Le verbe (du latin : mot, verbe) constitue avec le nom la catégorie de mots ou partie du discours principale de toute langue. La tradition grammaticale présente le verbe en opposition au nom à cause de sa capacité d'exprimer un procès, en traduisant une action accomplie ( Il regarde un film) ou subie par le sujet ( Il a été déçu par ce film), ou un état ( Il est satisfait) ou des modifications du sujet ( Il a changé d'avis). À cet aspect sémantique la linguistique contemporaine, de tendance majoritairement distributionnaliste et structuraliste, oppose une approche morphosyntaxique, rejetant toute définition du verbe fondée sur son rapport avec un aspect de la réalité qui le distinguerait du nom (Fonction référentielle) pour privilégier sa fonction de mise en relation des autres composants de la phrase.
D'un point de vue morphosyntaxique et actanciel, le verbe joue un rôle majeur dans l'organisation de la plupart des phrases (il y a des phrases nominales, sans verbes). En mettant en relation les autres éléments constitutifs d'une proposition, selon son sens propre et des règles morphosyntaxiques propres à chaque langue, le verbe fait de la proposition un ensemble signifiant en constituant le noyau du prédicat.
La forme verbale peut se réduire à un radical ou lexème qui lui donne son sens : c'est toujours le cas des langues où il est invariable. Dans celles dotées de conjugaisons, le lexème est susceptible de se combiner à des morphèmes flexionnels ou désinences susceptibles d'indiquer principalement la ou les personnes grammaticales ainsi que le temps, l'aspect, le mode, la voix ou diathèse. Des verbes auxiliaires et semi-auxiliaires peuvent tenir dans certaines langues le rôle des morphèmes verbaux ou les compléter.
En outre, un certain nombre de langues, le plus souvent dotées d'une typologie isolante, n'établissent pas de distinction morphologique (comme le font les langues indo-européennes, dont le français) entre verbe et nom, seule la fonction syntaxique du lexème y étant déterminante. C'est le cas de nombreuses langues d'Asie du Sud-Est, tels que le mandarin, le vietnamien, le thaï ou le munda, mais aussi de certaines langues africaines tel que le wolof. Quelques langues construites à visée logique procèdent également de la sorte, tels que le loglan, son descendant le lojban ou encore l'ithkuil. Enfin, l'anglais contemporain parlé, qui évolue vers une typologie isolante, semble lui aussi effacer la dichotomie morphologique entre verbe et nom (p.ex. water « eau »/« remplir d'eau », pen « stylo »/« écrire à l'aide d'un stylo », baby « nourrisson »/« s'occuper d'un nourrisson », doll « poupée »/« être apprêtée comme une poupée »).
Nature
Comme tout autre partie du discours, le verbe peut être envisagé sous trois aspects :
sémantique : À quelle réalité extralinguistique le verbe se réfère-t-il ? Quel point de vue du locuteur sur la réalité peut-il véhiculer ? morphologique : De quelles formes lexicales et grammaticales est-il composé ? syntaxique : Quel rôle joue-t-il dans une phrase et quelles relations entretient-il avec les autres constituants ?
