Tintin au Tibet est le vingtième album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé. L'histoire est d'abord prépubliée du au dans les pages du journal Tintin avant d'être éditée en album de soixante-deux planches aux éditions Casterman.
Il est généralement considéré comme l'album le plus personnel d'Hergé, qui, de son propre aveu, le jugeait comme son travail le plus réussi. S'il évoque l'Himalaya et ses dangers, les traditions tibétaines en matière de religion ou l'existence du yéti, Tintin au Tibet est avant tout marqué par une dimension philosophique et spirituelle inégalée dans la série. Album apolitique, il est aussi la première aventure de Tintin dans laquelle les armes à feu sont absentes. Habitué aux enquêtes policières, le héros est cette fois plongé dans une aventure désespérée qui prend des allures de quête du Bien. Alors que l'avion qui transporte son ami Tchang s'écrase dans le massif du Gosainthan, Tintin est le seul à le croire vivant en dépit des apparences, et se montre prêt à risquer sa propre vie pour sauver celle de son ami, entraînant avec lui le capitaine Haddock, d'abord réticent. L'appel de Tchang, que Tintin reçoit en rêve, est ressenti comme un irrépressible appel au devoir qui permet au héros de s'accomplir lui-même en faisant le bien.
Au moment de la naissance de cette nouvelle aventure, Hergé est plongé dans une profonde dépression doublée d'une crise morale qui affecte son travail et inhibe son énergie créatrice. L'achèvement du récit agit sur lui comme une thérapie et fait figure d', selon les mots de son biographe Pierre Assouline.
La présence de nombreux phénomènes paranormaux dans cet album témoigne de l'intérêt profond de l'auteur pour ce domaine. Développé de manière progressive tout au long du récit, le paranormal s'affirme à la fin de l'album à travers les épisodes de lévitation d'un moine tibétain, et plus encore par la rencontre du yéti. Cette insertion progressive confère à l'album les caractéristiques du récit initiatique : à l'image du capitaine Haddock, foncièrement rationnel et sceptique, mais qui finit par reconnaître l'existence de ces phénomènes, le lecteur est invité à ajuster sa conception de la réalité. Par son isolement et son inaccessibilité, le Tibet revêt l'apparence d'un lieu mystique, propre à l'initiation.
Tout en faisant de son album une œuvre teintée de spiritualité, Hergé ne lui conserve pas moins son caractère humoristique, essentiellement porté par le capitaine Haddock qui, par son impulsivité et sa propension à s'exposer au danger, est une source inépuisable d'effets comiques. L'album se démarque enfin par la figure du yéti, qu'Hergé s'attache à présenter comme un être sensible, suivant en cela les conseils de son ami cryptozoologue Bernard Heuvelmans et s'inscrivant à contre-courant de la pensée de son époque.
Malgré l'absence d'allusion au contexte politique dans le récit, Tintin au Tibet devient un emblème de la cause tibétaine au tournant des années 1990, dans la mesure où il contribue à faire connaître ce territoire et ses traditions au grand public. À ce titre, le dalaï-lama décerne le prix Lumière de la vérité à la fondation Hergé en 2006.
L'histoire Résumé
vignette|alt=Photographie d'un massif enneigé.|Le massif du Gosainthan dans l'Himalaya, lieu de l'accident d'avion. En vacances à Vargèse dans les Alpes avec le capitaine Haddock et le professeur Tournesol, Tintin apprend dans le journal qu'une catastrophe aérienne s'est produite au Népal. Le soir même, lors d'une partie d'échecs avec le capitaine, il s'assoupit et fait un cauchemar dans lequel son ami Tchang, enseveli dans la neige, implore son aide. Le lendemain, il reçoit une lettre de ce même Tchang qui lui annonce son prochain séjour en Europe, mais la lecture du journal du matin lui apprend que son ami figure parmi les victimes du crash aérien. Tintin refuse de croire à la mort de Tchang et décide de rejoindre le Népal pour lui porter secours. Le capitaine Haddock tente d'abord de l'en dissuader, mais finit par l'accompagner.
