes qu’il meurt, en 180. Entretemps, la rumeur de sa mort avait déjà circulé en 175, poussant l’un de ses fidèles généraux, Avidius Cassius, vainqueur des Parthes et commandant de toutes les troupes d’Orient, à se proclamer empereur, première tentative notoire d’usurpation.

Les difficultés s’accentuent : Commode et les Sévères

thumb|right|L'arc de Septime Sévère, édifié en 203 à l'occasion d'une visite de l'empereur à sa ville natale, Leptis Magna, dans l’actuelle Libye.

Pour le seconder, Marc Aurèle s’associe en 177 à son fils Commode à qui il donne le titre d’Auguste, renonçant au régime de l’adoption qui avait prévalu au cours des dernières décennies. Cependant, le nouvel empereur s’éloigne des valeurs du principat pour celles du despotisme, se considérant comme un intermédiaire entre Jupiter exsuperantissimus et les hommes. Il meurt le 31 décembre 192 à la suite d'un complot, mettant ainsi fin à la dynastie des Antonins.

Commence alors l’« année des cinq empereurs » (193) au cours de laquelle cinq personnages revendiquent le trône : Pertinax, Didius Julianus, Pescennius Niger, Clodius AlbinusNommé César par Septime Sévère en 193, ce dernier revendiquera formellement le trône trois années plus tard. et Septime Sévère. Proclamé empereur le par la garde prétorienne, Pertinax fut tué par celle-ci après seulement trois mois de règne. Le trône est alors mis à l’encan par cette même garde et c’est Didius Julianus, alors proconsul d’Afrique, qui l’emporte contre le préfet de Rome et beau-père de Pertinax, Titus Flavius Claudius Sulpicianus, en promettant un donativum de à chaque soldat alors que son concurrent en offrait 20 000Cassius Dio, lxxiv, 11.5.. Sa nomination est accueillie à Rome par des huées, en province avec indignation. Trois généraux entrent rapidement en rébellion et s’autoproclament empereurs : Clodius Albinus en Bretagne, Pescennius Niger en SyrieDion Cassius, LXXIV, 14, 3-4 ; Histoire Auguste, Didius Julianus, V, 1-2. Le , le Sénat déclare Julianus déchu de son titre et le remplace par Septime Sévère.

Septime Sévère crée une nouvelle dynastie qui vit se succéder cinq empereurs sur le trône de à Seuls les trois premiers empereurs sont des Sévères : Septime, le fondateur de la dynastie () et ses deux fils, Caracalla () et Geta (). À la mort de Caracalla en 217, aucun héritier mâle ne pouvant revendiquer le trône, ce sont Élagabal () et Sévère Alexandre (), petits-enfants par alliance, qui continuent la lignée après un bref intermède sous Macrin ()Voir la description de chaque règne dans Zosso & Zingg (2009) sous le nom de chacun.. Les Sévères tentent ainsi de se présenter comme les successeurs légitimes des AntoninsPour mieux se rattacher à la dynastie des Antonins, Septime Sévère se fit appeler dans les inscriptions officielles L. Septimus Severus, fils de Marc Aurèle, frère de Commode, petit-fils d’Antonin, arrière-petit-fils d’Hadrien, descendant de Trajan au quatrième degré, de Nerva au cinquième degré (cité par . C'est la création d’une « monarchie militaire ». Avec lui, l’empereur gouverne non plus grâce à l’appui du Sénat ou des autres institutions de l’État, mais grâce à la loyauté de l’armée, en particulier de la garde prétorienne, corps composé de moins en moins d’Italiens et de plus en plus de légionnaires recrutés dans les provinces, notamment d’Afrique et de Syrie, et dont la loyauté alla davantage à leurs supérieurs locaux qu’à Rome.

Le dernier représentant de cette dynastie, Sévère Alexandre (), réputé pour son affabilité et sa simplicitéL’Histoire Auguste en particulier fera son éloge : « Il défendit qu’on l’appela ‘seigneur’. Il ordonna qu’on lui écrivît comme à un simple particulier ne se réservant que le titre d’empereur. Il ne voulut de pierres précieuses ni sur ses chaussures, ni sur ses vêtements… » (Vie de Sévère Alexandre, IV) acclamé empereur par les prétoriens à l’âge de quatorze ans dut faire face à deux tentatives de renversements et conduire deux campagnes militaires qui lui furent imposées. C’est au cours de la dernière en 235 contre les Germains qu’il fut assassiné par les soldats qui voulaient en découdre avec les barbares alors que lui-même préférait entamer des pourparlers avec eux.

Pour lui succéder, les soldats de l’armée du Rhin acclament le préfet des recrues levées pour combattre les Germains, Maximin dit « le Thrace », choix que le Sénat ne peut que ratifier le . À partir de cette date, plus de vingt empereurs et nombre d’usurpateurs potentiels apparurent en un demi-siècle, alors que seulement vingt-six empereurs s’étaient succédé de César Auguste ( ) à Sévère Alexandre, soit une période de deux cent cinquante ans. Il fallut les efforts de l’empereur Aurélien () que compléteront ceux de l’empereur Dioclétien () pour mettre fin à cette criseMark (2017) Introduction.

Les invasions barbares

thumb|left|Raids des Goths dans l’Empire romain au .

Au milieu du le vaste Empire romain est de plus en plus difficile à gouverner, s’étendant au nord jusqu’à l’Angleterre et au Rhin, au sud sur toute la côte méditerranéenne de l’Afrique et à l’est jusqu’à la Syrie et à l’Irak d’aujourd’hui. Maintenir l’ordre sur un tel territoire constitue un défi bureaucratique d’autant plus complexe que Rome doit se fier de plus en plus aux provinces pour lui fournir le personnel et l’approvisionnement nécessairesLynch (2017) « Chap. 3. Rise of the barbarians ».

À cette même époque, les Huns dits « européens », profitant d’une crise analogue dans l’Empire chinois, fondent sur la mer Caspienne et la Russie méridionale, chassant devant eux les Alains, Goths, Vandales, Francs et autres peuples qui n’ont alors d’autre solution que de chercher refuge à l’intérieur des frontières de l’Empire romain. Encore simples peuplades au , ces tribus tendent à se coaliser et à former des confédérations ethniques au comme les Alamans mentionnés pour la première fois en 213. En Europe, les Francs menaceront le limes du Rhin, les Goths celui du Danube pendant que les Saxons envahiront la Grande-Bretagne. En Afrique, ce sont les Berbères qui pillent les possessions romaines de la côte méditerranéenne. Plus à l’est, les victoires romaines ont affaibli les Parthes qui sont bientôt supplantés par les Perses, lesquels voudront restaurer les frontières de l'antique Empire achéménide et s’avéreront des adversaires plus tenaces encore que leurs prédécesseurs.

On peut avec Marcel Le Glay répartir les invasions du entre quatre grandes vagues.

Première vague : 249-253 Campagnes de Maximin sur le Rhin et le Danube et sa chute thumb|right|Carte montrant la frontière entre les Empires perse et romain après le traité de 244.