Définition
Dans toutes les langues, le nom et le verbe sont les deux principales catégories lexicales. S'appuyant sur des critères sémantiques et la conscience de tout sujet parlant, les grammairiens indo-européens de l'antiquité les définissent en les opposant l'un à l'autre : le nom renvoie aux êtres et aux choses alors que le verbe désigne un processus. Yâska, grammairien indien du , considère que fondamentalement le nom se réfère à une essence, une entité (sattva) et le verbe à une existence, un devenir (bhava), en précisant toutefois que certains noms peuvent aussi exprimer un devenir, mais sous une forme figée (comme une marche). Dans Le Sophiste de Platon, Théétète fait dire à son interlocuteur : En effet, nous avons deux espèces de signes pour représenter ce qui est au moyen de la voix (...) Ce qu'on appelle les noms (ὄνομα, ónoma) et ce qu'on appelle les verbes (ῥῆμα, rhêma) (...) Nous appelons verbe le signe représentatif des actions (...) Et nom le signe vocal qu'on applique à ceux qui font ces actionsLe Sophiste 262a, édition bilingue . Pareille distinction relève du bon sens et reflète les Catégories de la pensée définies par Aristote, substance pour les noms, action et passion pour le verbe particulièrement pour les langues indo-européennes et bien d'autres où le verbe est conjugué. C'est littéralement, en allemand comme en polonais, le « mot du temps », Zeitwort et czasownik (de czas, le temps). Même dans les langues où le verbe reste invariable comme le nom et se confond avec lui dans sa forme, on l'associe volontiers à l'action (indonésien : kata kerja, « mot de l'activité ») ou au mouvement (vietnamien : động từ, « mot du mouvement »). L'article sur le verbe dans l'édition chinoise de Wikipédia le définit ainsi : . Ce genre de définition reposant principalement sur des critères notionnels (action, état, devenir) se retrouve dans bien des grammaires et dictionnaires contemporains Par exemple : Maurice Grevisse, Le Bon Usage, §1337 1980 ; Le Nouveau Petit Robert, 2014 et repose sur l'idée que la dichotomie nom vs verbe reflète deux aspects fondamentaux de la réalité vécue.
La Grammaire de Port-Royal, en revanche, se fonde sur une caractéristique différente du verbe, ce que la linguistique appelle un porteur d'indice d'ancrage dans la situation d'énonciation : Le verbe n'est rien d'autre qu'un mot dont le principal usage est de signifier l'affirmation, c'est-à-dire de marquer que le discours où ce mot est employé, est le discours d'un homme qui ne conçoit pas seulement les choses, mais qui en juge et qui les affirmeLa Grammaire de Port-Royal, Hachette, 1846, Ch.13, .. Nombreux aujourd'hui sont ceux qui ont fait remarquer que le nom pouvait tout aussi bien exprimer les mêmes notions que le verbePar exemple : M. Wilmet, Grammaire critique du français, , De Boeck 2007 ; M. Riegel, J.Ch. Pellat, R. Rioul, Grammaire méthodique du français, 2003 ; Jack Feuillet, Introduction à la typologie des langues, Honoré Champion, 2015, .. La linguistique privilégie les caractéristiques morphosyntaxiques plus rigoureuses pour définir le verbe que son sémantisme tout en adoptant deux approches. L'une exclut tout autre aspect ; ainsi selon Cl. Hagège, Le critère de l'opposition verbo-nominale est morphosyntaxique. S'il ne l'était, comment les langues exprimeraient-elles deux sens plus ou moins voisins par deux choix thématiques différents : ex. Il part bientôt et Son départ est proche, où la même donnée est formulée successivement par un verbe puis par un nom, ne se distinguant pas par le sens, mais par le recours à deux structures différentes Claude Hagège, La structure des langues, , PUF, Que sais-je ? 1986. Quelques autresJ. René Lapaire et Wilfred Rotgé, Linguistique et grammaire de l'anglais, P.U. du Mirail 1993, ., tout en soulignant l'importance de l'aspect morpho-syntactique, estiment qu'il existe plusieurs manières de représenter la réalité selon qu'on recourt à un verbe, un nom, voire un adjectif ou un adverbe, la distinction entre les classes de mots étant inscrite en nous lors de l'apprentissage de notre langue en corrélation avec la période où l'enfant est en mesure de distinguer les évènements et les choses D. Bolinger, Aspects of language, , , cité par J.René Lapaire et Wilfrid Rotgé dans Linguistique et grammaire de l'anglais, P.U. du Mirail, 1993. Cette hypothèse est réfutée par Claude Hagège.