Après une escale à New Delhi, les deux héros atterrissent à Katmandou. L'oncle et le cousin de Tchang leur présentent Tharkey, un sherpa népalais qui s'est déjà rendu sur le lieu de l'accident et qui accepte de les y conduire, grâce à l'insistance du capitaine. L'expédition se met en route mais les incidents sont nombreux : d'abord le capitaine manque de tomber à l'eau, puis Milou qui a ingurgité du whisky échappe de peu à la noyade. Enfin les porteurs, effrayés par les cris puis les traces du yéti dans la neige, s'enfuient.
vignette|gauche|alt=Photographie en noir et blanc montrant des alpiniste lors d'une expédition.|Une équipe d'alpinistes chinois dans le Gosainthan en 1964.
Tintin, le capitaine et Tharkey poursuivent seuls leur route et atteignent le lieu de l'accident. Près de l'épave de l'avion, le héros tient la preuve que son ami a survécu en découvrant dans une grotte une pierre sur laquelle Tchang a gravé son nom. En voulant regagner l'épave, il est surpris par une tempête de neige et aperçoit une silhouette qu'il croit être celle du capitaine, avant de tomber dans une crevasse. Il en réchappe finalement et, convaincu par Tharkey qu'il semble impossible de retrouver Tchang dans cette immensité de neige, il se résigne une première fois à abandonner les recherches.
Toutefois, au moment d'entamer la descente, Tintin aperçoit une écharpe jaune accrochée à une paroi rocheuse et convainc le capitaine de suivre cette nouvelle piste. Tharkey choisit d'abord de redescendre seul mais fait demi-tour pour ne pas faire preuve de lâcheté. Son retour est providentiel car il sauve Tintin et Haddock, en mauvaise posture dans l'ascension d'une paroi rocheuse.
thumb|upright|alt=Photographie en couleurs d'un moine bouddhiste portant un kesa rouge et coiffé d'un bonnet jaune.|Un moine tibétain similaire à ceux représentés dans l'album.
Trois jours plus tard, les trois hommes arrivent en vue d'un monastère mais sont victimes d'une avalanche. Secourus par les moines, ils s'apprêtent à regagner la vallée quand Foudre Bénie, l'un des moines, a la vision de Tchang retenu prisonnier par le yéti dans une grotte située sur une montagne appelée le « Museau du Yack ».
Tintin décide de s'y rendre, rejoint par le capitaine, tandis que Tharkey, blessé, repart vers Katmandou. Après trois jours d'attente et d'observation devant l'entrée de la grotte, Tintin profite de l'absence du yéti pour y pénétrer et sauver son ami. Ce dernier explique avoir été bien traité par le yéti, qui s'est avéré capable de compassion pour un être humain dont il souhaitait s'attacher la présence. Tandis que Tchang est reconduit vers le monastère, dont les moines vont en procession solennelle à la rencontre des héros, le yéti observe de loin le départ du jeune garçon qu'il avait adopté.
Lieux visités L'histoire débute à Vargèse, une station fictive de Haute-Savoie que Hergé avait inventée pour les besoins de La Vallée des Cobras, son cinquième et dernier tome de la série Jo, Zette et Jocko.
Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol y passent leurs vacances et logent à l'Hôtel des Sommets, mais seul Tintin pratique la randonnée en montagne. Avant d'atteindre le Népal, Tintin et Haddock font escale en Inde, à Delhi. Ils y passent quelques heures et en découvrent quelques monuments emblématiques, comme le Qûtb Minâr et le fort Rouge. Tintin évoque ensuite la mosquée de Jama Masjid et le Raj Ghat, le monument dédié à la mémoire du Mahatma Gandhi, mais les deux aventuriers ne peuvent les visiter de peur de manquer leur vol.
