vignette|redresse=1.3|La Liberté de parole, par Norman Rockwell (1942-1943), musée Norman Rockwell ; Stockbridge (Massachusetts).

La liberté d'expression est un droit fondamental qui permet à tout individu de communiquer librement ses opinions, idées ou créations intellectuelles à autruiarticle Freedom of speech,'Encyclopédie de philosophie de l'université Stanford..

Issue de la faculté naturelle des êtres humains à communiquer, elle a longtemps été perçue comme un simple phénomène social avant d'être consacrée comme une liberté publique. Aujourd'hui, elle est juridiquement garantie dans de nombreux systèmes juridiques, mais demeure encadrée par la loi afin de concilier son exercice avec d'autres droits et intérêts protégés.

Histoire De tout temps, l'expression des idées, principalement sous sa forme verbale, mais aussi par l'écrit, a suscité l'intérêt des penseurs. À l'origine, elle était avant tout considérée comme un élément essentiel du processus de structuration sociale permettant d'atteindre les idéaux suprêmes de vérité, de perfection et de justice.

Faculté de s'exprimer, phénomène social Ainsi dès les s avant l'ère chrétienne, en Chine, si certaines des maximes attribuées à Lao Tseu semblaient surtout inciter le sage à mener une vie purement intérieure sans exprimer ses idéesVoir par exemple :Lao Tseu traduit par Jules Besse, éd. Leroux, Paris, 1909 « Qui pourrait se flatter d'en savoir plus long que les autres et de faire bénéficier le monde d'un savoir certain ? seulement le fou qui croirait s'être mis dans la tête et posséder à fond la Doctrine » () ; « La vérité, exprimée, n'est pas belle. De belles paroles sont incapables de dire la vérité. Les plus beaux raisonnements, exprimés, n'ont rien de décisif. Eût-on à dire quelque chose de décisif, il serait impossible de le faire passer pour excellent […] La sainteté consiste à emmagasiner un minimum d'idées » ()., Confucius recommandait l'attitude inverse aux êtres supérieurement évolués, affirmant qu'il leur incombait de faire œuvre de pédagogue en enseignant les lois du ciel au peupleVoir: Doctrine de Confucius ou Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine, trad. G. Pauthier, éd. Garnier, Paris, 1921, ., car « l'homme parfait ne se borne pas à se perfectionner lui-même et s'arrêter ensuite ; c'est pour cette raison qu'il s'attache aussi à perfectionner les autres êtres »Ibid., ..

Dans sa réflexion sur la détermination des valeurs sociales, l'Antiquité gréco-romaine, considérant l'expression orale comme une forme naturelle de communication sonore propre à la société humaine, accordera elle aussi une place essentielle à son usage, dont le procédé du dialogue platonicien offre une illustration patente. Ainsi, pour Aristote : « La nature, qui ne fait rien en vain, n'a départi qu'à l'homme seul le don de la parole qu'il ne faut pas confondre avec les sons de la voix. Ceux-ci ne sont que l'expression des sensations agréables ou désagréables dont les autres animaux sont susceptibles comme nous. La nature leur a donné un organe borné à ce seul effet, mais nous avons de plus qu'eux, sinon la connaissance développée, au moins tous le sentiment obscur du bien et du mal, de l'utile et du nuisible, du juste et de l'injuste ; objets pour la manifestation desquels nous a été principalement accordé l'organe de la parole. C'est ce commerce de la parole qui est le lien de toute société domestique et civile »Politique d'Aristote, trad. Charles Millon, éd. Artaud, Paris, 1803, .. Cicéron, persuadé que le premier principe naturel de la société résidait dans « le commerce de la raison et de la parole », considérait lui aussi que « c'est en s'instruisant les uns les autres, en se communiquant leurs pensées, en discutant, en portant des jugements, que les hommes se rapprochent et forment une certaine société naturelle. Rien ne nous distingue davantage des bêtes : dans quelques-unes nous reconnaissons la force, comme dans les chevaux et les lions mais jamais nous ne leur attribuons l'équité, la justice, la bonté, parce qu'elles n'ont ni la raison, ni la parole »Traité des devoirs, traduction fr. par E. Sommer, éd. Hachette, Paris, 1877, ..

A cette époque, l'expression des idées était considérée différemment en fonction de la valeur prêtée à leur contenu, puisqu'on estimait que celles imposées à l'aide d'arguments fallacieux alors qu'elles étaient mauvaises ou injustes pouvaient s'avérer nuisibles pour la société. Ainsi, Platon, recensant les défauts des systèmes politiques de l'époque, dénonçait les courtisans qui par leurs conseils intéressés induisaient en erreur les gouvernantsVoir par exemple: République, Livre IV, .. Aristote analysait les multiples facteurs susceptibles d'affecter la vérité des discours et affirmait que « celui qui fait un mauvais usage de cette puissance de la parole peut faire beaucoup de mal »La rhétorique d'Aristote, trad. N. Bonafous, éd. Durand, Paris, 1856, Livre I, chapitre I, ; voir également Livre II, chapitre I, et s.. Cicéron lui aussi, bien qu'ayant initialement assuré que l'éloquence ferait triompher le bon et le justeVoir par exemple: Pensées de Cicéron, trad. par Louis Leroy, tome 2, Éd. Lamy, Paris, 1802, et s., n'en reconnaissait pas moins par la suite qu'il était possible qu'un homme utilise la parole sans se soucier de la morale et du devoir, ce qui le rendait « inutile à lui-même, et nuisible à sa patrie »Traité de l'invention Livre premier Rhétorique, ou de l'invention oratoire, I, )..

