La Phusis (, traduit ordinairement par ) est un concept philosophique, considéré comme l'un des tout premiers de la pensée grecque. Pour les Présocratiques, le concept originaire désigne, tout ce qui est et advient, la nature, mais non pas au sens moderne, ni même l'ensemble des choses physiques, mais élargie à la dimension la plus large possible : la totalité de ce qui est ou se produit (les événements ou processus), considéré à la fois dans son être et dans son changement ou mouvement-La plus ample description du sens de φύσις chez les anciens Grecs se trouve dans Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique, Paris, Gallimard, 1987, coll. "Tel", .. Un équivalent moderne pourrait être la totalité des phénomènes.
Ce n'est que plus tard, lorsque les Grecs furent plus préoccupés de rationalité et d'efficacité, que le terme phusis a pris le sens restreint de nature et de , et qu'en parallèle, il s'est vu opposé au concept de nomos, la règle ou la loi, ou au sens collectif l'ensemble des règles ; soit une sorte d'opposition entre choses concrètes et idées abstraites.
Chez les Présocratiques, la phusis ne s'oppose pas encore à la loi, à l'ordre humain, comme le fera plus tard la physique, mais au contraire l'englobe en lui donnant une profondeur et une amplitude dont aucune physique postérieure n'a plus été capable, selon Françoise Dastur. Chez ces premiers penseurs, la phusis ne s'oppose pas non plus au logos, car comme le note Heidegger, . Ces trois notions mises ici en relation appartiennent au groupe des distinguées par Marlène Zarader dans son livre.-.
La phusis chez les anciens Grecs Lorsqu'en philosophe, Heidegger s'interroge sur le sens du mot , c'est sous la contrainte d'une autre interrogation fondamentale qui guide toute sa pensée à savoir celle sur le sens du mot . En grec, se dit , mais nous ne savons pas exactement, remarque Heidegger, ce que les Grecs entendaient exactement dans leur temps, par , . Il se propose d'en rechercher le sens à travers les textes présocratiques et aussi dans la lecture des grands poèmes homériques où le mot phusis paraît être avec logos et alètheia l'un des maîtres-mots, ce qui doit bien avoir un rapport avec le sens de eĩnai-.
Étymologie du mot phusis Selon Jean Grondin, . Sauf qu'il ne faut pas penser la croissance à la manière moderne quantitative et continue, mais selon une approche grecque, soit en prenant un exemple traditionnel, la vision d'une rose, son épanouissement subit dans sa beauté propre : nous le ressentons comme une espèce d'irruption et d'avancée sur la scène du monde, d'émergence que souligne le verbe allemand aufgehen, dans cette dimension qui nous est ouverte (perceptible) ; elle y dure un certain temps, elle s'y maintient en s'y déployant, s'offrant ainsi à notre regard. On qualifierait de nos jours cette vision de littéraire, ce qui n'est pourtant que la transcription fidèle du phénomène pour l'observateur, de ce qui se donne originellement au regard — Martin Heidegger -.
Extension de la phusis
La phusis concerne tout ce qui s'avance, s'épanouit dans l'ouvertPour une approche du sens de l'ouvert et de l'ouverture voir article : Monde et mondéité., un temps, puis cède la place. Nous, modernes, nous y inclurions, sans difficulté en tout premier lieu la nature et au sens large tout le domaine des choses physiques. C’est pourquoi, la première interprétation/traduction latine du terme phusis a été natura. Or les premiers Grecs avaient une vision bien plus large, puisque pour eux tout appartenait à la phusis, les choses physiques comme aussi les idées, la parole poétique comme la parole de justiceMarcel Détienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, La Découverte, 1999, coll. ., le réel comme le probable ou le possible, les choses comme les œuvres humaines, le divin et les dieux, les choses présentes comme les choses absentes, le passé comme l'avenir, tout le domaine de l'étant était entièrement phusis, et tout obéissait à la loi d'airain du passage transitoire dans l', la loi du logos, mais encore aussi l'éclosion et la perdition. Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique, Paris, Gallimard, coll. "Tel", page 27. (voir aussi La parole d'Anaximandre) .