L'aventure se déroule ensuite entièrement au Népal puis au Tibet. Tintin et le capitaine atterrissent d'abord à Katmandou. Une vignette montrant le survol de la capitale népalaise fait apparaître le stūpa de Bodnath, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.. Ensuite, on les voit notamment déambuler sur la place du Darbâr et passer devant un , inspiré de celui consacré à la Kumari.
Si le Tibet figure dans le titre de l'album, il n'accueille en réalité qu'une faible part de l'intrigue. Le lieu de l'accident aérien, dans le massif du Gosainthan, est bien situé au Tibet, mais les contours géographiques de toute la partie himalayenne de l'album sont assez peu précis, si bien que le sinologue Philippe Paquet affirme : . Aussi la frontière entre le Népal et le Tibet que Tintin et ses amis sont censés franchir n'est pas évoquée, alors qu'elle était fermée au moment de la parution de l'aventure. Les lieux évoqués dans cette partie népalaise sont entièrement fictifs. C'est notamment le cas du monastère tibétain de Khor-Biyong où Tintin, Tharkey et le capitaine sont recueillis et soignés, du village de Charahbang ou de la montagne surnommée le « Museau du Yack » en raison de sa forme.
Personnages vignette|alt=Personnages représentés sur un mur de la ville de Bruxelles, d'après une case de l'album L'Affaire Tournesol|Tintin, Milou et le capitaine Haddock sur le parcours BD de Bruxelles. Tintin apparaît plus humain que jamais dans cet album : abattu, ému, il est plusieurs fois prêt à renoncer, ce qui est unique dans la série. Même si d'autres personnages l'accompagnent, la démarche qu'il entreprend en venant au secours de son ami est avant tout solitaire. L'énergie qu'il met dans sa quête rejaillit sur ses proches : au début du récit, le capitaine Haddock témoigne de la résistance à l'aventure qu'on lui connaît depuis L'Affaire Tournesol., mais il suit pourtant son ami jusqu'au bout de l'aventure (le paroxysme de cette résistance, et de l'amitié qu'il porte à Tintin, sera sa tentative, finalement inutile, de se sacrifier pour sauver la vie de ce dernier et de Milou). Il en est de même du sherpa Tharkey, dont c'est l'unique apparition dans la série.
Le personnage de Milou évolue lui aussi : il apparaît doté d'une bonne et d'une mauvaise conscience, sous la forme d'un ange gardien et d'un démon qui l'interpellent pour influencer ses choix. À l'inverse, la présence du professeur Tournesol est mesurée : pourtant l'un des personnages récurrents de la série, il disparaît dès la cinquième planche. En vacances avec Tintin et le capitaine à Vargèse, il ne les accompagne pas au Népal. Il apparaît quand même dans un rêve du capitaine Haddock où se mêlent le parapluie de Tournesol, le piment rouge, et un jeu d'échecs.
Si Tchang est finalement assez peu représenté, il est un personnage central de cette aventure dans la mesure où l'ensemble de l'intrigue repose sur sa recherche. Cet album témoigne de l'amitié indéfectible que lui porte Tintin depuis leur première rencontre dans Le Lotus bleu.
Le voyage au Népal est l'occasion de présenter une galerie de personnages, notamment Tcheng Li-Kin, un cousin de monsieur Wang Jen-Ghié qui vit à Katmandou et chez qui Tchang devait faire halte avant de s'envoler pour l'Europe, mais également les moines tibétains, parmi lesquels Foudre Bénie qui possède des dons de lévitation et de clairvoyance qui font avancer l'intrigue, ou encore le yéti.
Création de l'œuvre Contexte d'écriture Dépression d'Hergé et inspiration hésitante vignette|gauche|alt=Vue aérienne de l'abbaye.|L'abbaye Notre-Dame de Scourmont, où Hergé effectue une retraite spirituelle.