Si on estimait que le risque d'un mauvais usage de la parole ne justifiait pas qu'on l'interdise, puisque selon Aristote, une telle objection pouvait « être également dirigée contre toutes les bonnes choses, et surtout contre ce qu'il y a de plus utile, comme la force, la santé, les richesses, l'art militaire »Ibid. .. Dans le même registre, Cicéron affirmait qu'à la différence de celui utilisant la parole sans sagesse, « celui qui se revêt des armes de l'éloquence, non pour attaquer, mais pour défendre les intérêts de son pays (lui semblait) aussi utile à l'État qu'à lui-même, et le meilleur des citoyens » (Ibid.)., on n'en admettait pas moins qu'un traitement différent soit réservé à l'expression selon son contenu et selon son auteur.

Le procès de Socrate, poursuivi et condamné pour avoir tout à la fois corrompu la jeunesse, méprisé les dieux de la Cité et tenté de leur en substituer de nouveaux, illustrait bien les risques encourus à exprimer des conceptions heurtant les titulaires du pouvoir.

Platon en avait conclu que les dirigeants des cités grecques n'avaient pas la sagesse nécessaire à l'exercice de leurs fonctions, et qu'à l'époque il fallait absolument « quand on veut combattre pour la justice et si l'on veut vivre quelque temps, se confiner dans la vie privée et ne pas aborder la vie publique »Dans son Apologie de Socrate (Apologie de Socrate; Criton; Phédon, trad. E. Chambry, Éd. Garnier, Paris, 1992, ).. Aussi, dans La République, prônait-il un schéma de Cité idéale dans laquelle la magistrature suprême devait être confiée à une aristocratie de philosophes spécialement recrutés et formés, détenteurs de la connaissance puisqu'ils « contemplent les choses dans leur essence »République, Livre V, .. Un tel mode d'organisation impliquait lui aussi une inégalité de traitement entre gouvernants et gouvernés dans l'usage des facultés d'expression. En effet, à la différence des philosophes, la masse du peuple, faute d'appréhender les « essences », était réputée incapable de sagesse. Platon estimait qu'elle ne pouvait juger que « sur l'apparence »Ibid. ., et ne lui prêtait donc pas de véritables « connaissances », mais des « opinions », c'est-à-dire « quelque chose d'intermédiaire entre la science et l'ignorance »Ibid. . Aussi, les critiques et suggestions qu'elle ne manquerait pas de formuler ne pouvaient qu'être illégitimes et dangereusesPlaton fait dire à Socrate: « As-tu jamais entendu quelqu'un de ceux dont se compose la foule prouver autrement que par des raisons ridicules et pitoyables que ce qu'il estime bon et honnête est tel en effet? »(Ibid, Livre VI, )., et pour préserver le bon fonctionnement des institutions les magistrats devaient les ignorer, alors qu'eux-mêmes étaient autorisés, « pour tromper l'ennemi ou les citoyens dans l'intérêt de l'État »L'État ou la République de Platon, trad. A. Bastien, éd. Garnier, Paris, 1879, Livre troisième, ., à utiliser le mensonge, en revanche interdit aux citoyens.

Tacite dans ses Histoires, cité par Spinoza, a soutenu le droit de penser ce que l'on veut, et de dire ce que l'on pense.

Durant quelques siècles, on continuera à apprécier la transmission des idées par référence à la nécessité de protéger des valeurs sociales, essentiellement religieuses, considérées comme suprêmes. Ainsi, pour Saint Augustin, les discussions autour de la foi en Dieu étaient toujours vaines et oiseusesLa Cité de Dieu, Livre II chapitre I: Les disputes n'auraient point de fin si l'on répondait toujours, : « Si l'esprit faible de l'homme, au lieu de résister hardiment aux vérités les plus claires, voulait se soumettre aux enseignements d'une saine doctrine, jusqu'à ce que, par sa foi et son humilité, il obtint de Dieu la grâce nécessaire pour le guérir, ceux qui jugent sainement et s'expliquent avec facilité, n'auraient pas le besoin de longs discours pour réfuter l'erreur. Mais parce que cette maladie et cette extravagance est plus grande aujourd'hui que jamais, et que les hommes, par un excès d'aveuglement ou d'opiniâtreté, soutiennent les propositions les plus déraisonnables, comme si c'était la raison et la vérité mêmes, on est souvent obligé, quoiqu'on y ait satisfait pleinement, et autant qu'un homme le doit attendre d'un autre, de s'étendre beaucoup sur des choses fort claires (…). Et néanmoins, si nous voulions toujours répondre à ceux qui nous répondent, quand finiraient nos contestations ? ». puisque l'homme aspirant à vivre selon lui-même vit en réalité selon le mensonge alors que seul Dieu est la VéritéLivre XIV ..

C'est à partir de la Renaissance que dans un contexte d'exacerbation des tensions interconfessionnelles, le courant humaniste, amplifié par le développement de l'imprimerie, s'efforcera de présenter l'expression des convictions comme un moyen d'accomplissement personnel et d'émancipation de l'individu en plaidant notamment pour la tolérance dans l'approche de la différence des croyances religieuses. Ainsi, au moment même où commencent les guerres de Religion, Sébastien Castellion, théologien protestant originaire du Bugey, constatant que les deux camps témoignaient de la même violence fanatiqueIl reprochait notamment à Jean Calvin d'avoir fait exécuter Michel Servet pour un désaccord sur l'interprétation de la Bible (voir: Philippe Joutard, « Les combattants des Lumières », L'Histoire, avril 2015)., les adjurait de ne pas utiliser la force contre ceux qu'ils jugeaient hérétiques, et de leur résister « par parole s'ils n'usent que de parole », en citant en exemple les Turcs, qui considéraient leurs sujets indépendamment de leur religionConseil à la France désolée, auquel est montré la cause de la guerre présente et le remède qui y pourroit estre mis, et principalement est avisé si on doit forcer les consciences, 1562, .