Martin Heidegger nous en donne dans ses études sur Hölderlin un panorama saisissant. et aussi :
Mais toutes ces choses qui se dévoilaient, les Grecs ne les voyaient jamais comme des choses, là, maintenant installées, ni comme un monde stable, ni comme simplement un monde en mouvement, mais comme faisant irruption, apparaissant et s'épanouissant, pour un temps, hors du retrait, hors du léthé, d'où le nom privatif, vis-à-vis du léthé (l'occulté), de l’, fascinés, qu'ils étaient, par une présence, un événement d'être, qu'ils comprenaient à chaque fois comme octroyés, éphémères et toujours recommencés. Tout ce flux, que constituait la , proprement dite, c'était le débordement de , nous dit Heidegger dans son livre Introduction à la métaphysique ; renchérit Jean Grondin note Joël Balazut- lire en ligne, ce à quoi les Grecs ont eu à faire face, c'est à la surabondance, à l', nous dit par ailleurs Gerard GuestGerard Guest, "L'afflux de l'Être: Grecs et Hypergrecs", conférence "Paroles des Jours", séance 31 du 11 mai 2013, http://parolesdesjours.free.fr/seminaire.htm, à laquelle les hommes opposeront une contre-violence organisationnelle qui plus tard, en changeant de perspective, deviendra (annonce du raidissement de la métaphysique) l', ce qui , ce sur quoi on peut compter, enfin ce qui déclinera dans le concept de , ce qui perdure pour Aristote.
Dès l’origine, phusis, alètheia et logos, sont en rapport intime ; ensemble tous trois participent à cette dynamique cosmique qui fait l'Histoire dans , sentiment que les Grecs ressentaient au plus profond d'eux-mêmesServanne Jollivet, "D'une introduction dans l'histoire de l'Être" in Jean-François Courtine et coll., L'Introduction à la métaphysique de Heidegger, études et commentaires, Paris, Vrin, ..
Essence de la phusis Marlène Zarader note que c'est après Aristote auquel il consacre le texte , auprès de Héraclite, particulièrement les fragments 16 et 123, que Heidegger cherchera le chemin qui lui permettra d'approcher l'essence de la . Au bout d’une démonstration complexe, et d'un travail minutieux d'interprétation, il se confirme en première détermination, que la est moins ce qui s'épanouit et demeure dans la présence (le résultat) que le surgissement, l'« émergence » elle-même en tant que telle. Cette idée d'émergence souligne Jean Grondin se retrouve partout chez les grecs (dans les événements du ciel, dans le roulement des vagues, dans la croissance des plantes).
Avec la , Héraclite, selon Heidegger, nomme ainsi la .
Toujours émergeant et toujours s’épanouissant, la reste elle-même, en elle-même ; c'est en ce sens qu'elle peut être aussi pensée, comme un combat chez Héraclite, comme chez Anaximandre, l'autre grand pré-socratique ; comme une lutte entre puissances opposées, celles de la présence et celles de l'absence (puissance de la nuit et du jour, de la famine et de l'abondance, de la guerre et de la paix), aléthéia et phtora, du retrait des étants contre le non retrait, pour leur maintien dans l'ouvert (le non retrait).
Ce qui guide la démarche de Heidegger c'est l'idée fondamentale que la n'est pas seulement l'émergence de l'Être, mais que c'est l'Être, lui-même, le nom propre et le plus ancien de l’« Être ».