Typologie
Le verbe est la catégorie grammaticale qui présente la plus grande variabilité, n'exprimant que son sens ou y ajoutant les valeurs les plus diverses. Voici l'équivalent en chinois et en turc de la phrase : « Tu ne pourras pas le faire attendre. »
+Chinois你 不 能 让 他 等你 nǐ bù néng ràng tā děng nǐnǐbù néngràngtāděngnǐtoine...pas pouvoirlaisserluiattendretoi
+TurcOnu bekletemeyeceksinOnubekle- t- e-me- y- ecek- sinlui accusatifattendresuffixe factitifimpossibilitéVoy.liaisonfutur2°pers. sing Là où le chinois utilise comme le français trois verbes, mais sans indicateur de personne, de temps ou de mode, le turc recourt à une seule forme verbale composée d'un radical complété de cinq suffixes indiquant une causalité (ou factitivité), une modalité négative (le suffixe e n'est utilisé qu'avec la négation pour exprimer l'impossibilité), un temps, une personne.
Globalement, les formes verbales reflètent les caractéristiques propres aux trois types morphologiques de langues :
Dans les langues isolantes le verbe est invariable et ne se conjugue donc pas. Tel quel, il peut renvoyer à n'importe quel temps. La phrase en vietnamien : Tôi đi chợ mua gạo peut se comprendre je vais au marché acheter du riz, mais aussi je suis allé... ou j'irai. Les verbes đi (aller) et mua (acheter) n'expriment ni temps ni personne (indiquée ici par le pronom tôi). Le contexte peut être suffisamment explicite. Rien ne le distingue morphologiquement d'un nom ou d'une autre catégorie grammaticale. Il est éventuellement complété par une particule, un adverbe pour préciser, si nécessaire, un aspect, un temps, une voix ou une modalité. L'expression du temps est souvent lexicalisée (comme c'est le cas en français dans Il part l'an prochain). C'est par exemple le cas des langues chinoises, de la majorité des langues du Sud-Est asiatique - bien qu'elles appartiennent à des familles différentes -, des langues malaises, de certaines langues africaines comme les langues Mandé, l'ewé, le haoussa ou le yoruba. Le verbe aller en vietnamien đi, le verbe partir en ewé dzó se confondent dans tous leurs emplois avec leur racine. Les langues agglutinantes connaissent une relative stabilité du radical, mais à celui-ci s'ajoute un nombre plus ou moins grand de suffixes, comme on le voit dans l'exemple turc précédent. Ces affixes ne renvoient qu'à un seul trait grammatical et une caractéristique grammaticale est notée par le même affixe. Dans les langues synthétiques on rencontre des verbes couramment regroupés en diverses conjugaisons dont le radical ainsi que les marques d'accord, de temps, de modes, de voix comportent les mêmes variations. C'est le cas des langues indo-européennes.
Composants
Le verbe est composé d'un radical qui lui donne son sens, auquel s'ajoutent éventuellement un ou plusieurs affixes, porteurs de valeurs grammaticales. Dans la forme (nous) écouterions, écout- est le radical qui renvoie à la racine du mot et constitue la partie sémantique du verbe (le lexème), -e- est une voyelle thématique, -r-, -i- et -ons sont des suffixes de nature grammaticale (les morphèmes) qui indiquent, dans l'ordre, le futur, l'imparfait et la première personne du pluriel (morphologiquement le conditionnel présent est un futur du passé). Le changement ou la suppression d'un morphème exprimera un autre temps/mode (écout-ons), une autre personne (écouteri-ez), une autre catégorie grammaticale (écout-eur). La forme verbale (nous) détest-e-r-i-ons renvoie par son radical à une autre lexème, mais appartient par ses suffixes à la même catégorie grammaticale que (nous) écouterions.
Radicaux
Le radical d'un même verbe peut être fixe ou se présenter sous différentes formes dues à des évolutions phonétiques ou à des phénomènes d'analogie. Si ces formes sont apparentées, il s'agit d'un radical à plusieurs basesL. Wagner et J.Pinchon Grammaire du français hachette 1991 .. Ainsi le verbe rester a rest- pour seul radical, alors que le verbe venir a quatre bases : vien- (je viens), ven- (nous venons), vin- (il vint), viend- (je viendrai). Plus rarement, mais il s'agit de verbes très courants, certains verbes recourent dans leur conjugaison à des radicaux différents comme aller (je vais, nous allons, j'irai) ou le verbe être dans de nombreuses langues indo-européennes.