Énigmes et paradoxes de la phusis Sur une sentence énigmatique de Héraclite Le fragment 123 d'Héraclite dit : , soit , selon la traduction de la plupart des interprètes, sentence qui pour nos oreilles modernes serait assez claire et assez évidente (Héraclite aurait constaté poétiquement la pénibilité du savoir et de l'apprentissage). Sans rejeter absolument cette traduction, Heidegger s'attache à en démontrer les insuffisances. Sur le sens tout d'abord qu'il convient de donner au terme de , qui ne se réduit pas, comme on l'a vu, au domaine de la nature. Si la phusis est une perpétuelle éclosion, il est difficile de concilier cette thèse avec un amour du ; d'ailleurs, Héraclite ne dit nulle part que la se recouvre aux yeux des hommes, ni qu'elle se ferme à leur intelligence, mais tout simplement qu' qui est à prendre selon Heidegger au sens premier, le plus simple et direct. Il ne semble pas non plus que l'on puisse résoudre la contradiction en la pensant séquentielle avec d'abord un épanouissement puis un déclin, le texte d'après Heidegger établit clairement un rapport d'être entre et , donc entre phusis et . Il ne reste, pour Heidegger, qu'à accepter la contradiction (qui n'est pas encore dans la pensée présocratique la norme du vrai, comme elle le sera après Platon), à ne pas la fuir, mais à suspendre nos représentations habituelles, pour suivre le mode de pensée de ces premiers penseurs et pénétrer ainsi dans la vérité de la phusis.
La co-appartenance du voilement et du dévoilement Heidegger s'efforce de nous faire penser ensemble voilement et dévoilement. Pour cela, il s'aide de la traduction allemande, qui l'autorise à interpréter le de la sentence, aussi bien comme un s'abriter ; la phusis, aimerait ainsi à s' parce qu'à l'abri du voile, le cèlement, l'occultation sont pour elle la garantie du et de l'.
Cette co-appartenance entre l'éclosion et l'occultation n'est pas un jeu dialectique, ni une simple apposition de contraires, mais, comme nous le précise Heidegger, une dynamique propre qui nous force à penser l'occultation et le non-être comme une part essentielle de la phusis (la nuit du jour, la guerre de la paix, la disette de l'abondance), qui seule lui garantit d'être ce qu'elle est. Dans cette pensée originaire, le non-être est constitutif de l'être, et c'est ceci qui est pensé dans la sentence énigmatique héraclitéenne, vue plus haut, ainsi que dans le statut du dire et de la parole dans les temps archaïquesMarcel Détienne, op cité..
La parole ambiguë Avec le statut de la parole mantique dans la Grèce archaïque nous avons confirmation de cette co-appartenance originaire de l'être et du non-être dans la phusis. Comme le décrit Marcel Détienne au niveau des plus anciennes manifestations de la vérité, la parole qui la prend en charge, qu'elle soit parole prophétique, poétique ou parole de justice, n'est pas dans son essence distincte des autres réalités, elle est puissance et en tant que telle revêtue des attributs divinsMarcel Détienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, La Découverte, 1999, coll. "Textes à l'appui", .. Dans la bouche du dieu, du devin ou du poète accompagnée ou non d'une gestuelle symbolique, elle est en elle-même efficace et s'insère dans le champ de la phusis. La parole chargée d'efficacité n'est pas séparée de sa réalisation; elle est d'emblée une réalité, une réalisation, une action.
À ce type de parole réalisante s'opposent les paroles sans réalisation, dépourvues d'efficace, Au sein même de la vérité se cache la tromperie ou simplement l'impuissance, telle celle dont souffre Cassandre, prophétesse de vérité, dépourvue du talent de convaincre, dépourvue de peithoMarcel Détienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, La Découverte, 1999, coll. "Textes à l'appui", .. Comme accompagnée de peitho ou d’apaté (paroles ensorceleuses d'Aphrodite), la parole est dans la pensée archaïque une puissance ambivalente, à la fois négative et positive. La vérité bordée d’apaté dépourvue de peitho est toujours trouble, à double sens, et il n'y a pas d’aléthéia sans une part de léthé. La négativité, l'oubli, l'apparence ou la tromperie le pseudé appartiennent à l'être.
L'éclatement de la phusis De la phusis à aléthéia